Dark fantasy : un sous-genre surqualifié

Ce qu’il y a de plus sombre dans la « dark fantasy », c’est sa définition.

Cela n’empêche cette catégorie d’être souvent utilisée par les lecteurs, les libraires, les critiques… et par les auteurs des littératures de l’imaginaire eux-même. Et pour cause : elle regroupe des séries extrêmement populaires (on peut y trouver Game of Thrones et Lock Lamora comme Buffy et Anita Blake),

Que faut-il classer sous ce terme ?

Selon les interlocuteurs, le terme ‘dark’ peut être assimilé à une ambiance – ruelles obscures passé minuit, violence, créatures effrayantes – comme à une mentalité – absence de morale, ou intérêt pour les personnages ‘maléfiques’.

Dans son acceptation plus commerciale, cette catégorie concerne une vision plus ‘adulte’ de l’imaginaire – voir interdite au moins de 16 ans.

Toutes ces différences d’approche permettent de toucher, selon les acceptations de ce sous-genre, un très large spectre de livres et de lecteurs.

En définitive, aimer la dark fantasy, c’est comme aimer les saucisses de Strasbourg : le goût ne permet pas de savoir avec certitude ce qu’il y a dedans.

évolution du nombre de recherches pour le terme grimdark fantasy entre 2004 et 2017

Un rapport originel à l’horreur

Si l’on cherche à placer la fantasy dans une large perspective historique, tout ce qui relève du folklore, du conte, de la légende et du merveilleux peut être réquisitionné. L’irruption de créatures imaginaires, voir un simple détachement du réel, suffisent. Les historiens peuvent remonter à l’Odyssée, aux sagas nordiques, aux récits médiévaux, à Mary Shelley ou à Edgar Allan Poe.

Au choix.

Dans ce contexte, la dark fantasy répond à l’équation suivante : dark fantasy = fantasy + horreur.

Autrement dit, cette catégorie correspond à l’intrusion de monstres et d’une ambiance angoissante dans un récit fantasmé.

La différence avec le genre fantastique datant du XIXième siècle est ténue. Elle tient au doute :

  • dans le Horla ou de manière plus récente dans American Gods, il n’est pas possible de savoir avec certitude si le narrateur vit une expérience surnaturelle, ou s’il déraille tout seul comme un grand;
  • dans un roman de dark fantasy, l’irruption d’un monstre est indubitable, et vous n’avez pas le choix, il vous faut sortir les muscles pour résoudre le problème. Exemple : si un croque-mitaine a décapité votre meilleur ami sous vos yeux en vous aspergeant de globules rouges, vous ne dégainez pas votre exemplaire de Sigmund Freud en vous demandant si vous avez rêvé, mais vous sortez votre fusil à canon scié.

Les séries qui offrent un frisson adolescent mêlée de tension séductrice – Buffy, Anita Blake & co – perpétuent donc la tradition. Stephen King également, dans ses oeuvres les plus terre-à-terre.

Note : pour Anne Besson, qui s’exprime dans le LIVE MOOC consacré à la Fantasy, l’association du merveilleux et de la fantasy est un postulat acceptable. En conséquence, l’expression « dark fantasy » devient une oxymore. Il est cependant possible de traiter ce sujet en parallèle avec l’urban fantasy.

Quelques auteurs : ~Mary Shelley, Jim Butcher, Laurell K. Hamilton, Charlaine Harris, ~Stephen king

Incarner le ‘bad guy’

Une autre manière de définir la dark fantasy est de considérer cette fois-ci son amour pour les monstres.

La fantasy ‘classique’ regroupe des récits qui se positionnent du côté de vertueux héros qui défendent la veuve / l’orphelin / le monde / l’univers. Le scénario dénué de ses péripétie se résume souvent à la lutte du Bien contre le Mal. Et le second est prié de perdre au dernier moment.

A contrario, la dark fantasy se place résolument du côté du ‘Mal’. Que cela soit en se mettant dans la peau de vampires, d’orcs, ou de simples démons du chaos. Fini le mimétisme entre le lecteur et le héros humain. Bonjour les crocs, les poils partout, la soif de sang, et les sombres desseins.

Quel que soit le talent de l’auteur, cette vision de la dark fantasy conserve une distinction assez nette entre ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Elle en profite pour se complaire dans le mauvais rôle, et pour offrir un frisson de mauvais garçon.

