The court of broken knives – par Anna Smith Spark : glamour, gore et beauté

Anna Smith Spark se présente comme la ‘reine de la grimdark fantasy’.

Entendez par là : la référence d’une fantasy violente et cynique, de celle qui prend plaisir à énucléer les bébés chatons/dragons/elfes dès le réveil.

Entendez surtout par là : une fantasy loin du merveilleux, loin des héros sans peur et sans reproche, loin d’une naïveté mielleuse, voir dégoulinante.

Entendez par là : de la bonne fantasy.

Anna Smith Spark ambitionne de se ranger aux côtés de Glen Cook, Joe Abercrombie et George R. R. Martin, voir un petit peu au-dessus en raison du port assumé de talons hauts.

Elle entame très bien son ascension, par un premier livre percutant : The court of broken knives.

the court of broken knives - Anna Smith Spark

L’art d’écrire au service de la laideur

La première qualité d’un bon livre de grimdark fantasy est de ne pas sublimer la violence.

Au mieux, un combat y est une tâche simplement nécessaire à accomplir (comme lorsque les mercenaires de la compagnie noire trucident mécaniquement des rebelles pour honorer un contrat). Au pire, il s’agit d’une boucherie bestiale dans laquelle les héros risquent autant de se massacrer entre eux que d’étriper leurs adversaires. Ici, les passes d’armes sont brouillées dans leur description par des émotions brutes et par l’urgence du moment.

Rien de majestueux, rien de gracieux.

Bien au contraire, on y accentue les odeurs de tripes qui sortent, la crasse dans laquelle on patauge, et la complète absence de gloire que l’on retire d’une bataille quand on appartient à la piétaille.

Et voici la seconde qualité de la grimdark fantasy : que les héros soient nobles ou non, ils pataugent toujours dans une forme de boue.

Et plus ils poursuivent des idéaux, et plus ces idéaux sont grandioses, plus ils s’enfoncent.

Les rêves de grandeur y sont des poids qui lestent les jambes. La gloire est une tâche de sang ou de vomi indélébile sur les gambisons et les armures.

Les héros ne trouvent le bonheur que dans de furtifs moments d’évasion : un repas pris le soir avec ses compagnons, une étreinte au fond des bois, un simple moment de tranquilité.

Sous ses dehors de conte cruel, la grimdark fantasy est une ode aux petits plaisirs de la vie.

La troisième qualité de la grimdark fantasy est que l’histoire y est tordue.

Dans ce roman, vos amis ne le sont pas pour la vie.

Vos ennemis non plus.

Et l’intrigue suit des chemins si tortueux qu’il est fort heureusement impossible de prédire ce que les 100 prochaines pages vont apporter.

On peut toujours arguer que les trahisons sont attendues, mais bien malin qui pourra deviner d’où elles viendront.

On peut toujours s’attendre au pire et être blasé, mais cette forme de fantasy vous surprendra alors par quelques touches d’optimisme.

On peut aussi se laisser entraîner sans poser de question.

La beauté du prince du gore

The court of broken knives se distingue du canon du genre par sa fascination pour le glamour.

Ce que l’on pourrait appeler de nos jour une « image publique de son héros ».

Par une forme de magie génétique, le héros parvient à dépasser son statut de crevure pour irradier de charisme, et emporter avec lui tout son entourage.

Il ne prononce aucun discours émouvant, il n’annonce aucun but si ce n’est sa propre grandeur, il ne regarde même pas ses soldats.

Il ne fait preuve d’aucune qualité, et pourtant son image est si parfaite que les combattants le suivent et meurent pour lui.

Je ne saurais dire si c’est un hommage à notre propre fascination pour des choses superficielles, ou un jeu sadique de l’auteure.

Toujours est-il que le résultat est une forme perverse de conte de fée au sein d’un environnement brutal à souhait.

Citation :

Until Skie found him, and somehow death in battle had seemed marginally less unapealing than death choking in his own vomit. Everything after that had been happenstance. Chaos and confusion and still half-hoping he could just die on them.

Below – par Lee Gaiteri : bonne pioche

Vous aimez les explorations de donjons souterrains ?

Les lentes progressions dans les profondeurs des tunnels ?

