American war – par Omar El Akkad : miroir, mon triste miroir

2074 : entre montée des eaux et ouragans à répétition, le changement climatique a redessiné la carte des côtes américaines.

Washington promulgue une loi interdisant la source de cette catastrophe : le pétrole.

Le pétrole, source d’une puissance de travail phénoménale comme, proportionnellement, l’esclavage l’avait été en son temps.

A même cause, même conséquence : les Etats du Sud ne supportent pas la privation et entrent en guerre contre le Nord.

Ce qui s’ensuit n’est pas une nouvelle guerre de Sécession.

Ce qui s’ensuit est une transposition des conflits toujours associés au Moyen-Orient, enveloppé dans un drame familial très élégamment ciselé.

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Miroir, mon beau miroir, dit moi qui est le plus triste

Si je devais émettre une théorie (peut-être fumeuse), je dirais que Omar El Akkab a voulu se battre contre deux gangues qui nous enveloppent lorsque nous regardons, dans les médias, les drames du Moyen-Orient : la loi du mort au kilomètre et l’habitude.

Pour toucher le lecteur américain, il transpose chez lui tout ce que connaissent les peuples en conflit dans la partie nord du continent africain.

Cette fois-ci, ce sont des miséreux du Texas qui font la queue pour se faire exploser contre leurs ennemis, dans des « costumes de fermier ».

Ce sont des habitants du Mississippi qui baissent la tête à la simple évocation de drones.

Ce sont des réfugiés américains qui ne pardonnent pas chez leurs voisins une appartenance à une religion, catholique ou protestante.

C’est le Croissant Rouge qui leur vient en aide, et des ‘Etats Unis arabes’ qui lorgnent sur leur conflit.

C’est toute la mécanique infernale de meurtres et de vengeances qui s’enclenche en Amérique du Nord, une Amérique du Nord peuplée de citoyens ‘éduqués’ aussi basiquement humains que ceux qu’ils sont habitués à regarder mourir au loin.

Les détails de cet engrenage sont soigneusement mis en place par Omar El Akkab, un engrenage sali par la boue et le sang, et gorgé d’émotions vives et primaires.

Beauté du drame

Au-delà de la mise en place d’une idée, Omar El Akkab nous livre une histoire familiale tragique déroulée toute en retenue.

Le ton se révèle toujours juste, précis, touchant sans sombrer dans le pathos, violent sans verser dans la fascination.

Et pourtant, l’auteur ne choisit pas la facilité, en ancrant son point de vue dans un Sud miséreux dont l’esprit tordu provoque à la fois admiration et répulsion.

Il s’en dégage un sentiment de gâchis et de poésie éphémère, un mélange de sentiments que l’auteur atteint en gardant toujours une distance pudique avec des individus en manque de repères.

Je ne suis pas un adepte des récits tristes comme celui-là. Je guette le moindre poncif, la moindre larme facile qui serait un prétexte pour apprendre au tome que je tiens entre les mains l’art de s’envoler par la fenêtre.

Cette fois-ci, je me suis laissé happé par une vraie plume.

Bien joué M. El Akkab.

Citation :

It seemed to Karina further proof that wartime was the only time the world became as simple ans carnivorously liberating as it must exist at all times in men’s mind.

Last year – par Robert Charles Wilson : voyage temporel sans cause à affect

Robert Charles Wilson a le mérite de ne pas nous ennuyer avec des règles strictes de causalité.

Son histoire de voyage dans le temps y gagne en originalité et en légèreté.

Elle peut ainsi se concentrer sur une rencontre intéressante entre l’Amérique actuelle et ses ancêtres.

Sans pour autant aller jusqu’au bout, hélas, de ses réflexions, ce qui me laisse sur ma faim.

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En un mot : dans l’Amérique de la fin du XIXième siècle, des voyageurs du futur établissent une cité pour une durée de cinq ans à des fins touristiques.

Une histoire plate dans un environnement original

La cité du futur apporte quelques idées stimulantes :

  • une histoire de voyage dans le temps vécue du côté de « bouseux du passé »,
  • une confrontation entre les époques (principalement focalisée sur la place de la femme) avec un travail intéressant de reproduction de mentalités aujourd’hui (majoritairement) dépassées,
  • une bonne mise en perspective du voyage temporel accaparé par l’industrie privée.