Quelques auteurs : Anne Rice, Michel Robert, Richelle Mead

La fascination toute humaine pour la violence

La dark fantasy peut aussi faire l’objet d’une surenchère dans la brutalité.

Dans ce cas, ce sont des héros humains qui jouent le rôle de monstres. Ils peuvent être princes, voleurs, ou mercenaires. Et puisqu’il ne faut pas être en reste, ils redoublent de sauvagerie, voir même de barbarie, dans leur conquête du pouvoir. Leurs auteurs leur attribuent un raisonnement retors qui ne donne aucune valeur à la vie humaine.

Ces romans ont tendance à dégouliner de sang, et à décrire de manière précise l’éparpillement des corps. Si le menu est peu ragoutant, la réflexion des personnages est souvent hypnothique, pour qui apprécie les facéties d’un Hannibal Lecter.

Quelques auteurs : Mark Lawrence, ~Anna Smith Spark, Anthony Ryan, ~Michael Moorcock pour la série Elric, ~K. J. Parker pour Le Ventre de l’arc, ~Anna Stephen pour Godblind

La voie amorale de la maturité

Sous le nom de ‘grimdark fantasy’, la vision ‘anti-Tolkien’ constitue, à mon sens, la forme la plus mature de la dark fantasy. L’idée ici est de ne pas être immoral, mais amoral. Il s’agit lutter contre le manichéisme et contre la naïveté horripilante de héros sans peur et sans reproche, et ce avec une bonne dose de pragmatisme. A l’origine de cette définition, on trouve le cycle de La Compagnie noire de Glen Cook, dans lequel une bande de mercenaires luttent tantôt du côté des opprimés, tantôt du côté des oppresseurs, avec un seul but : survivre.

Les frontières entre le Bien et le Mal sont cette fois-ci très poreuses. Ce n’est pas que ces concepts n’existent pas, mais les héros sont préoccupés par des questions autrement plus urgentes : gagner une guerre, se sortir du pétrin, manger, dormir. Des priorités humaines, qui tiennent compte des besoins essentiels du quotidien. Pas de pose guerrière, pas de grand discours, pas de cheveux au vent, mais de l’amitié sincère, du bon sens, et pas mal de gouaillerie.

Dans cette vision en négatif de la dark fantasy, les auteurs introduisent une dose de ‘real politic’, sans pour autant nier qu’il existe une forme de Bien. Bien pour lequel les rares engagements des personnages sont d’autant plus forts qu’ils sont rares.

Quelques auteurs : Jean-Philippe Jaworsky pour Gagner la guerre, Glen Cook, Joe Abercrombie, ~Sergueï Loukianenko pour la série Night Watch, George R. R. Martin, Laurent Genefort pour La Horde

Godblind – par Anna Stephens : fantasy au stade amibe

Un roman a bénéficié ces derniers mois d’un bouche à oreille non négligeable sur les réseaux sociaux.

Godblind se veut le digne rejeton de le veine grimdark fantasy, en se taillant une place au hachoir entre les livres de Joe Abercrombie et ceux de Mark Lawrence.

Quitte à abuser des détails gores et des personnages pré-fabriqués.

Quitte à multiplier les petits rebondissements comme autant de hoquets intempestifs.

Quitte à se révéler aussi mou que les biceps d’un certain Dobby.

Godblind-Anna-Stephens

Pitch : dans un monde à peine présenté, des adorateurs des Dieux du Sang planifient leur revanche contre des gens sympathiques.

Histoire à trous

Voici un roman où les méchants adoptent un régime ‘globule rouge’. Ils violent, pillent, réduisent en esclavage de pauvres innocents, et ne respectent que la règle du plus fort.

Question : les imagineriez-vous en chaussette prendre leur petit déjeuner ?

Les gentils se font appeler les Loups. Vous les trouverez forts, courageux, honnêtes, réunis au sein d’une famille, et occupés à former une grande ronde de l’amitié quand ils ne défendent pas leurs terres.

Question : ces personnages datent des scénarios Playmobils de nos 6 ans. Si nous avons grandi, pourquoi pas eux ?