Les ambiances claustrophobes ? Les pièces éclairées par des torches, des orbes ou des champignons qui ont le bon goût de luire ?

Les voyages qui sèment derrière eux quelques tombes creusées à la hâte ?

Les histoires sous la montagne sans l’éternelle obligation de parler de nains ?

Alors vous allez retrouver une ambiance glauque à souhait.

Une ambiance que, de prime abord, les jeux vidéo semblent s’être accaparée, via les RPG et hack&slash.

Une ambiance que les romans de fantasy ont délaissé, trop souvent occupés à dépeindre les royaumes en guerres et les villes en flamme.

Lorsque la littérature s’empare du sujet, il s’agit de romans parodiques de jeux de rôle.

Il faut croire que le donjon sérieux est un cliché pestiféré.

Ce roman est là pour remédier à cette injustice.

Il nous plonge avec délice dans les affres de la fièvre de l’or. Celle qui pousse à renoncer à la lumière du jour pour affronter tout ce qui rampe dans la pénombre.

Below aime sincèrement les donjons. Et cet amour est contagieux.

Below_Lee-Gaiteri

Eluder pour mieux raconter

L’auteur a le bon goût d’éviter les explications.

Il sème ses indices sur son univers, univers emprunt d’Histoire réelle autant que d’élément de fantasy classique (magie, gobelins, etc)..

Il attribue les compétences et les habilités aux aventuriers sans les cloisonner à un rôle de guerrier / mage / archer / comique-qui-va-mourrir-en-premier.

Il relie les tunnels de son monde souterrain sans nous gratifier d’une carte en trois dimensions.

Bref, il plante son univers et le laisse pousser le plus naturellement du monde.

A ceux qui cherchent une cohérence, ou qui ont besoin de tout comprendre, la situation peut paraître perturbante, voir parfois absurde. J’y trouve un parti pris assumé, très efficace pour qui veut bien se prendre au jeu.

Dessine moi tout un bestiaire

Ce livre est un hommage.

A ce titre, il prend bien soin de passer en revue toutes les créatures du ‘donjon de référence’.

Il nous les présente gentiment, juste avant de les disperser au quatre coins des grottes.

De manière détaillé, il se penche sur l’art et la manière de se battre avec sa tête, d’utiliser les sorts et les éléments, et d’adapter l’arme à son ennemi.

C’est une évidence pour un joueur chevronné, mais ce n’est pas une logique utilisée si souvent dans les romans de fantasy.

Donnez ce roman à un lecteur indulgent, et laissez-le apprécier les divertissantes et folkloriques mises à mort sur mesure que rencontrent les ennemis de nos aventuriers.

Le goût des intrigues

Il y a deux moteurs à l’expédition sous terre qu’organisent les aventuriers :

  • la folie des profondeurs, celle qui pousse à tenter le tout pour le tout pour un avenir glorieux,
  • l’esprit retors du héros, incapable de penser droit même devant un fil à plomb.

Le romancier les utilise comme deux jambes de longueur égale pour avancer.

Il y gagne un équilibre entre scènes d’action et turpitudes intérieures, ne laissant au final que peu de répit au lecteur.

Avec cette petite mécanique bien rodée, l’intérêt s’accentue à chaque escalier descendu, jusqu’à une fait bien maîtrisée.

Bref, si un jour votre neveu vous demande une histoire d’exploration souterraine à préférer à une ‘sortie par une belle journée ensoleillée’, ne lui tendez pas Jules Vernes. Offrez-lui Below.

Citation :

« I’d just like to know what I’m dealing with », Jase protested.

« No, » said Cirawyn. « You wouldn’t. »

Luna Wolf Moon – par Ian McDonald : théâtre de faible pesanteur, acte II

La série Luna, dont Wolf Moon est le deuxième tome, s’est rapidement forgé la réputation d’un ‘Game of Thrones’ version SF.

Si l’étiquette relève de l’argument marketing, on y retrouve effectivement cette addiction que procurent les intrigues, les jeux de pouvoir entre familles, et un univers non manichéen capable d’écraser n’importe quel personnage d’une seconde à l’autre.

