Dark fantasy : un sous-genre surqualifié

Ce qu’il y a de plus sombre dans la « dark fantasy », c’est sa définition.

Cela n’empêche cette catégorie d’être souvent utilisée par les lecteurs, les libraires, les critiques… et par les auteurs des littératures de l’imaginaire eux-même. Et pour cause : elle regroupe des séries extrêmement populaires (on peut y trouver Game of Thrones et Lock Lamora comme Buffy et Anita Blake),

Que faut-il classer sous ce terme ?

Selon les interlocuteurs, le terme ‘dark’ peut être assimilé à une ambiance – ruelles obscures passé minuit, violence, créatures effrayantes – comme à une mentalité – absence de morale, ou intérêt pour les personnages ‘maléfiques’.

Dans son acceptation plus commerciale, cette catégorie concerne une vision plus ‘adulte’ de l’imaginaire – voir interdite au moins de 16 ans.

Toutes ces différences d’approche permettent de toucher, selon les acceptations de ce sous-genre, un très large spectre de livres et de lecteurs.

En définitive, aimer la dark fantasy, c’est comme aimer les saucisses de Strasbourg : le goût ne permet pas de savoir avec certitude ce qu’il y a dedans.

évolution du nombre de recherches pour le terme grimdark fantasy entre 2004 et 2017

Un rapport originel à l’horreur

Si l’on cherche à placer la fantasy dans une large perspective historique, tout ce qui relève du folklore, du conte, de la légende et du merveilleux peut être réquisitionné. L’irruption de créatures imaginaires, voir un simple détachement du réel, suffisent. Les historiens peuvent remonter à l’Odyssée, aux sagas nordiques, aux récits médiévaux, à Mary Shelley ou à Edgar Allan Poe.

Au choix.

Dans ce contexte, la dark fantasy répond à l’équation suivante : dark fantasy = fantasy + horreur.

Autrement dit, cette catégorie correspond à l’intrusion de monstres et d’une ambiance angoissante dans un récit fantasmé.

La différence avec le genre fantastique datant du XIXième siècle est ténue. Elle tient au doute :

  • dans le Horla ou de manière plus récente dans American Gods, il n’est pas possible de savoir avec certitude si le narrateur vit une expérience surnaturelle, ou s’il déraille tout seul comme un grand;
  • dans un roman de dark fantasy, l’irruption d’un monstre est indubitable, et vous n’avez pas le choix, il vous faut sortir les muscles pour résoudre le problème. Exemple : si un croque-mitaine a décapité votre meilleur ami sous vos yeux en vous aspergeant de globules rouges, vous ne dégainez pas votre exemplaire de Sigmund Freud en vous demandant si vous avez rêvé, mais vous sortez votre fusil à canon scié.

Les séries qui offrent un frisson adolescent mêlée de tension séductrice – Buffy, Anita Blake & co – perpétuent donc la tradition. Stephen King également, dans ses oeuvres les plus terre-à-terre.

Note : pour Anne Besson, qui s’exprime dans le LIVE MOOC consacré à la Fantasy, l’association du merveilleux et de la fantasy est un postulat acceptable. En conséquence, l’expression « dark fantasy » devient une oxymore. Il est cependant possible de traiter ce sujet en parallèle avec l’urban fantasy.

Quelques auteurs : ~Mary Shelley, Jim Butcher, Laurell K. Hamilton, Charlaine Harris, ~Stephen king

Incarner le ‘bad guy’

Une autre manière de définir la dark fantasy est de considérer cette fois-ci son amour pour les monstres.

La fantasy ‘classique’ regroupe des récits qui se positionnent du côté de vertueux héros qui défendent la veuve / l’orphelin / le monde / l’univers. Le scénario dénué de ses péripétie se résume souvent à la lutte du Bien contre le Mal. Et le second est prié de perdre au dernier moment.

A contrario, la dark fantasy se place résolument du côté du ‘Mal’. Que cela soit en se mettant dans la peau de vampires, d’orcs, ou de simples démons du chaos. Fini le mimétisme entre le lecteur et le héros humain. Bonjour les crocs, les poils partout, la soif de sang, et les sombres desseins.

Quel que soit le talent de l’auteur, cette vision de la dark fantasy conserve une distinction assez nette entre ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Elle en profite pour se complaire dans le mauvais rôle, et pour offrir un frisson de mauvais garçon.

