Une tentative de classification SFFF par goûts

Il m’a toujours semblé que les littératures de l’imaginaire sont compatibles avec tous les goûts.

Même si vos lectures sont aussi terre-à-terre que le jardinage, il y a toujours un conteur pour vous.

Cette représentation personnelle des sous-genres de la SFFF les associe donc aux principaux autres genres littéraires.

Toujours selon l’idée que les non-amateurs peuvent toujours le devenir…

 

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Cette représentation est toute personnelle. Elle n’a donc aucune prétention à être gravée dans le marbre, et les livres empruntant à plusieurs genres sont nombreux {si ce n’est majoritaire}…

Pour toute objection, n’hésitez pas à me contacter par DM sur Twitter 🙂

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Provenance – par Ann Leckie : l’appendice du Radch

Dans l’univers des Chroniques du Radch, Provenance met en scène une rivalité frère/soeur sur fond de politique spatiale.

Plus abordable que La justice de l’ancillaire, plus léger également, il constitue un très bon marchepied vers l’oeuvre principale d’Ann Leckie.

On y trouve une description fine des rapports humains. En contrepartie, les enjeux sociaux et techniques paraissent assez triviaux.

vaisseau

En bref : Ingray rivalise avec son frère pour obtenir les faveurs de sa mère politicienne. Elle fait ainsi libérer un faussaire accusé d’avoir volé les reliques historiques de sa nation, espérant obtenir de précieuses informations. Par ce geste, elle met un doigt dans le jeu politique de son peuple.

Un peu de tout, beaucoup de rien : une écrivaine qui picore

Dans Provenance, il semble que Ann Leckie a eu du mal à choisir son style de prédilection. On y trouve donc :

  • un brin d’arnaque : les mensonges, les déguisements et les fausses identités sont les premières armes des protagonistes;
  • des insinuations de politique spatiale : ici encore les planètes jouent à une partie de billard à trois bandes;
  • quelques notes d’action : et vient toujours ce moment où quelqu’un dégaine un pistolet futuriste;
  • un soupçon de romance : parce que derrière cette héroïne, il y a un petit coeur qui bat;
  • une pincée de littérature policière : dans les futurs lointains, il est toujours possible d’assassiner quelqu’un. Rassurant non ?
  • et des accents de space-opera : car il faut bien que le cadre reste grandiloquent.

Le résultat est assez équilibré.

On appréciera donc si l’on cherche un roman d’ambiance, focalisé sur une intrigue plaisante. Les genres des personnages sont faciles à identifier, puisque, ici, Anne Leckie ne s’est pas mise dans la peau d’une IA incapable de différencier un homme d’une femme. Elle s’est contentée d’ajouter un genre neutre auquel le lecteur s’habitue aisément.

En revanche, Provenance ne porte pas les mêmes ambitions que ses grands frères. Passez votre tour si vous attendez un roman complexe et ambitieux.

Citation :

« I’ll always have my room, Mama said. »

« Parents always say that, » said Taucris.

« Do they? » asked Tic. « Mine didn’t. »

« Nor mine, » Garal said, voice dry.

« Well, » observed Ingray, with a small hiccup, « but I didn’t get any sea worms. »

« Not everyone can be as lucky as I am, » Tic agreed.

Dark fantasy : un sous-genre surqualifié

Ce qu’il y a de plus sombre dans la « dark fantasy », c’est sa définition.

Cela n’empêche cette catégorie d’être souvent utilisée par les lecteurs, les libraires, les critiques… et par les auteurs des littératures de l’imaginaire eux-même. Et pour cause : elle regroupe des séries extrêmement populaires (on peut y trouver Game of Thrones et Lock Lamora comme Buffy et Anita Blake),

Que faut-il classer sous ce terme ?

Selon les interlocuteurs, le terme ‘dark’ peut être assimilé à une ambiance – ruelles obscures passé minuit, violence, créatures effrayantes – comme à une mentalité – absence de morale, ou intérêt pour les personnages ‘maléfiques’.

Dans son acceptation plus commerciale, cette catégorie concerne une vision plus ‘adulte’ de l’imaginaire – voir interdite au moins de 16 ans.

Toutes ces différences d’approche permettent de toucher, selon les acceptations de ce sous-genre, un très large spectre de livres et de lecteurs.

En définitive, aimer la dark fantasy, c’est comme aimer les saucisses de Strasbourg : le goût ne permet pas de savoir avec certitude ce qu’il y a dedans.

évolution du nombre de recherches pour le terme grimdark fantasy entre 2004 et 2017

Un rapport originel à l’horreur

Si l’on cherche à placer la fantasy dans une large perspective historique, tout ce qui relève du folklore, du conte, de la légende et du merveilleux peut être réquisitionné. L’irruption de créatures imaginaires, voir un simple détachement du réel, suffisent. Les historiens peuvent remonter à l’Odyssée, aux sagas nordiques, aux récits médiévaux, à Mary Shelley ou à Edgar Allan Poe.

Au choix.

Dans ce contexte, la dark fantasy répond à l’équation suivante : dark fantasy = fantasy + horreur.