Wolf Moon poursuit efficacement l’enchevêtrement d’histoires amorcé dans New Moon, avec un découpage moins frénétique et une attention plus poussée apportée au ressenti de chaque personnage situé au centre des chapitres.

Encore quelques tomes à ce niveau de dextérité, et Ian McDonald pourra conquérir un public encore peu habitué aux romans futuristes.

LUNA-Wolf-Moon_Ian-McDonald

Le pouvoir de la claustrophobie en SF

Aux espaces (quasi) infinis que promet l’espace conquis par l’Homme, et que dévore souvent le space opera, Ian McDonal a préféré le cloisonnement.

Ce sont dans des espaces étroits que se déroule toute l’action: dans des couloirs, dans des navettes, voir dans des combinaisons spatiales dont la moindre déchirure vaut pour arrêt de mort.

Ian McDonald utilise une Lune inhospitalière, un environnement stressant, strictement délimité, pour créer une dynamique qui focalise l’attention du lecteur.

Chaque personnage est constamment placé dos au mur, car on ne s’échappe pas de la Lune.

Et de cette manière, c’est un ressort classique de la dramaturgie qui est utilisé : une (presque) unité de lieu, dans un style très théâtral, propice à la concentration des émotions.

Classique, Ian McDonald l’est également dans sa vision de la violence, lui qui privilégie des combats au corps-à-corps, plus sanglants et plus intenses, aux duels d’armes futuristes.

Le moins que l’on puisse, c’est que cela fonctionne.

Parce que Ian mcDonald est un auteur aguerri et talentueux.

Parce qu’il a rendu son univers accessible.

La colonisation de la Lune n’est que faiblement avancée, donc les familles en lutte n’ont pas derrière elles des siècles de rivalité.

La liste des protagonistes est limitée et facile à identifier (à quelques manques d’originalité dans les noms près), leur rôle peut être résumé en quelques lignes.

La réflexion sur l’évolution des modes de vie et des technologies est circonscrite aux besoins qu’impose la survie en l’absence de terraformation.

Et parce que Luna mélange les petites innovations (on appréciera les ‘loups’ qui hurlent lorsque la Terre est pleine) et les canons du genre, le cynisme des jeux de pouvoir, le sexe et les beaux sentiments, ces recettes utilisées dans tous les genres littéraires, et dans lesquelles la SF peut se fondre, elle comme tous les autres mauvais genres, elles comme tous les genres romanesques.

Pas besoin d’être un lecteur chevronné de hard-science ou autre sous découpage de la SF, donc, pour apprécier cette seconde mouture.

Pas besoin non plus d’être un très bon lecteur de la langue de J. K. Rowling. Profitez-en, car le principe des drames réussis est de ne pas rendre le lecteur patient.

American war – par Omar El Akkad : miroir, mon triste miroir

2074 : entre montée des eaux et ouragans à répétition, le changement climatique a redessiné la carte des côtes américaines.

Washington promulgue une loi interdisant la source de cette catastrophe : le pétrole.

Le pétrole, source d’une puissance de travail phénoménale comme, proportionnellement, l’esclavage l’avait été en son temps.

A même cause, même conséquence : les Etats du Sud ne supportent pas la privation et entrent en guerre contre le Nord.

Ce qui s’ensuit n’est pas une nouvelle guerre de Sécession.

Ce qui s’ensuit est une transposition des conflits toujours associés au Moyen-Orient, enveloppé dans un drame familial très élégamment ciselé.

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Miroir, mon beau miroir, dit moi qui est le plus triste

Si je devais émettre une théorie (peut-être fumeuse), je dirais que Omar El Akkab a voulu se battre contre deux gangues qui nous enveloppent lorsque nous regardons, dans les médias, les drames du Moyen-Orient : la loi du mort au kilomètre et l’habitude.

Pour toucher le lecteur américain, il transpose chez lui tout ce que connaissent les peuples en conflit dans la partie nord du continent africain.

Cette fois-ci, ce sont des miséreux du Texas qui font la queue pour se faire exploser contre leurs ennemis, dans des « costumes de fermier ».

Ce sont des habitants du Mississippi qui baissent la tête à la simple évocation de drones.

Ce sont des réfugiés américains qui ne pardonnent pas chez leurs voisins une appartenance à une religion, catholique ou protestante.