Quelques auteurs : Anne Rice, Michel Robert, Richelle Mead

La fascination toute humaine pour la violence

La dark fantasy peut aussi faire l’objet d’une surenchère dans la brutalité.

Dans ce cas, ce sont des héros humains qui jouent le rôle de monstres. Ils peuvent être princes, voleurs, ou mercenaires. Et puisqu’il ne faut pas être en reste, ils redoublent de sauvagerie, voir même de barbarie, dans leur conquête du pouvoir. Leurs auteurs leur attribuent un raisonnement retors qui ne donne aucune valeur à la vie humaine.

Ces romans ont tendance à dégouliner de sang, et à décrire de manière précise l’éparpillement des corps. Si le menu est peu ragoutant, la réflexion des personnages est souvent hypnothique, pour qui apprécie les facéties d’un Hannibal Lecter.

Quelques auteurs : Mark Lawrence, ~Anna Smith Spark, Anthony Ryan, ~Michael Moorcock pour la série Elric, ~K. J. Parker pour Le Ventre de l’arc, ~Anna Stephen pour Godblind

La voie amorale de la maturité

Sous le nom de ‘grimdark fantasy’, la vision ‘anti-Tolkien’ constitue, à mon sens, la forme la plus mature de la dark fantasy. L’idée ici est de ne pas être immoral, mais amoral. Il s’agit lutter contre le manichéisme et contre la naïveté horripilante de héros sans peur et sans reproche, et ce avec une bonne dose de pragmatisme. A l’origine de cette définition, on trouve le cycle de La Compagnie noire de Glen Cook, dans lequel une bande de mercenaires luttent tantôt du côté des opprimés, tantôt du côté des oppresseurs, avec un seul but : survivre.

Les frontières entre le Bien et le Mal sont cette fois-ci très poreuses. Ce n’est pas que ces concepts n’existent pas, mais les héros sont préoccupés par des questions autrement plus urgentes : gagner une guerre, se sortir du pétrin, manger, dormir. Des priorités humaines, qui tiennent compte des besoins essentiels du quotidien. Pas de pose guerrière, pas de grand discours, pas de cheveux au vent, mais de l’amitié sincère, du bon sens, et pas mal de gouaillerie.

Dans cette vision en négatif de la dark fantasy, les auteurs introduisent une dose de ‘real politic’, sans pour autant nier qu’il existe une forme de Bien. Bien pour lequel les rares engagements des personnages sont d’autant plus forts qu’ils sont rares.

Quelques auteurs : Jean-Philippe Jaworsky pour Gagner la guerre, Glen Cook, Joe Abercrombie, ~Sergueï Loukianenko pour la série Night Watch, George R. R. Martin, Laurent Genefort pour La Horde

Godblind – par Anna Stephens : fantasy au stade amibe

Un roman a bénéficié ces derniers mois d’un bouche à oreille non négligeable sur les réseaux sociaux.

Godblind se veut le digne rejeton de le veine grimdark fantasy, en se taillant une place au hachoir entre les livres de Joe Abercrombie et ceux de Mark Lawrence.

Quitte à abuser des détails gores et des personnages pré-fabriqués.

Quitte à multiplier les petits rebondissements comme autant de hoquets intempestifs.

Quitte à se révéler aussi mou que les biceps d’un certain Dobby.

Godblind-Anna-Stephens

Pitch : dans un monde à peine présenté, des adorateurs des Dieux du Sang planifient leur revanche contre des gens sympathiques.

Histoire à trous

Voici un roman où les méchants adoptent un régime ‘globule rouge’. Ils violent, pillent, réduisent en esclavage de pauvres innocents, et ne respectent que la règle du plus fort.

Question : les imagineriez-vous en chaussette prendre leur petit déjeuner ?

Les gentils se font appeler les Loups. Vous les trouverez forts, courageux, honnêtes, réunis au sein d’une famille, et occupés à former une grande ronde de l’amitié quand ils ne défendent pas leurs terres.

Question : ces personnages datent des scénarios Playmobils de nos 6 ans. Si nous avons grandi, pourquoi pas eux ?

La fantasy taillée dans un bloc granitique de « premier degré » n’est plus acceptable. Des centaines d’auteurs de l’imaginaire se sont creusé la cervelle pour faire évoluer les Conan le Barbare, les Aragorn et autres Pug l’apprenti. Ils ont introduit dans les personnages de la nuance, de l’humanité, des contradictions, parfois un grain de folie ou un équilibre propice au développement de vraies personnalités. Ils nous ont débarrassé de la propension à abuser des majuscules – de la Lumière contre le Sang dans le Chemin de la Gloire – et à se vautrer dans les lieux communs.