On se plaît à se mettre dans la peau d’un homme de 1876 qui découvre, ébahi, des technologies banales du XXIième siècle, et, à ce titre, la première partie du roman est agréable.

Cependant, cette première impression laisse place à la déception au fur et à mesure de l’avancée de la lecture.

Et pour cause :

  • les rouages de l’intrigue se révèlent simplistes (amateurs de rebondissements, passez votre chemin),
  • à une mise en place originale succède un roman d’action basique (on nous épargne juste le duel entre deux saloons à midi sonnant),
  • la question du langage, du ‘roman national américain’ et des références culturelles est très largement occultée,
  • les personnages ne gagnent aucunement en épaisseur, même lorsqu’ils dévoilent leur passé ou leurs attaches.

A bien des égards, ce roman se résume à des scènes d’émerveillement creux, comme lorsqu’un de nos ‘ancêtres’ découvre nos musiques modernes sur un Ipod et vit ce qui devrait être une expérience incompréhensible avec un petit haussement de sourcils.

Citation :

Jesse supposed most folks thought of the visitors from the future as near mythical being, […] and mythical being were expected to do shocking or unusual things. You’d be disappointed if they didn’t.

NB : Last year sortira en France le 18 mai 2017 sous le titre La cité du futur (éditions Denoël, collection Lunes d’encre)

Red sister – par Mark Lawrence : soirée couteaux – pyjamas

Suivez les aventures de Nona, petite tueuse de neuf ans qui apprend, dans l’univers de Mark Lawrence, à pardonner devenir infirmière jouer à la poupée tuer encore plus efficacement. Mais entre copines.

Red sister - Mark Lawrence

Mark Lawrence se moque des parcours initiatiques.

Car dans un parcours initiatique, le héros apprend de ses failles et de ses erreurs. Il écoute (in fine) ses compagnons de route et ses maîtres. Il apprend et tire d’une série d’aventures une grande leçon sur la vie, l’univers et le reste (la force de l’amitié, ou la puissance de la sagesse intérieure, ou la vertu de l’obstination et du travail acharné, ou le sens des priorités, etc), et il éprouve, au dernier chapitre, sa nouvelle stature à travers un combat final. Fin de l’histoire, merci d’être venu(e).

Je le répète : Mark Lawrence s’en moque, de ce canevas moralisateur. Et c’est bien ce qui donne à ses cycles un côté jouissif.

Ses héros trouvent (et retrouvent) leur force dans leur personnalité originelle, sans que l’on vienne les ‘déformer’.

Le prince des épines est, dès les premiers chapitres, un sociopathe de très grande envergure.

Le prince des fous : imprévisible.

Red sister : basiquement, enragée.

Ne cherchez pas plus loin. Toute l’histoire consiste ensuite à ‘taper’ sur ces personnages et à constater à quel point ils sont capables de reprendre leur ‘forme’ initiale (on pourrait appeler cela des ‘personnages à mémoire de forme’), et d’en tirer profit.

A ce titre, bien qu’ils soient accompagnés dans leur quête par une flopée de frères et soeurs d’armes, les héros de Mark Lawrence satisfont un désir d’individualisme et de puissance. Ils ne se soumettent pas à leur environnement, mais le soumettent. Ils ne rendent compte à personne, malgré les liens d’amitié qu’ils peuvent entretenir. Ils expriment leurs besoins et leurs envies avant toute chose.

Le plaisir que je prends à lire Red sister, je le puise dans mes restes de pulsions adolescentes, voir dans mon cerveau reptilien.

La douleur comme essence d’un moteur à explosion

De toutes les surenchères que Mark Lawrence peut mettre en scène dans ses romans (et je pense par exemple à l’incipit, qui annonce qu’il faut deux cents soldats pour abattre une ‘soeur’), la plus addictive est celle de la souffrance des personnages.

On tourne les pages pour voir jusqu’où ils pourront tenir (dans une logique très bien exprimée dans le Ventre de l’arc de K. J. Parker), pour voir quelle quantité de supplice ils pourront encaisser avant de réagir.

Et cette réaction, qui ne manque pas de venir, on l’espère proportionnelle à la douleur reçue par le héros.