C’est le Croissant Rouge qui leur vient en aide, et des ‘Etats Unis arabes’ qui lorgnent sur leur conflit.

C’est toute la mécanique infernale de meurtres et de vengeances qui s’enclenche en Amérique du Nord, une Amérique du Nord peuplée de citoyens ‘éduqués’ aussi basiquement humains que ceux qu’ils sont habitués à regarder mourir au loin.

Les détails de cet engrenage sont soigneusement mis en place par Omar El Akkab, un engrenage sali par la boue et le sang, et gorgé d’émotions vives et primaires.

Beauté du drame

Au-delà de la mise en place d’une idée, Omar El Akkab nous livre une histoire familiale tragique déroulée toute en retenue.

Le ton se révèle toujours juste, précis, touchant sans sombrer dans le pathos, violent sans verser dans la fascination.

Et pourtant, l’auteur ne choisit pas la facilité, en ancrant son point de vue dans un Sud miséreux dont l’esprit tordu provoque à la fois admiration et répulsion.

Il s’en dégage un sentiment de gâchis et de poésie éphémère, un mélange de sentiments que l’auteur atteint en gardant toujours une distance pudique avec des individus en manque de repères.

Je ne suis pas un adepte des récits tristes comme celui-là. Je guette le moindre poncif, la moindre larme facile qui serait un prétexte pour apprendre au tome que je tiens entre les mains l’art de s’envoler par la fenêtre.

Cette fois-ci, je me suis laissé happé par une vraie plume.

Bien joué M. El Akkab.

Citation :

It seemed to Karina further proof that wartime was the only time the world became as simple ans carnivorously liberating as it must exist at all times in men’s mind.

Last year – par Robert Charles Wilson : voyage temporel sans cause à affect

Robert Charles Wilson a le mérite de ne pas nous ennuyer avec des règles strictes de causalité.

Son histoire de voyage dans le temps y gagne en originalité et en légèreté.

Elle peut ainsi se concentrer sur une rencontre intéressante entre l’Amérique actuelle et ses ancêtres.

Sans pour autant aller jusqu’au bout, hélas, de ses réflexions, ce qui me laisse sur ma faim.

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En un mot : dans l’Amérique de la fin du XIXième siècle, des voyageurs du futur établissent une cité pour une durée de cinq ans à des fins touristiques.

Une histoire plate dans un environnement original

La cité du futur apporte quelques idées stimulantes :

  • une histoire de voyage dans le temps vécue du côté de « bouseux du passé »,
  • une confrontation entre les époques (principalement focalisée sur la place de la femme) avec un travail intéressant de reproduction de mentalités aujourd’hui (majoritairement) dépassées,
  • une bonne mise en perspective du voyage temporel accaparé par l’industrie privée.

On se plaît à se mettre dans la peau d’un homme de 1876 qui découvre, ébahi, des technologies banales du XXIième siècle, et, à ce titre, la première partie du roman est agréable.

Cependant, cette première impression laisse place à la déception au fur et à mesure de l’avancée de la lecture.

Et pour cause :

  • les rouages de l’intrigue se révèlent simplistes (amateurs de rebondissements, passez votre chemin),
  • à une mise en place originale succède un roman d’action basique (on nous épargne juste le duel entre deux saloons à midi sonnant),
  • la question du langage, du ‘roman national américain’ et des références culturelles est très largement occultée,
  • les personnages ne gagnent aucunement en épaisseur, même lorsqu’ils dévoilent leur passé ou leurs attaches.

A bien des égards, ce roman se résume à des scènes d’émerveillement creux, comme lorsqu’un de nos ‘ancêtres’ découvre nos musiques modernes sur un Ipod et vit ce qui devrait être une expérience incompréhensible avec un petit haussement de sourcils.

Citation :

Jesse supposed most folks thought of the visitors from the future as near mythical being, […] and mythical being were expected to do shocking or unusual things. You’d be disappointed if they didn’t.

NB : Last year sortira en France le 18 mai 2017 sous le titre La cité du futur (éditions Denoël, collection Lunes d’encre)

Red sister – par Mark Lawrence : soirée couteaux – pyjamas

Suivez les aventures de Nona, petite tueuse de neuf ans qui apprend, dans l’univers de Mark Lawrence, à pardonner devenir infirmière jouer à la poupée tuer encore plus efficacement. Mais entre copines.