Que l’on en tienne compte !

Voici à titre d’exemple, quelques stéréotypes d’un autre âge glanés dans Godblind :

  • le héro principal se fait attaquer par des chiens de guerre, et, alors que les bêtes cherchent à lui arracher la gorge, il s’excuse de les poignarder…
  • un traître grommelle son plan machiavélique dans le dos d’un monarque, mais le héro est justement là dans l’ombre pour l’entendre…
  • deux femmes se réconcilient immédiatement à l’aide d’une simple babiole. Leur différent porte pourtant sur la mort de plusieurs dizaines de personnes…

Amen.

Et si on injectait du sang et de la bière dans un roman gonflable ?

Comment transformer votre roman de fantasy en pseudo grimdark-fantasy et cela en seulement 5 étapes :

  • insistez sur la torture, les viscères, et les mutilations qu’entraînent forcément les jeux avec des haches et des épées,
  • donnez à vos gentils un petit côté truand tout à fait inoffensif – au fond ils auront un bon coeur,
  • sacrifiez quelques personnages au dieu du Commerce, et de nombreux figurants,
  • faites bien sentir au lecteur que l’époque est aux villages rasés et aux barbes incendiés – ou l’inverse,
  • adoptez de temps à autre le point de vue des adeptes du Mal.

Il n’en faut pas plus pour gagner l’auto-collant adéquat, et pour prendre votre place dans la file des livres à la mode.

Pitié, que l’on arrête de comparer ce roman à ceux de…

Joe Abercrombie nous a gratifié de romans brutaux et cyniques comme La Trilogie de La Première Loi, les Héros et Servir Froid.

Ses histoires ne nous parlent pas d’une lutte entre le Bien et le Mal, mais :

  • de l’influence du commerce et de l’argent dans le développement des empires,
  • de la folie de personnages principaux incapables de se fondre dans le moule,
  • de l’importance des bottes neuves et des moyens de communication pour gagner une guerre,
  • de l’incapacité tragique des héros à construire quoi que ce soit de durable sur la violence brute,
  • de la difficulté à s’extraire de sa condition originelle, malgré la gloire et malgré l’or.

La différence est donc majeur : dans un roman comme Godblind, la victoire se gagne sur les champs de bataille, ou par traîtrise. Dans ceux de Joe Abercrombie, elle doit tout aux jeux d’influence, aux préparatifs ou même aux conjonctions d’événements relevant du hasard. Le premier est prévisible, pas le second.

Citation :

You who are the army of the Red Gods, you whose feet walk the Dark Path swinging the hammers of Their just vengeance, hear me. The Dark Lady and the God of Blood have spoken.

The Stone Sky – par N. K. Jemisin : 10 promesses tenues (Tome 3 la série de la Terre fracturée)

Tout au long de sa trilogie de la Terre fracturée, Nora K. Jemisin délivre ses informations au compte-goutte.

Au point que l’on en vient à se demander s’il l’on aura un jour une vision claire de ce monde.

Avec ce dernier tome, The Stone Sky, l’auteur répond cependant à toutes nos attentes.

Plus que cela, même, elle ne cesse jamais d’étendre son univers. Et, ce faisant, elle lui donne une dimension impressionnante, rarement égalée dans la littérature fantasy.

Cerise sur le gâteau, elle dénoue le drame de la relation mère-fille avec autant de beauté que de sobriété.

Que demander de plus ? – pas une blague, vous êtes dans la mauvaise trilogie pour ce qui est de l’humour.
The Stone Sky - N K Jemisin
On attend du dernier tome d’une trilogie de fantasy qu’il clôt l’aventure, tant du point de vue de l’action que des informations nécessaires à sa bonne compréhension.
Ici, la promesse est tenue.

