United States of Japan – par Peter Tieryas : le maître du haut Shiro

A l’heure où le moindre roman adolescent dépeint la lutte d’un groupe de sauveurs-teenagers contre un régime totalitaro-vilain, voici une vraie dictature. Une qui repeint les murs en rouge.

Est-ce que vous aimerez ?

Allez chercher dans votre liste de goûtsLe Maître du haut Château. Y figure-t-il en bonne place ?

Demandez-vous si vous êtes d’humeur à vous plonger dans une contre-utopie uchronique violente, parfois sadique, teintée de Battlefield et de mécas.

Si vous hochez la tête, précipitez-vous sur cette histoire brillamment construite.

Et apprenez au passage l’histoire des camps d’internement des citoyens Nippons-Américains durant la seconde guerre mondiale.

vaisseau

Changer l’histoire pour mieux la rappeler

Dans sa postface, Peter Tieyras insiste sur l’ampleur de la documentation qu’il a réunie pour ce roman.

Une documentation centrée sur une tache dans l’histoire des Etats-Unis : l’internement forcé de plus de 100 000 Japonais-Americains durant la seconde guerre mondiale. Un évènement qui a durablement marqué les citoyens américains d’origine asiatique.

Voici donc le point de départ de Peter Tieyras: une ‘pause’ historique dans l’intégration américaine des sino-américains

Comme Elise Prébin l’indique dans ce passionnant article d’ethnographie, cette intégration a repris, par la suite, en se construisant sur l’image « besogneuse » des japonais.

Mais cela ne suffit pas à soigner toutes les plaies.

Même si par la suite les citoyens lésés ont obtenu une réparation officielle, des auteurs aux origines étrangères comme Peter Tieyras ont encore besoin d’effectuer, à travers leur travail, un acte de mémoire.

Une révérence assumée à K. Dick

  • K. Dick : imagine les allemands victorieux de la seconde guerre mondiale, et maîtres de la côte est des USA. Insinue le doute existenciel à travers un livre.
  • Tieryas : se focalise sur les japonais, alliés aux allemands, qui dominent la côte ouest des USA. Son ver dans le fruit est un jeu vidéo.

Chacun de ces deux auteurs joue sur la mise en abyme pour nous faire douter de nos acquis.

L’uchronie du deuxième se pose en miroir de celle du premier.

A tel point que, dans le monde imaginé par Tieryas, les japonais de United States of Japan pourraient presque coexister avec les allemands de K. Dick.

Chacun sa côte, chacun sa domination, et sa manière d’engloutir le peuple américain.

Violence d’une nouvelle génération d’uchronie

La culture nippone s’installe ici à travers des codes moraux inflexibles, des mécas, des tortures raffinées, et le culte de l’empereur.

Il s’agit ici d’insuffler à la fois une athmosphère pesante de contre-utopie, et un rythme presque techno aux combats.

Imaginez donc un 1984 qui passe parfois en mode First Personn Shooter, le casque sur les oreilles, le souris dans la main…

…tandis que, en arrière-plan se dessine une trame finement ciselée, avec des personnages complexes et aussi bruts que la société dans laquelle ils évoluent.

Le mélange est corsé, parfois écoeurant, parfois fascinant.

Capable de faire travailler vos neurones après avoir refermé le livre.

Et de vous faire frissonner pour autre chose que le froid ambiant.

Citation (version uchronique du roi nu) :

« Have you heard about the Hitler wing in the Louvre ? »

« No, sir. »

« Hitler has a whole hallway dedicated to his personnal paintings. There are cameras that redord people’s expressions and anyone who laughts or make a derisive gesture gets arrested. The French resistance broke in and vandalized the paintings, but did it so none of the cameras could spot the problems. The officials didn’t know, becaus anyone who saw it was afrais of getting arrested if they reported something and it turned out to be something the Fuehrer had intentionally painted. »

« How did they eventually find out ? »

Wakana tapped his staff against the ground.

« They still haven’t. »

Aurora – de Kim Stanley Robinson : didactique de l’exil

Kim Stanley Robinson est un vétéran de la hard-science. Et plutôt que d’empiler ses oeuvres pour les rendre toujours plus cryptiques, il se remet à l’ouvrage pour reprendre les bases et pour expliquer sans cesse les fondamentaux de l’exploration spatiale.