La fantasy taillée dans un bloc granitique de « premier degré » n’est plus acceptable. Des centaines d’auteurs de l’imaginaire se sont creusé la cervelle pour faire évoluer les Conan le Barbare, les Aragorn et autres Pug l’apprenti. Ils ont introduit dans les personnages de la nuance, de l’humanité, des contradictions, parfois un grain de folie ou un équilibre propice au développement de vraies personnalités. Ils nous ont débarrassé de la propension à abuser des majuscules – de la Lumière contre le Sang dans le Chemin de la Gloire – et à se vautrer dans les lieux communs.

Que l’on en tienne compte !

Voici à titre d’exemple, quelques stéréotypes d’un autre âge glanés dans Godblind :

  • le héro principal se fait attaquer par des chiens de guerre, et, alors que les bêtes cherchent à lui arracher la gorge, il s’excuse de les poignarder…
  • un traître grommelle son plan machiavélique dans le dos d’un monarque, mais le héro est justement là dans l’ombre pour l’entendre…
  • deux femmes se réconcilient immédiatement à l’aide d’une simple babiole. Leur différent porte pourtant sur la mort de plusieurs dizaines de personnes…

Amen.

Et si on injectait du sang et de la bière dans un roman gonflable ?

Comment transformer votre roman de fantasy en pseudo grimdark-fantasy et cela en seulement 5 étapes :

  • insistez sur la torture, les viscères, et les mutilations qu’entraînent forcément les jeux avec des haches et des épées,
  • donnez à vos gentils un petit côté truand tout à fait inoffensif – au fond ils auront un bon coeur,
  • sacrifiez quelques personnages au dieu du Commerce, et de nombreux figurants,
  • faites bien sentir au lecteur que l’époque est aux villages rasés et aux barbes incendiés – ou l’inverse,
  • adoptez de temps à autre le point de vue des adeptes du Mal.

Il n’en faut pas plus pour gagner l’auto-collant adéquat, et pour prendre votre place dans la file des livres à la mode.

Pitié, que l’on arrête de comparer ce roman à ceux de…

Joe Abercrombie nous a gratifié de romans brutaux et cyniques comme La Trilogie de La Première Loi, les Héros et Servir Froid.

Ses histoires ne nous parlent pas d’une lutte entre le Bien et le Mal, mais :

  • de l’influence du commerce et de l’argent dans le développement des empires,
  • de la folie de personnages principaux incapables de se fondre dans le moule,
  • de l’importance des bottes neuves et des moyens de communication pour gagner une guerre,
  • de l’incapacité tragique des héros à construire quoi que ce soit de durable sur la violence brute,
  • de la difficulté à s’extraire de sa condition originelle, malgré la gloire et malgré l’or.

La différence est donc majeur : dans un roman comme Godblind, la victoire se gagne sur les champs de bataille, ou par traîtrise. Dans ceux de Joe Abercrombie, elle doit tout aux jeux d’influence, aux préparatifs ou même aux conjonctions d’événements relevant du hasard. Le premier est prévisible, pas le second.

Citation :

You who are the army of the Red Gods, you whose feet walk the Dark Path swinging the hammers of Their just vengeance, hear me. The Dark Lady and the God of Blood have spoken.

The Stone Sky – par N. K. Jemisin : 10 promesses tenues (Tome 3 la série de la Terre fracturée)

Tout au long de sa trilogie de la Terre fracturée, Nora K. Jemisin délivre ses informations au compte-goutte.

Au point que l’on en vient à se demander s’il l’on aura un jour une vision claire de ce monde.

Avec ce dernier tome, The Stone Sky, l’auteur répond cependant à toutes nos attentes.

Plus que cela, même, elle ne cesse jamais d’étendre son univers. Et, ce faisant, elle lui donne une dimension impressionnante, rarement égalée dans la littérature fantasy.

Cerise sur le gâteau, elle dénoue le drame de la relation mère-fille avec autant de beauté que de sobriété.

Que demander de plus ? – pas une blague, vous êtes dans la mauvaise trilogie pour ce qui est de l’humour.
The Stone Sky - N K Jemisin
On attend du dernier tome d’une trilogie de fantasy qu’il clôt l’aventure, tant du point de vue de l’action que des informations nécessaires à sa bonne compréhension.
Ici, la promesse est tenue.