En lisant The Stone Sky :
– vous apprendrez où et comment le conflit a commencé,
– vous saurez comment il va se conclure, et ce qu’il restera de la Terre fracturée,
– vous comprendrez comment sont nés les mangeurs de pierre,
– vous serez accompagné-e pour la première fois d’un narrateur à la première personne – et ce ne sera ni Essun ni Nassun,
– vous contemplerez le face-à-face entre la mère et la fille ‘orogènes’,
– vous connaîtrez le rôle du père, et celui de Schaffa,
– vous visiterez le lieu où se réfugient les gardiens durant la cinquième saison,
– vous voyagerez aux antipodes de la Terre,
– vous saisirez ce que l’auteur appelle ‘magie’ dans son univers, et ce que l’on peut en faire,
– et vous verrez comment s’occupent les mangeurs de pierre quand ils s’ennuient…

 

Si vous avez eu le courage de lire le second tome de la trilogie de la terre fracturée, n’hésitez pas une seconde à poursuivre sur votre lancée.
La situation vous paraîtra, à la fin de The Stone Sky, infiniment plus claire, et d’autant plus belle qu’elle est subtile.

Citation :
« Every Season is the Season for us. The apocalypse that never ends. »

The Obelisk Gate – par N. K. Jemisin : terre fracturée mais fertile (Tome 2 la série de la Terre fracturée)

Le premier tome de la trilogie de la Terre fracturée, La Cinquième Saison, est paru en France le 6 septembre 2017 aux éditions J’ai Lu. Il est signé Nora K. Jemisin, et il a gagné le célèbre prix Hugo 2016 .

Si vous en appréciez la subtile construction autant que l’esprit torturé de Essun, vous pouvez d’ores et déjà vous jeter sur la version anglaise du second tome : The Obelisk Gate – également prix Hugo.

Comme un mineur devant un bon filon, il vous faudra à nouveau creuser, conserver votre attention, et avancer patiemment pour profiter de toutes les subtilités de ce roman dense, exigeant et toujours plus dramatique.

The Obelisk gate - N K Jemisin

La découverte continuelle d’une Terre aussi riche que torturée.

La grande majorité des trilogies appartenant aux littératures de l’imaginaire répond au schéma suivant :

  • un premier tome apporte de très nombreuses informations sur le monde dans lequel se situe l’action,
  • un second tome développe l’intrigue et les rebondissements,
  • un troisième tome conclue l’histoire en mettant un terme à tous les ressorts narratifs enclenchés.

A contrario, la Terre de N.K. Jemisin est frustrante lors des premiers contacts. Elle ne délivre pas toutes les informations attendues.

Puis elle distille de nouvelles données, sans cesse, dans The Fifth Season comme dans The Obelisk Gate. C’est un enrichissement permanent, qui exige du lecteur une attention maintenue et une capacité à remettre en question ses postulats.

Cette découverte continue est possible car la Terre fracturée est un palimpeste.

Chaque saison, chaque nouveau cycle de catastrophes, entraîne une remise à plat des acquis et la reconstruction des civilisations sur les ruines des anciennes.

Les héros et héroïnes doivent fouiller pour dénicher la moindre parcelle de connaissance. A plus forte raison dans un monde hostile où les factions, lentes à émerger, se paralysent mutuellement.

La bonne réponse est qu’il n’y a pas de bonne réponse

N. K. Jemisin pose de nombreuses questions à travers sa trilogie. Des questions sur les rapports de l’Homme à ses pairs, à la différence, à son environnement et à son égo.

Elle le fait en enclenchant une mécanique monstrueuse, de taille à écraser presque tous les protagonistes.

Puis elle les laisse se débattre pour trouver la bonne voie et la bonne issue, si bonne voie il y a et si issue il y a.

Surtout, elle ne délivre pas de message, et encore moins de morale.

N. K. Jemisin préfère ausculter leurs états d’âmes, leurs errements et leur stupéfaction devant l’étendue sans cesse croissante des questions sans réponses.

Elle les regarde explorer leurs pouvoirs et en payer le prix.

A noter également qu’elle échappe à une tentation : celle de présenter l’émergence des pouvoirs telluriques comme un stéréotype darwinien sur la survie du fort et l’extinction du faible.

Elle préfère mettre en avant la coopération, l’adaptabilité et la remise en cause des préceptes moraux et sociaux comme clés de la survie. Quand bien même ses personnages sont littéralement capables de déplacer des montagnes.

Citation :

Nassun doesn’t know where they take him, […], and she never knows anything of his ultimate fate other than that she has killed him, which makes her a monster.

« Perhaps, » Schaffa tells her as she sobs these words. He holds her in his lap again, strocking her thick curls. « But you are my monster. »

Blackwing – par Ed McDonald : corbeau de bonne augure (Tome 1 du cycle The Raven’s Mark)

Blackwing est un roman de fantasy à la construction parfaitement maîtrisée.