Aurora est l’illustration même de cette démarche, nous guidant sur un ton très didactique vers les territoires de la physique, de l’évolution comme des sciences sociales.

Tout cela dans un seul but : nous faire prendre conscience de l’immensité du défi que représente la colonisation de nouvelles planètes.

Et nous dire, par ce biais, de ne pas gaspiller la nôtre.

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Apprentissage constant

La fille de l’ingénieur principal du vaisseau, qui marche timidement sur les pas de sa mère.

Le vaisseau lui-même, et son IA naissante.

Une communauté humaine réduite, qui doit évoluer sur seulement quelques générations.

Les principaux protagonistes de cet ouvrage n’atteignent jamais le stade où ils peuvent assoir leurs connaissances (ou leurs traditions). Le lecteur les suit depuis leurs balbutiements jusqu’à leurs nombreuses mises à l’épreuve. Et, comme eux, il apprend.

Pour ce faire, Kim Stanley Robinson adopte un ton très didactique, nous parlant comme à des enfants. Et comme il aborde des champs aussi divers que les mutations des prions, les théories sociales de communautés insulaires, et les rayonnements stellaires, il touche rapidement aux zones d’ombres de notre champ de connaissance. Et il pousse ces notions le plus loin possible.

A moins d’être déjà un scientifique chevronné, nous abordons donc ce livre dans l’ignorance de nombreuses problématiques complexes. Voilà pourquoi le ton, parfois presque scolaire de cet ouvrage, est reposant plutôt que lénifiant. La progression dans la compréhension des enjeux scientifiques de l’expédition est en soit une partie du voyage.

Moi qui croyais que la terraformation était simple comme bonjour

Si vous êtes, vous aussi, plus habitués au space-opéra qu’à la science-fiction pure et dure, vous conservez peut-être cette impression que la conquête d’une nouvelle planète se règle à coup de miracles technologiques produits en série.

Que nenni.

Parce qu’ici, on prend conscience qu’il n’existe pas un modèle type de planète à coloniser.

Et qu’il est littéralement impossible de savoir où l’on met les pieds, avant de s’être posé sur le sol du futur habitat.

Et que l’espèce humaine reste bien fragile loin de son berceau.

Alors, oui, Kim Stanley Robinson empile les problèmes. La conquête a un goût amer. Mais peut-on vraiment lui donner tort ? Aucun écueil qui se présente ne paraît superflu. L’eau, la terre, l’air, la lumière… Loin de chez nous, tout peut poser problème.

A tel point que, en refermant cet ouvrage, on se prend à rire en feuilletant l’optimisme béat d’un Science & Vie, ou en entendant Elon Musk envisager, pour le plaisir du coût de com’, une ville sur Mars.

Par un jeu de balancier, le ternissement d’un nouvel éden a un impact sur l’image de l’ancien. En définitive, Aurora ne nous parle vraiment de la difficulté de conquérir de nouvelles planètes : il nous dit surtout de profiter pleinement de la nôtre.

L’histoire collective avant tout

Il n’existe, dans Aurora, pas d’autre destin que celui du groupe. L’individu humain n’a pas sa place, seul, dans cette histoire.

  • S’il se développe, c’est pour mieux affronter les problèmes que rencontre sa communauté.
  • S’il s’exprime, c’est au sein de communautés, de groupe de paroles, ou d’élections.
  • S’il se rebelle, c’est en groupe.
  • S’il s’interroge, c’est au sujet du groupe.

Et pourtant…

  • Un individu a le droit de se développer seul, et je ne vous dirai pas lequel.
  • L’émotion parvient à se glisser dans des expériences collectives que l’on pourrait croire peu stimulantes.
  • La hard science sait parfois s’effacer au profit d’un discours profondément humaniste.

 

Pour les novices de la conquête spatiale, Aurora se révèle être une expérience très enrichissante, studieuse mais accessible, et bien plus touchante qu’elle ne le laisse supposer au premier abord.

 

Citation :

Maybe each star invents its own language and speaks in solitude.