Red sister - Mark Lawrence

Mark Lawrence se moque des parcours initiatiques.

Car dans un parcours initiatique, le héros apprend de ses failles et de ses erreurs. Il écoute (in fine) ses compagnons de route et ses maîtres. Il apprend et tire d’une série d’aventures une grande leçon sur la vie, l’univers et le reste (la force de l’amitié, ou la puissance de la sagesse intérieure, ou la vertu de l’obstination et du travail acharné, ou le sens des priorités, etc), et il éprouve, au dernier chapitre, sa nouvelle stature à travers un combat final. Fin de l’histoire, merci d’être venu(e).

Je le répète : Mark Lawrence s’en moque, de ce canevas moralisateur. Et c’est bien ce qui donne à ses cycles un côté jouissif.

Ses héros trouvent (et retrouvent) leur force dans leur personnalité originelle, sans que l’on vienne les ‘déformer’.

Le prince des épines est, dès les premiers chapitres, un sociopathe de très grande envergure.

Le prince des fous : imprévisible.

Red sister : basiquement, enragée.

Ne cherchez pas plus loin. Toute l’histoire consiste ensuite à ‘taper’ sur ces personnages et à constater à quel point ils sont capables de reprendre leur ‘forme’ initiale (on pourrait appeler cela des ‘personnages à mémoire de forme’), et d’en tirer profit.

A ce titre, bien qu’ils soient accompagnés dans leur quête par une flopée de frères et soeurs d’armes, les héros de Mark Lawrence satisfont un désir d’individualisme et de puissance. Ils ne se soumettent pas à leur environnement, mais le soumettent. Ils ne rendent compte à personne, malgré les liens d’amitié qu’ils peuvent entretenir. Ils expriment leurs besoins et leurs envies avant toute chose.

Le plaisir que je prends à lire Red sister, je le puise dans mes restes de pulsions adolescentes, voir dans mon cerveau reptilien.

La douleur comme essence d’un moteur à explosion

De toutes les surenchères que Mark Lawrence peut mettre en scène dans ses romans (et je pense par exemple à l’incipit, qui annonce qu’il faut deux cents soldats pour abattre une ‘soeur’), la plus addictive est celle de la souffrance des personnages.

On tourne les pages pour voir jusqu’où ils pourront tenir (dans une logique très bien exprimée dans le Ventre de l’arc de K. J. Parker), pour voir quelle quantité de supplice ils pourront encaisser avant de réagir.

Et cette réaction, qui ne manque pas de venir, on l’espère proportionnelle à la douleur reçue par le héros.

D’où des explosions de violence savamment contenues, et encore plus savamment libérées.

Red sister ne fait pas exception à cette logique.

Roman d’un auteur à ses fans

Bien qu’il ne soit pas nécessaire de faire partie de ses initiés pour aborder ce nouveau cycle, Mark Lawrence s’adresse avant tout à ses lecteurs assidus.

Ceux que vise la campagne de communication de ce bestseller programmé.

Ceux qui connaissent les particularités de ce monde glaciaire, techno-magique.

Ceux qui se demandent, avant même d’ouvrir le livre, de quelle ancêtre il s’agit, en listant dans leur tête les candidates potentielles.

Ceux avec qui l’auteur joue, en dosant les temps passé, présent et futur de manière toute professionnelle, et en manipulant les émotions du lecteur avec dextérité.

Ceux qui seront immédiatement intéressés par les liens (assez naïfs, quand même) tissés entre les différentes soeurs dans leur prime jeunesse.

Car l’univers n’est que très peu enrichi par ce nouvel opus. L’intrigue est assez maigre, et l’on oublie facilement que les héroïnes sont adolescentes, tant leurs raisonnements peuvent devenir pragmatiques. La sororité et son lot de liens affectifs ne sont pas très convaincants.

Pas de nouvelle recette donc. Plutôt le nouveau cookie que l’on va piocher dans une boîte déjà ouverte.