Par :

– le rythme de l’écriture,

– la capacité d’évocation par le verbe,

– les mystères et leurs dévoilements minutés,

– la sobre originalité d’un univers à peine évoqué…

…il constitue un vrai modèle du genre.

Et c’est bien ce qui me chagrine un petit peu.

Malgré tout le plaisir que j’ai ressenti en engloutissant ce livre, je reconnais là le goût de cette recette trop parfaite.

Un mélange  lisse d’action et de suspens qui sont le sucre et la graisse dont mon cerveau raffole.

Pas toujours pour son bien.

Blackwing_Ed-McDonald

Que ses premiers chapitres soient gravés dans les manuels d’écriture…

…parce que j’aimerais que tous les romans soient aussi bien lancés !

Ed McDonald a réussi à donner aux mots toute leur puissance évocatrice, en utilisant un ton incisif, des informations délivrées au compte-goutte, et surtout, surtout, un bestiaire qui tape droit dans notre imaginaire.

Le cocktail détonne, et quand un chasseur de tête, vétéran de surcroît, panique à la simple vision  d’une empreinte de pied d’enfant dans un tunnel, je frémis avec lui.

S’ensuit la mise en place efficace d’un intrigue basée sur une montée croissante de la tension narrative, jusqu’au coup de théâtre final.

Là dessus, dans l’absolu, rien à redire : Blackwing est ficelé sans anicroche, et pour peu que vous soyez dans le feu de l’action, vous ne verrez rien venir.

D’autant plus que Ed McDonald ne lésine pas sur les morts et la destruction pour faire monter la pression.

Mais qu’en restera-t-il ?

Malgré quelques originalités éparses (et je retiens particulièrement la manière dont les corbeaux messagers font leur apparition), et malgré, je le redis, le plaisir que l’on prend à lire Blackwing si l’on souhaite se détendre, il n’existe que peu de marqueurs qui le distinguent de la production de « grimdark fantasy » actuelle.

Il reprend une recette déjà utilisée, par exemple, avec brio dans le livre Among thieves de Douglas Hulick (traduit en français sous le titre Prince de la Pègre).

Celle d’une trame narrative rythmée comme un one-man-show version La Compagnie Noire.

Suffisamment bien écrit pour que l’on s’en souvienne (un mois après l’avoir lu, je garde de très bons souvenirs de tout le déroulé des évènements fictifs relatés dans Blackwing), il laisse un goût de trop peu.

Car je reste sur l’idée que Ed McDonald est capable de rédiger quelque chose de plus hors-norme, plus subtil et plus intéressant sur le long terme.

Quelque chose qui ressemble moins à une pâtisserie sucrée calibrée pour le bliss-point (cet équilibre entre sucre et gras auquel notre cerveau est accro).

Quelque chose qui renouvelle un chouïa cette dark-fantasy menacée par ce prédateur abruti mais implacable : la tentation, chez les auteurs, d’une forme de répétition collective.

Citation :

‘We have walls, guns, blades and brandy,’ I said, turning my voice hard. ‘And fuck me but those are good ingredients to whip up a fight. »

The Delirium Brief – par Charles Stross : possession et luttes sociales (Tome 8 de la série Laundry Files)

Sous couvert d’aventures fantastiques, ce bon vieux pessimiste de Charles Stross se plaît à mordre le monde moderne.

Il dépeint :

– l’absurdité des dernières méthodes management à la mode,

– l’inhumanité du monde de la finance,

– et la course folle de la technologie centrée sur elle-même.

Pour incarner ces menaces, il fait appel aux dieux des profondeurs, aux vampires, aux licornes, aux elfes et même au Père Noël.

C’est dire s’il se soucie peu d’unité dans sa représentation du monde.

Avec The Delirium Brief, Charles Stross pointe du doigt les méthodes de privatisation à l’anglaise.

En s’aventurant sur ce terrain plus social, il adopte un ton plus cynique et plus triste, avec des accents vaguement écologistes (alerte théorie fumeuse)

the delirium brief - charles stross

 

Bob Howard VS le capitalisme agressif.

Charles Stross applique à la Blanchisserie le modèle de la privatisation de la Royal Mail :

  • donnez à un organisme public des objectif impossibles à atteindre,
  • diminuez son budget,
  • attendez qu’il commette une faute,
  • blâmez-le publiquement pour cela
  • vantez les avantages du secteur privé sur le secteur public,
  • remplacez l’opérateur public par un opérateur privé,
  • faites-vous embaucher à prix d’or par le nouvel opérateur privé.

