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Sept nouvelles pour les jours de versatilité

Parfois, les romans défilent sans parvenir à accrocher votre attention.

J’ai tenté de lire Sorcerer to the Crown, The Dream-Quest of Vellitt Boe, The Shepherd’s Crown, Wolfhound Century… Autant de livres bénéficiant de bonne critiques, pour la plupart sans doute justifiées.

Mais ce n’est pas suffisant.

Pas les jours où l’on a la capacité d’attention d’un lapin sous acide…

Autant se tourner vers des formats courts, dans lesquels les idées des auteurs s’expriment sans préambule.

Laissez-moi donc vous présenter 7 nouvelles anglophones, gracieusement mises à disposition par leurs auteurs sur la Toile, et qui méritent sans doute votre attention.

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Freedom is space for the spirit – par Glen Hirshberg

Propos : un russe, réfugié en Allemagne, revient à St Pétersbourg après de nombreuses années d’absence. Il y trouve une ville envahie par des ours silencieux.

Avis : une nouvelle triste et poétique, traitant en filigranes de la « nouvelle Russie » post-URSS, avec l’aide du folklore de l’Est de cet immense pays.

Citation :

A politsiya official had given a brief press conference and said his force had limited ressources and would be devoting them to ‘more pressing and concrete threats such as Chechen guerillas and homosexuals’. And from then on, the bears had been left to wander.

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The e-mail heiress – par Malka Older

Propos : une employée d’un des premiers FAI réalise l’importance des boîte email dans l’héritage affectif des abonnés décédés.

Avis : une mise en lumière intéressante sur un pan occulté de ce qui constitue désormais notre mémoire : notre correspondance électronique.

Citation :

The e-mail servers. The only back-up copy of their collective life’s work, maybe an ascii text graphic of a scene from Lord of the Rings, or a weather-linked schedule for managing the hydroponics, has disappeared from the servers.

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Modern Style with Death Goddess – par A. Lee Martinez

Propos : un agent immobilier fait visiter une maison dans laquelle se trouve une gardienne de l’Au-Delà.

Avis : une nouvelle aussi maline que courte.

Citation :

We can’t have children playing around the underworld.

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The Only Harry Potter Fanfic I Will Ever Write (Probably) – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : les quatre mages fondateurs de Poudlard livrent ensemble une bataille contre des loups-garous chevauchant des basilics.

Avis : une vraie petite mise en scène en l’honneur de Helga Poufsouffle, figure sous-estimée dans la série de J. K. Rowling.

Citation :

Godric was riding a griffin and was a bit annoyed that no-one had mentionned how cool it was.

« You know that thing’ll go to sleep if somebody throws a coat over its head » said Salazar nastily.

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The tomato thief – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : une vieille femme aux talents surnaturels veille jalousement, au bord du désert, sur ses tomates.

Avis : au-delà de la dose d’humour habituelle d’Ursula Vernon, cette nouvelle recèle plusieurs trouvailles liées à l’imaginaire du far-west américain (petit conseil : avant votre lecture, allez jeter un oeil sur la définition du Jackalope qui peuple le désert)

Citation :

« Blessed St. Anthony », she prayed, as she folded her quilt, « give me strenght to defend my tomatoes ».

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Razorback – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : une sorcière s’attache plus que de raison à un animal de compagnie inhabituel.

Avis : le ton est plus mélancolique que ce à quoi Ursula Vernon habitue ses lecteurs, même si le style reste efficace.

Citation :

She was a good witch and a decent person, but decent people aren’t always easy to live with. So at the end of the day, Sal’s best friend was a razorback hog.

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The Truth Is a Cave in the Black Mountains – par Neil Gaiman

Propos : un homme de petite taille s’en va trouver un guide pour le mener à une grotte menant à un trésor.