Citation :

The punch she delivered to his throat held such force that her arm passed through his neck, scattering the small bones of his spine in a crimson splatter.

 

 

The collapsing empire – par John Scalzi : SF en dosette

Il ne s’agit pas ici de l’effondrement de l’empire américain.

John Scalzi est très clair dans sa postface : ne cherchez pas Trump dans ses sources d’inspiration, son travail d’écriture a commencé bien avant que ne s’impose le multi-milliardaire sur la scène politique.

Il ne s’agit pas non plus d’une allégorie écologique, même si les humains sont menacés par une évolution rapide de leur écosystème.

S’il faut retenir quelque chose de ce nouveau cycle de John Scalzi, c’est plutôt son attachement au thème de l’éloignement, et ce malgré toutes les promesses technologiques dont est habituellement remplie la science-fiction.

Collapsing-Empire_John-Scalzi

En un mot : un empire futuriste voit ses moyens de communication entre planètes menacés par une évolution du tissu de l’univers.

Le confort du café instantané…

Le roman est en lui-même assez classique : des familles se livrent entre elles à une lutte de pouvoirs, sur fond d’évolution naturelle de leur environnement.

Le lecteur trouvera ici le mélange d’intrigues, d’action, de moments de bravoure et de clins d’oeil salaces qui sont aux séries HBO ce que le beurre, les oeufs, la farine et le chocolat sont aux cookies.

Tout ce qu’il faut pour attirer le chaland.

Deux éléments peuvent retenir l’intérêt du lecteur :

  • la place donnée aux personnages féminins, sur un pied d’égalité parfait avec les hommes,
  • le thème de l’éloignement : pour John Scalzi, les contraintes d’un univers futuristes finissent toujours par avoir raison des relations entre les Hommes. Au-delà des promesses de la technologie, c’est le tissu social qui souffre de notre désir de conquêtes.

… et le goût du café instantané.

Ce roman se consomme sans trop y penser.

Les personnages sont un brin sentimentaux, un brin retords, un brin stéréotypés, un brin attachants.

Les rebondissements arrivent à l’heure dans le planning de l’histoire.

La société du futur que l’on nous propose est à l’image de celle du présent : la richesse est basée sur le commerce, le commerce sur les facilités de déplacement. Remplacez caravelle et super-tanker par vaisseau spatial, et vous obtenez un univers dans lequel il est facile de se glisser.

Il reste peu d’idées ou de scènes mémorables de ce roman, si ce n’est le sentiment de maîtrise du genre par un auteur déjà aguerri.

Pourtant, John Scalzi est capable d’en avoir, des idées. Pour preuve : son recueil de nouvelles Miniatures nous explique comment notre société sera, un jour, dominée par un yaourt.

Citation :

Cardenia gawked at Rachela I. « You’re unbelievable ».

« I worked in marketing, » Rachela I said. « Before I was a prophet. After, too, but we didn’t call it that after that point. »

Metro 2035 – par Dimitry Glukhovsky : pire que la radioactivité : la politique

Oubliez le fantastique de Metro 2033, ses monstres qui observent dans le noir les voyageurs et qui les croquent entre deux stations.

Oubliez également l’enquête de Metro 2034, l’espoir d’une autre base, les énigmes, les plans cachés.

Oubliez presque tout de cette série.

Ne gardez que le glauque, le pathos, la vie de rat sous terre, et la folie bien humaine.

Donnez à cela des accents de discours politique complotiste.

Et ‘savourez’ Metro 2035.

metro-2035_Dimitry-Glukhovsky

En un mot : Après ses faits d’arme, Anton ne parvient pas à revenir totalement à sa vie ‘normale’. Obsédé par la vie à l’extérieur du métro, il cherche désespérément d’autres villes survivantes, à l’aide d’une radio militaire portative. Sur la simple foi d’un vieil historien, il se met en quête d’un autre radio-émetteur qui aurait trouvé d’autres cités survivantes.

I’m not singing in the subway

Dans le monde post-apocalyptique de Dimitry Glukhovsky, les moscovites enterrés dans leur réseau de tunnels cultivent des champignons et des hobby variés :

  • faire des enfants,
  • écrite l’Histoire du métro,
  • établir des dictatures basées sur des idéologies surannées.