Et Bob Howard n’a pas d’amulette en sa possession pour lutter contre une mécanique aussi insidieuse.

Conséquence : la Blanchisserie ne se révèle pas plus à l’abri que le Royal Mail pour y faire face.

The Delirium Brief relate donc les déboires de l’agence, dans sa lutte contre un fléau social.

Bien sûr, il y aura des meurtres, des roulades, des invocations et des yeux qui luisent dans le noir. La Blanchisserie sait se défendre. Mais j’y vois surtout un positionnement marqué de l’auteur sur ce qu’il convient de craindre le plus dans notre monde.

Conclusion : dans les livres de Charles Stross, la prochaine bête à tentacules qui sortira des profondeurs aura peut-être la coiffure de Margaret Tatcher.

Ma théorie à deux sous.

Cette série de Charles Stross est marquée par la fin prévisible et inéluctable de notre planète (écrasée qu’elle sera par les horreurs sans nom qui se tapissent aux frontières de notre réalité de plus en plus poreuse).

La fin du monde, donc.

Les héros et héroïnes la voient venir. Ils élaborent même des plans, que dis-je, des procédures. Les noms de code défilent au gré des tomes, des alertes vertes et des alertes rouges.

Et rien n’y change : la fin du monde est toujours plus proche, et toujours plus inéluctable.

En conséquence, Bob Howard adopte un discours qui ressemble point par point à celui d’un nulipart (ou child-free) :

Listen, there is a very good reason why Mo and I agreed never have children. Leaving aside the fact she is forty-three – dangerously late to even try – there is the small fact that we are both Laundry operatives and we know the fate that lies in store for any children of ours. Maybe if we’d let when we were twenty and ignorant things could have been different but if there is anything that could make facing the probable end of humanity together even worse, it would be the sheer reckless stupidity of bringing new life into being at a time like this.

Et c’est cette tirade qui me laisse penser (avec toutes les réserves qu’il faut conserver avec ce genre de théories) que Charles Stross mime avec ses monstres lovecraftiens le péril écologique qui pèse sur nos têtes.

Si cela est vrai, cela laisse présager de futurs tomes bien plus sombres encore.

Si c’est un ânerie, que le Père Noël de Charles Stross me rende une petite visite (brrrrr…).

NB : le prochain tome du cycle de la laverie sera nommé The Labyrinth Index, et est programmé pour juillet 2018

The court of broken knives – par Anna Smith Spark : glamour, gore et beauté

Anna Smith Spark se présente comme la ‘reine de la grimdark fantasy’.

Entendez par là : la référence d’une fantasy violente et cynique.

De celle qui prend plaisir à énucléer les bébés chatons/dragons/elfes dès le réveil.

Entendez surtout par là : une fantasy loin du merveilleux, loin des héros sans peur et sans reproche, loin d’une naïveté mielleuse, voir dégoulinante.

Entendez par là : de la bonne fantasy.

Anna Smith Spark ambitionne de se ranger aux côtés de Glen Cook, Joe Abercrombie et George R. R. Martin. Voir un petit peu au-dessus en raison du port assumé de talons hauts.

Et elle entame très bien son ascension, par un premier livre percutant : The court of broken knives.

the court of broken knives - Anna Smith Spark

L’art d’écrire au service de la laideur

La première qualité d’un bon livre de grimdark fantasy est de ne pas sublimer la violence.

Au mieux, un combat y est une tâche simplement nécessaire à accomplir (comme lorsque les mercenaires de la Compagnie Noire trucident mécaniquement des rebelles pour honorer un contrat).

Au pire, il s’agit d’une boucherie bestiale dans laquelle les héros risquent autant de se massacrer entre eux que d’étriper leurs adversaires.

Ici, les passes d’armes sont brouillées dans leur description par des émotions brutes et par l’urgence du moment.

Rien de majestueux, rien de gracieux.

Bien au contraire, on y accentue les odeurs de tripes qui sortent, la crasse dans laquelle on patauge, et la complète absence de gloire que l’on retire d’une bataille, quand on appartient à la piétaille.

Et voici la seconde qualité de la grimdark fantasy : que les héros soient nobles ou non, ils pataugent toujours dans une forme de boue.