Avis : tout le talent de Neil Gaiman s’exprime, ici, dans sa manière de dévoiler, petite phrase par petite phrase, les motifs de plus en plus complexes des actions des personnages. J’aimerais être original en parvenant à critiquer sévèrement cet auteur, mais il ne me facilite pas la tâche…

Citation :

You, with your hand. Me, only a little man. It’s fine heroes we are, who seek our fortunes on the Misty Isle.

 

 

Afterparty – par Daryl Gregory : ostie addictive

Est-ce que Johnny Cash a chanté ‘personnal Jesus’ à l’oreille de Daryl Gregory, au moment où ce dernier pensait à écrire un nouveau roman ?

Ou bien est-ce Brandon Sanderson qui lui a offert un tome de ‘Legion’, avec ses hallucinations indépendantes de leur créateur ?

Qui, ou quoi, que ce soit qui a inspiré l’auteur, il a bien fait.

Le résultat est un road-trip savamment dosé, mélange de réflexions sur le libre arbitre, de roman noir et de fantastique.

Et quel fantastique ! Une vraie couche d’amis imaginaires, frôlant sans cesse le réel, émerveillant un futur cynique et désabusé.

Pour nos amis malvoyants : un crucifix mélangé à une seringue

Présenté comme ça, qui voudrait d’une dose de spiritualité ?

Amorce de l’histoire : la créatrice d’une drogue « spirituelle », aux conséquences ravageuses, part sur les traces de ses anciens collaborateurs, quand elle apprend que son produit a refait surface et qu’il a provoqué la mort d’une jeune femme.

L’héroïne telle une bille

Une fois que l’impulsion est donnée, Lyda ne s’arrête plus.

Elle part comme un rocher dévalant une pente, ou comme un chien dans un jeu de quilles pour reprendre une expression couramment utilisée.

A ce titre, elle joue un rôle proche du détective de roman noir, s’étant engagée elle-même.

Philip Marlowe était, même s’il s’en cachait, un chevalier moderne. Lyda fait de même. Elle roule allègrement sur tout ce qui se trouve en travers de son chemin, sollicitant des faveurs sans même l’espoir de les retourner, et fonçant vers son objectif sans écouter le moindre conseil relevant de la modération.

Du Canada futuriste où se passe la plus grande partie de l’action, vous ne verrez que des fonds de bouteille et des zooms sur des cafés noirs, mais c’est le propre du genre.

Si les personnages sont fous, peut-être l’êtes vous aussi

Parce qu’ils n’ont de cesse de vouloir la partager, cette folie.

En nous entraînant dans leurs conversations avec leurs interlocuteurs imaginaires. Et en nous faisant douter de leur réalité (jusqu’à revenir en arrière pour vérifier, quelques pages auparavant, ce que nous tenions pour acquis).

En décortiquant les mécanismes de notre volonté, pour nous apprendre que la sanité parfaite n’existe pas.

Et en distribuant des drogues à tous les interlocuteurs rencontrés au fur et à mesure des tribulations de Lyda.

Car il n’existe pas vraiment de modèle de sobriété dans Afterparty, à part peut-être un médecin moqué dès les premières pages pour sa naïveté.

Quelle conclusion en tirer ?

Peut-être qu’il faut être un petit fou pour naviguer dans ce futur désillusionné. L’avenir ne présente aucune perspective sérieuse aux personnages : ils vont d’asile en prisons, ou de petites banlieues en motels.

La planète ne semble pas se porter bien, les humains ne semblent pas se donner la main pour former une ronde tout autour de la Terre, et personne ne lève les yeux au ciel avec la perspective d’y voir une solution scientifique.

D’où la drogue et la religion, tous les deux généralisés et banalisés.

Levez les yeux, tout n’est pas si noir.

Parce que Daryl Gregory ne cultive pas le glauque comme un Thierry Di Rollo.

Il joue.

Avec nous, en nous tendant des pièges. Avec ses personnages, malmenés mais pas accablés.