Autrement dit, cette catégorie correspond à l’intrusion de monstres et d’une ambiance angoissante dans un récit fantasmé.

La différence avec le genre fantastique datant du XIXième siècle est ténue. Elle tient au doute :

  • dans le Horla ou de manière plus récente dans American Gods, il n’est pas possible de savoir avec certitude si le narrateur vit une expérience surnaturelle, ou s’il déraille tout seul comme un grand;
  • dans un roman de dark fantasy, l’irruption d’un monstre est indubitable, et vous n’avez pas le choix, il vous faut sortir les muscles pour résoudre le problème. Exemple : si un croque-mitaine a décapité votre meilleur ami sous vos yeux en vous aspergeant de globules rouges, vous ne dégainez pas votre exemplaire de Sigmund Freud en vous demandant si vous avez rêvé, mais vous sortez votre fusil à canon scié.

Les séries qui offrent un frisson adolescent mêlée de tension séductrice – Buffy, Anita Blake & co – perpétuent donc la tradition. Stephen King également, dans ses oeuvres les plus terre-à-terre.

Note : pour Anne Besson, qui s’exprime dans le LIVE MOOC consacré à la Fantasy, l’association du merveilleux et de la fantasy est un postulat acceptable. En conséquence, l’expression « dark fantasy » devient une oxymore. Il est cependant possible de traiter ce sujet en parallèle avec l’urban fantasy.

Quelques auteurs : ~Mary Shelley, Jim Butcher, Laurell K. Hamilton, Charlaine Harris, ~Stephen king

Incarner le ‘bad guy’

Une autre manière de définir la dark fantasy est de considérer cette fois-ci son amour pour les monstres.

La fantasy ‘classique’ regroupe des récits qui se positionnent du côté de vertueux héros qui défendent la veuve / l’orphelin / le monde / l’univers. Le scénario dénué de ses péripétie se résume souvent à la lutte du Bien contre le Mal. Et le second est prié de perdre au dernier moment.

A contrario, la dark fantasy se place résolument du côté du ‘Mal’. Que cela soit en se mettant dans la peau de vampires, d’orcs, ou de simples démons du chaos. Fini le mimétisme entre le lecteur et le héros humain. Bonjour les crocs, les poils partout, la soif de sang, et les sombres desseins.

Quel que soit le talent de l’auteur, cette vision de la dark fantasy conserve une distinction assez nette entre ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Elle en profite pour se complaire dans le mauvais rôle, et pour offrir un frisson de mauvais garçon.

Quelques auteurs : Anne Rice, Michel Robert, Richelle Mead

La fascination toute humaine pour la violence

La dark fantasy peut aussi faire l’objet d’une surenchère dans la brutalité.

Dans ce cas, ce sont des héros humains qui jouent le rôle de monstres. Ils peuvent être princes, voleurs, ou mercenaires. Et puisqu’il ne faut pas être en reste, ils redoublent de sauvagerie, voir même de barbarie, dans leur conquête du pouvoir. Leurs auteurs leur attribuent un raisonnement retors qui ne donne aucune valeur à la vie humaine.

Ces romans ont tendance à dégouliner de sang, et à décrire de manière précise l’éparpillement des corps. Si le menu est peu ragoutant, la réflexion des personnages est souvent hypnothique, pour qui apprécie les facéties d’un Hannibal Lecter.

Quelques auteurs : Mark Lawrence, ~Anna Smith Spark, Anthony Ryan, ~Michael Moorcock pour la série Elric, ~K. J. Parker pour Le Ventre de l’arc, ~Anna Stephen pour Godblind

La voie amorale de la maturité

Sous le nom de ‘grimdark fantasy’, la vision ‘anti-Tolkien’ constitue, à mon sens, la forme la plus mature de la dark fantasy. L’idée ici est de ne pas être immoral, mais amoral. Il s’agit lutter contre le manichéisme et contre la naïveté horripilante de héros sans peur et sans reproche, et ce avec une bonne dose de pragmatisme. A l’origine de cette définition, on trouve le cycle de La Compagnie noire de Glen Cook, dans lequel une bande de mercenaires luttent tantôt du côté des opprimés, tantôt du côté des oppresseurs, avec un seul but : survivre.

Les frontières entre le Bien et le Mal sont cette fois-ci très poreuses. Ce n’est pas que ces concepts n’existent pas, mais les héros sont préoccupés par des questions autrement plus urgentes : gagner une guerre, se sortir du pétrin, manger, dormir. Des priorités humaines, qui tiennent compte des besoins essentiels du quotidien. Pas de pose guerrière, pas de grand discours, pas de cheveux au vent, mais de l’amitié sincère, du bon sens, et pas mal de gouaillerie.

Dans cette vision en négatif de la dark fantasy, les auteurs introduisent une dose de ‘real politic’, sans pour autant nier qu’il existe une forme de Bien. Bien pour lequel les rares engagements des personnages sont d’autant plus forts qu’ils sont rares.

Quelques auteurs : Jean-Philippe Jaworsky pour Gagner la guerre, Glen Cook, Joe Abercrombie, ~Sergueï Loukianenko pour la série Night Watch, George R. R. Martin, Laurent Genefort pour La Horde