Blackwing – par Ed McDonald : corbeau de bonne augure (Tome 1 du cycle The Raven’s Mark)

Blackwing est un roman de fantasy à la construction parfaitement maîtrisée.

Par :

– le rythme de l’écriture,

– la capacité d’évocation par le verbe,

– les mystères et leurs dévoilements minutés,

– la sobre originalité d’un univers à peine évoqué…

…il constitue un vrai modèle du genre.

Et c’est bien ce qui me chagrine un petit peu.

Malgré tout le plaisir que j’ai ressenti en engloutissant ce livre, je reconnais là le goût de cette recette trop parfaite.

Un mélange  lisse d’action et de suspens qui sont le sucre et la graisse dont mon cerveau raffole.

Pas toujours pour son bien.

Blackwing_Ed-McDonald

Que ses premiers chapitres soient gravés dans les manuels d’écriture…

…parce que j’aimerais que tous les romans soient aussi bien lancés !

Ed McDonald a réussi à donner aux mots toute leur puissance évocatrice, en utilisant un ton incisif, des informations délivrées au compte-goutte, et surtout, surtout, un bestiaire qui tape droit dans notre imaginaire.

Le cocktail détonne, et quand un chasseur de tête, vétéran de surcroît, panique à la simple vision  d’une empreinte de pied d’enfant dans un tunnel, je frémis avec lui.

S’ensuit la mise en place efficace d’un intrigue basée sur une montée croissante de la tension narrative, jusqu’au coup de théâtre final.

Là dessus, dans l’absolu, rien à redire : Blackwing est ficelé sans anicroche, et pour peu que vous soyez dans le feu de l’action, vous ne verrez rien venir.

D’autant plus que Ed McDonald ne lésine pas sur les morts et la destruction pour faire monter la pression.

Mais qu’en restera-t-il ?

Malgré quelques originalités éparses (et je retiens particulièrement la manière dont les corbeaux messagers font leur apparition), et malgré, je le redis, le plaisir que l’on prend à lire Blackwing si l’on souhaite se détendre, il n’existe que peu de marqueurs qui le distinguent de la production de « grimdark fantasy » actuelle.

Il reprend une recette déjà utilisée, par exemple, avec brio dans le livre Among thieves de Douglas Hulick (traduit en français sous le titre Prince de la Pègre).

Celle d’une trame narrative rythmée comme un one-man-show version La Compagnie Noire.

Suffisamment bien écrit pour que l’on s’en souvienne (un mois après l’avoir lu, je garde de très bons souvenirs de tout le déroulé des évènements fictifs relatés dans Blackwing), il laisse un goût de trop peu.

Car je reste sur l’idée que Ed McDonald est capable de rédiger quelque chose de plus hors-norme, plus subtil et plus intéressant sur le long terme.

Quelque chose qui ressemble moins à une pâtisserie sucrée calibrée pour le bliss-point (cet équilibre entre sucre et gras auquel notre cerveau est accro).

Quelque chose qui renouvelle un chouïa cette dark-fantasy menacée par ce prédateur abruti mais implacable : la tentation, chez les auteurs, d’une forme de répétition collective.

Citation :

‘We have walls, guns, blades and brandy,’ I said, turning my voice hard. ‘And fuck me but those are good ingredients to whip up a fight. »

The Delirium Brief – par Charles Stross : possession et luttes sociales (Tome 8 de la série Laundry Files)

Sous couvert d’aventures fantastiques, ce bon vieux pessimiste de Charles Stross se plaît à mordre le monde moderne.

Il dépeint :

– l’absurdité des dernières méthodes management à la mode,

– l’inhumanité du monde de la finance,

– et la course folle de la technologie centrée sur elle-même.

Pour incarner ces menaces, il fait appel aux dieux des profondeurs, aux vampires, aux licornes, aux elfes et même au Père Noël.

C’est dire s’il se soucie peu d’unité dans sa représentation du monde.

Avec The Delirium Brief, Charles Stross pointe du doigt les méthodes de privatisation à l’anglaise.

En s’aventurant sur ce terrain plus social, il adopte un ton plus cynique et plus triste, avec des accents vaguement écologistes (alerte théorie fumeuse)

the delirium brief - charles stross

 

Bob Howard VS le capitalisme agressif.

Charles Stross applique à la Blanchisserie le modèle de la privatisation de la Royal Mail :

  • donnez à un organisme public des objectif impossibles à atteindre,
  • diminuez son budget,
  • attendez qu’il commette une faute,
  • blâmez-le publiquement pour cela
  • vantez les avantages du secteur privé sur le secteur public,
  • remplacez l’opérateur public par un opérateur privé,
  • faites-vous embaucher à prix d’or par le nouvel opérateur privé.

Et Bob Howard n’a pas d’amulette en sa possession pour lutter contre une mécanique aussi insidieuse.

Conséquence : la Blanchisserie ne se révèle pas plus à l’abri que le Royal Mail pour y faire face.

The Delirium Brief relate donc les déboires de l’agence, dans sa lutte contre un fléau social.

Bien sûr, il y aura des meurtres, des roulades, des invocations et des yeux qui luisent dans le noir. La Blanchisserie sait se défendre. Mais j’y vois surtout un positionnement marqué de l’auteur sur ce qu’il convient de craindre le plus dans notre monde.

Conclusion : dans les livres de Charles Stross, la prochaine bête à tentacules qui sortira des profondeurs aura peut-être la coiffure de Margaret Tatcher.

Ma théorie à deux sous.

Cette série de Charles Stross est marquée par la fin prévisible et inéluctable de notre planète (écrasée qu’elle sera par les horreurs sans nom qui se tapissent aux frontières de notre réalité de plus en plus poreuse).

La fin du monde, donc.

Les héros et héroïnes la voient venir. Ils élaborent même des plans, que dis-je, des procédures. Les noms de code défilent au gré des tomes, des alertes vertes et des alertes rouges.

Et rien n’y change : la fin du monde est toujours plus proche, et toujours plus inéluctable.

En conséquence, Bob Howard adopte un discours qui ressemble point par point à celui d’un nulipart (ou child-free) :

Listen, there is a very good reason why Mo and I agreed never have children. Leaving aside the fact she is forty-three – dangerously late to even try – there is the small fact that we are both Laundry operatives and we know the fate that lies in store for any children of ours. Maybe if we’d let when we were twenty and ignorant things could have been different but if there is anything that could make facing the probable end of humanity together even worse, it would be the sheer reckless stupidity of bringing new life into being at a time like this.

Et c’est cette tirade qui me laisse penser (avec toutes les réserves qu’il faut conserver avec ce genre de théories) que Charles Stross mime avec ses monstres lovecraftiens le péril écologique qui pèse sur nos têtes.

Si cela est vrai, cela laisse présager de futurs tomes bien plus sombres encore.

Si c’est un ânerie, que le Père Noël de Charles Stross me rende une petite visite (brrrrr…).

NB : le prochain tome du cycle de la laverie sera nommé The Labyrinth Index, et est programmé pour juillet 2018