En lisant The Stone Sky :
– vous apprendrez où et comment le conflit a commencé,
– vous saurez comment il va se conclure, et ce qu’il restera de la Terre fracturée,
– vous comprendrez comment sont nés les mangeurs de pierre,
– vous serez accompagné-e pour la première fois d’un narrateur à la première personne – et ce ne sera ni Essun ni Nassun,
– vous contemplerez le face-à-face entre la mère et la fille ‘orogènes’,
– vous connaîtrez le rôle du père, et celui de Schaffa,
– vous visiterez le lieu où se réfugient les gardiens durant la cinquième saison,
– vous voyagerez aux antipodes de la Terre,
– vous saisirez ce que l’auteur appelle ‘magie’ dans son univers, et ce que l’on peut en faire,
– et vous verrez comment s’occupent les mangeurs de pierre quand ils s’ennuient…

 

Si vous avez eu le courage de lire le second tome de la trilogie de la terre fracturée, n’hésitez pas une seconde à poursuivre sur votre lancée.
La situation vous paraîtra, à la fin de The Stone Sky, infiniment plus claire, et d’autant plus belle qu’elle est subtile.

Citation :
« Every Season is the Season for us. The apocalypse that never ends. »

The Obelisk Gate – par N. K. Jemisin : terre fracturée mais fertile (Tome 2 la série de la Terre fracturée)

Le premier tome de la trilogie de la Terre fracturée, La Cinquième Saison, est paru en France le 6 septembre 2017 aux éditions J’ai Lu. Il est signé Nora K. Jemisin, et il a gagné le célèbre prix Hugo 2016 .

Si vous en appréciez la subtile construction autant que l’esprit torturé de Essun, vous pouvez d’ores et déjà vous jeter sur la version anglaise du second tome : The Obelisk Gate – également prix Hugo.

Comme un mineur devant un bon filon, il vous faudra à nouveau creuser, conserver votre attention, et avancer patiemment pour profiter de toutes les subtilités de ce roman dense, exigeant et toujours plus dramatique.

The Obelisk gate - N K Jemisin

La découverte continuelle d’une Terre aussi riche que torturée.

La grande majorité des trilogies appartenant aux littératures de l’imaginaire répond au schéma suivant :

  • un premier tome apporte de très nombreuses informations sur le monde dans lequel se situe l’action,
  • un second tome développe l’intrigue et les rebondissements,
  • un troisième tome conclue l’histoire en mettant un terme à tous les ressorts narratifs enclenchés.

A contrario, la Terre de N.K. Jemisin est frustrante lors des premiers contacts. Elle ne délivre pas toutes les informations attendues.

Puis elle distille de nouvelles données, sans cesse, dans The Fifth Season comme dans The Obelisk Gate. C’est un enrichissement permanent, qui exige du lecteur une attention maintenue et une capacité à remettre en question ses postulats.

Cette découverte continue est possible car la Terre fracturée est un palimpeste.

Chaque saison, chaque nouveau cycle de catastrophes, entraîne une remise à plat des acquis et la reconstruction des civilisations sur les ruines des anciennes.

Les héros et héroïnes doivent fouiller pour dénicher la moindre parcelle de connaissance. A plus forte raison dans un monde hostile où les factions, lentes à émerger, se paralysent mutuellement.

La bonne réponse est qu’il n’y a pas de bonne réponse

N. K. Jemisin pose de nombreuses questions à travers sa trilogie. Des questions sur les rapports de l’Homme à ses pairs, à la différence, à son environnement et à son égo.

Elle le fait en enclenchant une mécanique monstrueuse, de taille à écraser presque tous les protagonistes.

Puis elle les laisse se débattre pour trouver la bonne voie et la bonne issue, si bonne voie il y a et si issue il y a.

Surtout, elle ne délivre pas de message, et encore moins de morale.

N. K. Jemisin préfère ausculter leurs états d’âmes, leurs errements et leur stupéfaction devant l’étendue sans cesse croissante des questions sans réponses.

Elle les regarde explorer leurs pouvoirs et en payer le prix.

A noter également qu’elle échappe à une tentation : celle de présenter l’émergence des pouvoirs telluriques comme un stéréotype darwinien sur la survie du fort et l’extinction du faible.

Elle préfère mettre en avant la coopération, l’adaptabilité et la remise en cause des préceptes moraux et sociaux comme clés de la survie. Quand bien même ses personnages sont littéralement capables de déplacer des montagnes.

Citation :

Nassun doesn’t know where they take him, […], and she never knows anything of his ultimate fate other than that she has killed him, which makes her a monster.

« Perhaps, » Schaffa tells her as she sobs these words. He holds her in his lap again, strocking her thick curls. « But you are my monster. »