Et plus ils poursuivent des idéaux, plus ces idéaux sont grandioses, plus ils s’enfoncent.

Ici, les rêves de grandeur sont des poids qui lestent les jambes. La gloire est une tâche de sang ou de vomi indélébile sur les gambisons et les armures.

Les héros ne trouvent le bonheur que dans de furtifs moments d’évasion : un repas pris le soir avec ses compagnons, une étreinte au fond des bois, un simple moment de tranquilité.

Sous ses dehors de conte cruel, la grimdark fantasy est une ode aux petits plaisirs de la vie.

La troisième qualité de la grimdark fantasy est que l’histoire y est tordue.

Dans ce roman, vos amis ne le sont pas pour la vie.

Vos ennemis non plus.

Et l’intrigue suit des chemins si tortueux qu’il est fort heureusement impossible de prédire ce que les 100 prochaines pages vont apporter.

On peut toujours arguer que les trahisons sont attendues. Mais bien malin qui pourra deviner d’où elles viendront.

On peut toujours s’attendre au pire et être blasé. Mais cette forme de fantasy vous surprendra alors par quelques touches d’optimisme.

On peut aussi se laisser entraîner sans poser de question.

La beauté du prince du gore

The court of broken knives se distingue du canon du genre par sa fascination pour le glamour.

Ce que l’on pourrait appeler de nos jour une « image publique de son héros ».

Par une forme de magie, le héros irradie de charisme.

Il sait enflammer la moindre foule malgré son absence totale de ‘hauts faits’.

Il ne prononce aucun discours émouvant, il n’annonce aucun but si ce n’est sa propre grandeur. Il ne regarde même pas ses soldats.

Il ne fait preuve d’aucune qualité, et pourtant son image est si parfaite que les combattants le suivent et meurent pour lui.

Je ne saurais dire si c’est un hommage à notre propre fascination pour des choses superficielles, ou un jeu sadique de l’auteure.

Toujours est-il que le résultat est une forme perverse de conte de fée au sein d’un environnement brutal à souhait.

Citation :

Until Skie found him, and somehow death in battle had seemed marginally less unapealing than death choking in his own vomit. Everything after that had been happenstance. Chaos and confusion and still half-hoping he could just die on them.

Below – par Lee Gaiteri : bonne pioche

Vous aimez les explorations de donjons souterrains ?

Les lentes progressions dans les profondeurs des tunnels ?

Les ambiances claustrophobes ? Les pièces éclairées par des torches, des orbes ou des champignons qui ont le bon goût de luire dans le noir ?

Alors vous allez retrouver ici l’ambiance qui vous plait.

Une ambiance accaparée par les jeux vidéo via les RPG et hack&slash.

Une ambiance que les romans de fantasy délaissent : il faut croire que le donjon est un cliché poussiéreux.

Ce roman est là pour remédier à cette injustice.

Il nous plonge avec délice dans les affres de la fièvre de l’or. Celle qui pousse à renoncer à la lumière du jour pour affronter tout ce qui rampe dans la pénombre.

Below aime sincèrement les donjons.

Et cet amour est contagieux.

Below_Lee-Gaiteri

Eluder pour mieux raconter

L’auteur a le bon goût d’éviter les explications.

Il sème ses indices sur son univers emprunt d’Histoire réelle autant que d’élément de fantasy classique (magie, gobelins, etc)..

Il attribue les compétences et les habilités aux aventuriers sans les cloisonner à un rôle de guerrier / mage / archer / comique-qui-va-mourrir-en-premier.

Il relie les tunnels de son monde souterrain sans nous gratifier d’une carte en trois dimensions.

Bref, il plante son univers avec aplomb, et le déploie le plus naturellement du monde.

A ceux qui cherchent une cohérence, ou qui ont besoin de tout comprendre, la situation peut paraître perturbante, voir parfois absurde. J’y trouve un parti pris assumé, très efficace pour qui veut bien se prendre au jeu.

Dessine moi tout un bestiaire

Ce livre est un hommage.

A ce titre, il prend bien soin de passer en revue toutes les créatures du ‘donjon de référence’.

Il nous les présente gentiment, juste avant de les disperser au quatre coins des grottes avec du sang et des autres composants organiques.

De manière détaillé, il se penche sur la principale leçon des explorateurs : l’art de se battre en utilisant son cerveau, pour utiliser les sorts et les éléments, et pour adapter l’arme à son ennemi.