Et surtout avec un univers sauvé par le second degré : les relations psychotiques entre les personnages, et avec leurs incarnations affiliées, sont jouées sur le ton de la dérision et de la pudeur, préférant la chamaillerie au tragique, les grincements de dents aux larmes, les clins d’oeil aux grandes déclarations.

Cette retenue sauve un discours sombre et parfois émouvant, comme un remède à la gueule de bois pétillant et acidulé.

Citation :

If there’s one thing I’ve learned, the brain is one lying son of a bitch.

 

NB : Afterparty sortira le 22 septembre au éditions Le Bélial’

The last days of new paris – par China Miéville : du meurtre du nazi, j’accuse André Breton dans l’évier avec un plumeau à molette

Il faut avoir une certaine sensibilité artistique pour apprécier ce roman à sa juste valeur.

Adorer l’absurde, le rêve, et l’imaginaire sans compromis des Surréalistes.

Si c’est votre cas, vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que des démons, des nazis et des éléments uchroniques se mêlent à la partie.

Après tout, la logique du Manifeste est respectée.

En revanche, si comme moi vous avez la fibre poétique d’une brique, vous risquez d’être à la peine.

Pour nos amis malvoyants : un paysage rétro de Paris, la tour Eiffel en arrière-plan

La couverture ne donne aucune idée du ton du roman. Je lui préfère mon collage :

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Véritable cours de Surréalisme

Amorce de l’histoire : 1950 : Paris, aux mains des nazis, est isolée du reste du monde pour contenir la horde de manifestations artistiques qui la hante. Intra-Muros, la guerre fait rage, entre ces « manifs », les occupants, les résistants, et des démons (qui seraient bien restés chez eux), sans qu’une issue puisse être envisagée.

Sous prétexte d’une lutte anachronique, c’est l’occasion de rappeler :

  • tous les grands noms du mouvement artistique qui intéresse ici China Miéville,
  • leur engagement dans la résistance,
  • leurs liens avec le communisme,
  • leur goût sauvage contre toute forme d’autorité et de conformisme,
  • leurs méthodes de travail (l’écriture automatique comme arme automatique)
  • leurs oeuvres les plus célèbres,

… le tout tâché par l’ambiance glauque d’une ville occupée, où l’on ne pense pas à demain.

The new Paris est parsemé de citations en français, de références (qu’une annexe en fin de livre éclaire, n’hésitez pas à l’utiliser) et de personnages marquants, qui vous seront d’autant plus familiers si vous avez déjà parcouru leurs oeuvres. A plus forte raison, c’est l’esprit même du Surréalisme que ce livre permet d’appréhender ou de retrouver : un imaginaire au pouvoir, dont la toute-puissance effraie même les nazis, ce qui pourrait presque être comique si le livre ne baignait pas dans une atmosphère aussi sombre.

Imaginaire en mode turbo

Du Paris connu, il ne reste plus qu’une architecture grossière, et des noms de rues et d’avenues.

Pour le reste, préparez-vous à faire chauffer votre cortex. Dans un style dépouillé, à la très forte puissance évocatrice, China Miéville vous invite à imaginer toutes les formes possibles et imaginables, sans aucune cohérence ni vraisemblance. Vous n’avez pas le temps de vous satisfaire d’une description qu’elle est déjà obsolète, remplacée par quelque chose de plus bizarre encore.

Le roman dépasse le simple stade de la déambulation onirique : il introduit du bizarre dans le moindre personnage, joue avec l’uchronie, la mise en abîme, et les références artistiques. Ami lecteur, prépare-toi à jongler…

Art de combat contre art du combat

Aux nazis, amoureux de la terreur par l’ordre, le héros répond par un désordre violent qui, autant que de ses adversaires, se moque bien de la figure paternaliste de De Gaulle, des Américains, des sauveurs assermentés et de toute organisation.

Il ne se pare d’aucune morale, à aucun moment l’auteur ne lui attribue un bon droit. Le héros lutte comme il respire.