Anton, lui, a la bougeotte. Il cherche le salut, le retour à la surface, l’herbe verte et les petits oiseaux, les retrouvailles émues avec d’autres survivants et les piques-niques près de la datcha.

Ce faisant, il s’agite. Et en s’agitant, en fouinant, il brasse dans le métro la misère ambiante, il patauge dans les remugles.

Bref, il fait, sans le savoir et pour son propre compte, un travail de journaliste.

 

Pour le lecteur qui suit cette agitation, le résultat est particulièrement sombre.

Tous les personnages du Métro semblent trouver une forme de satisfaction à leur vie courte et misérable. Leur seul objectif est de la préserver à tout prix.

Anton, en aspirant à mieux, dévoile les combines, les hypocrisies, les mensonges, les complots, et l’abêtissement de ses camarades.

Il explore la bassesse des seuls survivants coincés avec leur folie et leur médiocrité.

Il expose également son propre mal-être, en offrant au lecteur un voyage intérieur autant qu’un périple dans les couloirs du Métro.

Que de bonheur.

 

Au lecteur, Dimitry Glukhovsky présente toute une galerie de monstres parfaitement humains, à leur aise dans les rouages d’idéologies violentes : le fascisme, le communisme soviétique & le capitalisme sauvage.

Pire, il évoque petit à petit la présence sous-jacente d’un système omnipotent.

Et voilà, le thème est lancé. Pour renouveler la série des Métro, voici les complots, l’Hydre, les agents de l’ombre, les maîtres derrière le rideau, ceux qui trinquent quand les autres saignent.

Bref, voici la litanie du politologue fatigué.

 

Peut-on en vouloir à l’auteur ? L’actualité russe est sans doute encore plus sombre que celle que connaît l’Europe.

Mais en jetant une lumière crue sur les avanies des derniers humains, Dimitry Glukhovsky me fait regretter l’obscurité de son premier tome, et ses monstres qu’il est plus rassurant de craindre.

Il témoigne aussi sans doute d’une lassitude largement répandue de nos jours.

Oubliant au passage que les littératures de l’imaginaire ne sont pas là pour nous rappeler les vicissitudes de nos sociétés. Il y a les journaux et les livres d’Histoire, pour ça.

Kings of the Wyld – par Nicholas Eames : si les Rolling Stones étaient un groupe d’aventuriers…

Dans la Fantasy, les vieux héros arthritiques reprennent souvent les armes.

Et, petit poncif, ils ont tendance à découper les jouvenceaux en rondelle sans même se fatiguer.

Le Cohen de Pratchett ou le Druss de Gemmel se tiennent la hanche en se levant le matin, mais au combat ils restent de stature héroïque.

Donc presque intouchables.

Les retraités de Kings of the Wyld fait mentir ce préjugé (pour mieux le rattraper par la suite, mais c’est une des constantes de la Fantasy légère).

Kings of the Wyld - Nicholas Eames

Faites-vous plaisir, faites vous avoir.

C’est une recette simple qu’applique Nicholas Eames.

Il nous présente des héros en nous parlant d’abord de leurs faiblesses.

Il leur promet une dernière quête, un baroud d’honneur.

Et il nous offre un roman d’action classique, de bout en bout.

Rien de trépidant à première vue.

Ce qui le sauve, et ce qui vaut la peine de l’extraire des romans de fantasy copiés/collés qui inondent les étals, c’est la constante ironie qu’il s’impose.

Au delà des nombreuses blagues qui émaillent le récit, Kings in the Wyld nous propose une quête à laquelle les héros ne croient pas vraiment.

Ils partent à l’aventure par habitude, sans se voir réussir.

Ils disent au revoir à leur famille sans tout à fait s’imaginer revenir.

Et ils se comportent de manière héroïque presque par accident. Sans faire attention, pourrait-on dire.

C’est un petit peu la même chose que réalise ce roman : il séduit sans trop le chercher, il s’offre des incursions dans un imaginaire tantôt presque enfantin (avec des ours hiboux), tantôt très adolescent (tripes et roulés-boulés), tantôt plus mature (lorsque les héros ne peuvent pas lutter contre la maladie), et il happe le lecteur avec d’autant plus de facilité que l’aventure qui nous plaît n’a besoin que d’un soupçon d’originalité…

Citation :

At his shoulder walks a sorcerer, a cosmic conversationalist. Enemy of the incurable rot, absent chairman of combustive science at the university in Oddsford, and the only living soul above the age of eight to believe in owlbears.