D’où des explosions de violence savamment contenues, et encore plus savamment libérées.

Red sister ne fait pas exception à cette logique.

Roman d’un auteur à ses fans

Bien qu’il ne soit pas nécessaire de faire partie de ses initiés pour aborder ce nouveau cycle, Mark Lawrence s’adresse avant tout à ses lecteurs assidus.

Ceux que vise la campagne de communication de ce bestseller programmé.

Ceux qui connaissent les particularités de ce monde glaciaire, techno-magique.

Ceux qui se demandent, avant même d’ouvrir le livre, de quelle ancêtre il s’agit, en listant dans leur tête les candidates potentielles.

Ceux avec qui l’auteur joue, en dosant les temps passé, présent et futur de manière toute professionnelle, et en manipulant les émotions du lecteur avec dextérité.

Ceux qui seront immédiatement intéressés par les liens (assez naïfs, quand même) tissés entre les différentes soeurs dans leur prime jeunesse.

Car l’univers n’est que très peu enrichi par ce nouvel opus. L’intrigue est assez maigre, et l’on oublie facilement que les héroïnes sont adolescentes, tant leurs raisonnements peuvent devenir pragmatiques. La sororité et son lot de liens affectifs ne sont pas très convaincants.

Pas de nouvelle recette donc. Plutôt le nouveau cookie que l’on va piocher dans une boîte déjà ouverte.

Citation :

The punch she delivered to his throat held such force that her arm passed through his neck, scattering the small bones of his spine in a crimson splatter.

 

 

The collapsing empire – par John Scalzi : SF en dosette

Il ne s’agit pas ici de l’effondrement de l’empire américain.

John Scalzi est très clair dans sa postface : ne cherchez pas Trump dans ses sources d’inspiration, son travail d’écriture a commencé bien avant que ne s’impose le multi-milliardaire sur la scène politique.

Il ne s’agit pas non plus d’une allégorie écologique, même si les humains sont menacés par une évolution rapide de leur écosystème.

S’il faut retenir quelque chose de ce nouveau cycle de John Scalzi, c’est plutôt son attachement au thème de l’éloignement, et ce malgré toutes les promesses technologiques dont est habituellement remplie la science-fiction.

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En un mot : un empire futuriste voit ses moyens de communication entre planètes menacés par une évolution du tissu de l’univers.

Le confort du café instantané…

Le roman est en lui-même assez classique : des familles se livrent entre elles à une lutte de pouvoirs, sur fond d’évolution naturelle de leur environnement.

Le lecteur trouvera ici le mélange d’intrigues, d’action, de moments de bravoure et de clins d’oeil salaces qui sont aux séries HBO ce que le beurre, les oeufs, la farine et le chocolat sont aux cookies.

Tout ce qu’il faut pour attirer le chaland.

Deux éléments peuvent retenir l’intérêt du lecteur :

  • la place donnée aux personnages féminins, sur un pied d’égalité parfait avec les hommes,
  • le thème de l’éloignement : pour John Scalzi, les contraintes d’un univers futuristes finissent toujours par avoir raison des relations entre les Hommes. Au-delà des promesses de la technologie, c’est le tissu social qui souffre de notre désir de conquêtes.

… et le goût du café instantané.

Ce roman se consomme sans trop y penser.

Les personnages sont un brin sentimentaux, un brin retords, un brin stéréotypés, un brin attachants.

Les rebondissements arrivent à l’heure dans le planning de l’histoire.

La société du futur que l’on nous propose est à l’image de celle du présent : la richesse est basée sur le commerce, le commerce sur les facilités de déplacement. Remplacez caravelle et super-tanker par vaisseau spatial, et vous obtenez un univers dans lequel il est facile de se glisser.

Il reste peu d’idées ou de scènes mémorables de ce roman, si ce n’est le sentiment de maîtrise du genre par un auteur déjà aguerri.

Pourtant, John Scalzi est capable d’en avoir, des idées. Pour preuve : son recueil de nouvelles Miniatures nous explique comment notre société sera, un jour, dominée par un yaourt.

Citation :

Cardenia gawked at Rachela I. « You’re unbelievable ».

« I worked in marketing, » Rachela I said. « Before I was a prophet. After, too, but we didn’t call it that after that point. »