C’est l’occasion de revêtir un pyjama de guerre. Et de rappeler cette citation du second Manifeste qu’il faut absolument contextualiser :

« L’acte surréaliste le plus simple consiste, révolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. »

Rien de contemporain, juste une ancienne révolte intellectuelle dont ce livre nous permet d’appréhender la puissance.

Citation :

A dream invaded from below. What had been the world’s prettiest city was now populated by its own unpretty imaginings, and by the ugliness of the pit.

 

NB : si vous appréciez le mélange d’art pictural et de littératures de l’imaginaire, je vous conseille (dans un style bien plus léger) Sacré Bleu, de Christopher Moore (avec cette fois-ci des impressionnistes au coeur du roman)

The Hike – par Drew Magary : voyage désorganisé

Cela commence comme un très bon livre fantastique, oscillant entre rêverie sanglante et réalité. Avant de sombrer dans une fantasmagorie proche de la psychanalyse (ou du conte). Pour retomber in extremis sur ses pieds, grâce à une bonne chute.
The Hike se permet tout et n’importe quoi, avec quelques passages bien ficelés.

pour nos amis malvoyants : une route stylisée sinue entre un crabe, un chateau, un oeil, des monstres et des insectes.

Fallait-il vraiment s’attendre à un roman « carré » ?

Amorce de l’histoire : un homme, arrivé tôt à son hôtel situé en pleine montagne, décide de tuer le temps en suivant un sentier au hasard. Sans savoir que le chemin du retour lui sera très, très difficile…

Bonjour l’ambiance

Des daims écrasés sur la route, leur sang maculant la chaussée sur des centaines de mètre.
C’est sur cette image glauque et propice à une athmosphère purement fantastique que commence The Hike.
Puis le héros prend une chambre d’hôtel dans un coin de montagne reculé, et part en vadrouille pour le plaisir de prendre l’air. Il trouve alors dans les bois assez d’aventures pour remplir plusieurs vies.
Passé ce point, ne vous attendez pas à un jeu subtil entre réel et imaginaire, parsemé d’indices et d’incohérences soigneusement choisies. Lorsque Drew Margary s’aventure dans l’imaginaire, elle met les deux pieds dedans. J’espère que vous aimez les contes.

Des symboles, en veux-tu, en voilà

La marche qu’entreprend le héros, initialement pour tuer le temps, se révèle être un long voyage dans son univers intérieur.
Tout n’est que symbole, métaphore et allusions. Ses souvenirs, ses peurs, ses doutes et ses fantasmes prennent forme, sculptés dans son imaginaire. Il faut tantôt les affronter, tantôt les apprivoiser.
Cela a le charme ou l’inconsistance d’un Alice au Pays des Merveilles ou d’un trip de Thimoty Leary, selon votre goût plus ou moins prononcé pour les intrigues solidement bâties.
Etonnament, The Hike se révèle être un roman initiatique, ce que le portrait du personnage brossé en premier lieu (un adulte à la vie bien établie) ne laisse pas deviner.

L’important, c’est la ballade

Il n’y a pas d’intrigue à proprement parler. Le lecteur comme le héros suivent un chemin qui doit bien mener quelque part. Mais est-ce bien important ?
Après des début palpitants, le temps s’étire de plus en plus paresseusement. Et malgré les nombreux dangers qui guettent le héros, la menace qui pèse sur sa destinée ne paraît pas bien importante.
Reste alors à contempler les paysages et les tableaux que traversent les personnages, avec dans un coin de l’esprit cette question : si j’avais fait des études de psychologie, aurais-je ris ou hoché la tête avec un air intelligent ?

Citation :

-« Don’t give me a name, » said the crab. « I’ve done just fine so far without one. »
-« Franck. »
-« I don’t want to be fuckin’ Franck. I’m a crab. Don’t go naming me or I’ll clip a toe off. »
-« Fine ».
-« If you call me Franck, I’m gonna call you Shithead. »

Nod – par Adrian Barnes : l’humanité sans Morphée

Avant qu’il se passe quoi que ce soit, le héros est aigri, déprimé et misanthrope.