Norse mythology – par Neil Gaiman : épique camisole

Un nouveau Neil Gaiman !

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [expectatif].

Sur la mythologie nordique !

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [interrogatif].

Ce n’est pas une histoire ! Mais une saga en prose !

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [dubitatif].

Une histoire de dieux, de géants, d’armes magiques et de créatures qui le sont tout autant, de trahisons et de destins.

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [va se coucher].

Norse mythology - Neil Gaiman

Un canevas magnifique…

Odin, Thor, Loki, les steppes gelées et les palais éternels réservés aux valeureux guerriers : la mythologie nordique regorge d’images fortes dans lesquelles il est facile de puiser. L’imaginaire de tous les lecteurs ne demande qu’à nous renvoyer des stéréotypes glorieux, préparés par des livres, des films ou des bandes dessinées ayant déjà allègrement utilisé ce thème.

Cette mythologie a ce qu’il faut de consistance pour réveiller les plaisirs primaires du lecteur (sagesse mystique de l’un, force brutale de l’autre…) et ce qu’il faut de pans d’ombre pour y glisser ses histoires sans choquer le puriste.

Elle a l’envergure d’une histoire du monde, avec sa genèse et son apocalypse, son vocabulaire exotique et sa morale.

Son et lumière, tout y est.

Peut-on vraiment en vouloir à Neil Gaiman d’avoir cédé à la tentation ? La pomme est rouge et juteuse à souhait.

D’autant plus qu’il dépeint des dieux nordiques assez truculents, en froid avec des géants de glace qui leur sont bien proches, incapables de réagir devant l’adversité autrement que comme une bande d’ivrognes et de débiles surpuissants (Loki mis à part).

Et qu’il apporte une touche de nuance et de complexité à une histoire bien souvent résumée à des affrontements binaires (Thor contre Loki, Odin contre Fenrir, Thor contre un vase d’hydromel…).

… dans lequel Neil Gaiman se trouve bien engoncé.

Qu’elle est belle, donc, cette trame !

Mais qu’est ce que Neil Gaiman peut en faire ? Rien de neuf.

En définitive, sa mythologie reste une histoire de combats et de ruses enchaînés à un rythme presque mécanique comme la rédaction d’un écolier sur le thème des vacances (alors cet hiver tonton Thor a fracassé une montagne, et puis il a fracassé des géants, et puis Loki lui a noué les lacets et puis…). 

Il n’y a plus de style, plus d’ambiance. On ne fait pas comprendre au lecteur que le marteau de Thor est surpuissant : on l’annonce au lecteur tel quel : « il est surpuissant ». A la lecture de ce livre, j’avais l’impression d’entendre un huissier déclamer d’une voix monocorde « et maintenant, la pièce 25, un marteau de Thor, il est surpuissant, olalala ».

Neil Gaiman m’a fait rêver dans American Gods en s’appropriant d’une manière toute personnelle des idoles du passé du présent.

Il a sous entendu des combats formidables en seulement quelques lignes dans Nobody Owen.

Il m’a émerveillé dans ses nouvelles avec de simples histoires de chat.

Et dans tous ces écrits-là, il a pu prendre ses aises, développer son originalité, et s’approprier son univers.

Mais pas ici. Ici il a suivi les règles de narrateurs moins doués que lui, comme un scénariste hollywoodien se pliant à des règles d’écritures éculées pour séduire le plus grand monde. Ou peut-être a-t-il réalisé un hommage à des comics qui ne font pas partie de ma culture. Voilà tout.

Pas grave si je ne suis pas la bonne cible de ce roman : j’attendrai quand même le prochain. Avec des Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah.

Citation :

« Fair enough,  » said Thor. « What’s the price ? »

« Freya’s hand in marriage. »

« He just wants her hand ? » asked Thor hopefully. She had two hands, after all, and might be persuaded to give up one of them without too much of an argument.