C’est une évidence pour un joueur chevronné, mais ce n’est pas une logique utilisée si souvent dans les romans de fantasy.

Donnez ce roman à un joueur : il appréciera les mises à mort sur mesure des ennemis de nos aventuriers.

Le goût des intrigues

Il y a deux moteurs à l’expédition sous terre qu’organisent les aventuriers :

  • la folie des profondeurs, celle qui pousse à tenter le tout pour le tout pour un avenir glorieux,
  • l’esprit retors du héros, incapable de penser droit même devant un fil à plomb.

Le romancier les utilise comme deux jambes de longueur égale pour avancer.

Il y gagne un équilibre entre scènes d’action et turpitudes intérieures, ne laissant au final que peu de répit au lecteur.

Avec cette petite mécanique bien rodée, l’intérêt s’accentue à chaque escalier descendu, jusqu’à une fin bien maîtrisée.

Si un jour votre neveu vous demande une histoire d’exploration souterraine à préférer à une ‘sortie par une belle journée ensoleillée’, ne lui tendez pas Jules Vernes. Offrez-lui Below.

Citation :

« I’d just like to know what I’m dealing with », Jase protested.

« No, » said Cirawyn. « You wouldn’t. »

Luna Wolf Moon – par Ian McDonald : théâtre de faible pesanteur, acte II

Wolf Moon est le deuxième tome de Luna, une série qui s’est rapidement forgée la réputation d’un ‘Game of Thrones’ version SF.

Si l’étiquette relève de l’argument marketing, on y retrouve effectivement :

– les intrigues,

– les jeux de pouvoir entre familles,

– et un univers non manichéen, capable d’écraser n’importe quel personnage d’une seconde à l’autre.

Wolf Moon poursuit efficacement l’enchevêtrement d’histoires amorcé dans New Moon.

Avec un découpage moins frénétique et une attention plus poussée apportée au ressenti de chaque personnage situé au centre des chapitres.

Encore quelques tomes à ce niveau de dextérité, et Ian McDonald pourra conquérir le public des fans de Game of Thrones.

LUNA-Wolf-Moon_Ian-McDonald

Le pouvoir de la claustrophobie en SF

Le space opera dévore les espaces (quasi) infinis que promet l’univers conquis par l’Homme. Ian McDonal préfère le cloisonnement.

Ce sont dans des espaces étroits que se déroule toute l’action: dans des couloirs, dans des navettes, voir dans des combinaisons spatiales dont la moindre déchirure vaut pour arrêt de mort.

Car Ian McDonald utilise comme cadre une Lune non-terraformée. Elle constitue un environnement stressant, strictement délimité, qui créé une dynamique capable de focaliser l’attention du lecteur.

On ne s’échappe pas de la Lune. Chaque personnage est ainsi constamment placé dos au mur.

Et de cette manière, c’est un ressort classique de la dramaturgie qui est utilisé : une (presque) unité de lieu, dans un style très théâtral, propice à la concentration des émotions.

Classique, Ian McDonald l’est également dans sa vision de la violence. Il privilégie des combats au corps-à-corps, plus sanglants et plus intenses, aux duels d’armes futuristes.

Le moins que l’on puisse, c’est que cela fonctionne.

Parce que Ian mcDonald est un auteur aguerri et talentueux.

Parce qu’il a aussi rendu son univers accessible aux lecteurs :

  • La colonisation de la Lune n’est que faiblement avancée, donc les familles en lutte n’ont pas derrière elles des siècles de rivalité.
  • La liste des protagonistes est limitée et facile à identifier (à quelques manques d’originalité dans les noms près), leur rôle peut être résumé en quelques lignes.
  • La réflexion sur l’évolution des modes de vie et des technologies est circonscrite aux besoins qu’impose la survie en l’absence de terraformation.

Mais les recettes du succès se retrouvent surtout dans le mélange des petites innovations (on appréciera les ‘loups’ qui hurlent lorsque la Terre est pleine) et des canons du genre :

  • le cynisme des jeux de pouvoir,
  • le sexe
  • et les beaux sentiments.

Pas besoin d’être un lecteur chevronné de hard-science ou autre sous découpage de la SF, donc, pour apprécier cette seconde mouture.

Pas besoin non plus d’être un très bon lecteur de la langue de J. K. Rowling.

Profitez-en, car le principe des drames réussis est de ne pas rendre le lecteur patient. Vous n’aurez donc pas envie d’attendre chaque traduction en français.