Ensuite, la situation commence à se dégrader.

Si vous estimez qu’il vous faut de la mélancolie en barre pour remédier à votre bonne humeur, le tout dans un enrobage élégant de poésie en noir et gris, vous tenez votre livre.

Pour nos amis malvoyants : le titre, en noir, est entouré de nervures rouges rappelant les yeux éclatés d'une clubber à 7h du matin...

Toute la joie de vivre de Nod transpire dans cette couverture.

Amorce de l’intrigue : les journaux télévisuels font état d’une insomnie mondiale et généralisée. Qui se poursuit le lendemain. Puis le surlendemain…

L’apocalypse selon Saint-Insomniaque.

L’être humain est décidément bien fragile. Pour en faire un zombie, nul besoin d’un complexe militaro-scientifique tenu par des chimistes maladroits, ou d’une évolution bactérienne dans le tas de chaussettes enfoui dans la chambre mal rangée de votre petit frère : quelques jours sans sommeil suffisent. C’est l’engrenage que Adrian Barnes met en place dans Nod : soudainement, l’humanité ne peut plus dormir (à de très rares exceptions près). Combien de temps va-t-elle mettre pour sombrer dans la folie, puis dans la mort ? D’après les scientifiques : 8 jours pour le premier, moins de 30 jours pour le deuxième. 

C’est une apocalypse banale tant ses effets sont ternes. Les références à la Bible, livre haut en couleurs, y sont pourtant omniprésentes, depuis le titre renvoyant à la terre d’exil de Caïn jusqu’à la lecture prophétique de cette plaie infligée aux terriens. Sans pour autant qu’il y ait de réponses divines, ou même d’indices sur la validité de cette théorie. D’un point de vue social, la religion apparaît plutôt comme un virus qui vient contaminer les humains fatigués, lorsque leurs barrières mentales s’abaissent, que la société ne joue plus son rôle rassurant et que la fin est proche.

Anatomie de la zombification

Imaginez que vous mettiez 192  heures à vous déshumaniser, en étant conscient du processus en cours et de l’incapacité généralisée à y remédier. Ecrivez un essai de 10 pages sur votre joie de vivre, vous avez cinq heures.

Non : imaginez que vous échappiez à ce sort, mais que tous vos proches et votre entourage le subissent. Décrivez l’avancement dans votre couple et vos perspectives d’évolution professionnelle.

Tenez minutieusement votre carnet de bord. Faites-en un livre. Vous avez Nod.

Livre qui n’a certainement pas été sponsorisé par l’Office de Tourisme de Vancouver. Sombre comme un futur de Thierry Di Rollo ou comme une blague de Houellebecq, une contre-utopie chronométrée y prend racine en moins de temps qu’il en faut pour dire « on-a-pas-prévu-de-plan-d’urgence-gouvernemental-pour-cette-catastrophe-là ». Et l’on retrouve appliquée dans ce roman une maxime biblique : quand tout s’effondre, les premiers seront les derniers.

Ce livre n’a pas été non plus sponsorisé par la CIA : ses agents auraient honte d’un tel manque d’efficacité dans la destruction d’une personne.

Zombie exquis

Adrian Barnes est économe de ses mots. Ses 180 pages de vague-à-l’âme passent tout seuls, comme un comprimé de Lexomil avec un grand verre d’eau. Son style fluide et précis alterne efficacement les passages de monologues internes et d’actions externes. Contrairement à de nombreux ouvrages de littérature de l’imaginaire, sa lecture en anglais est facile, associée à un vocabulaire courant (pas de néologisme, de jargon u d’argot) et à un référentiel immédiatement reconnaissable (même si l’on a jamais vu cette partie ouest du Canada et si l’auteur ne s’encombre pas de détails).

 

Par un procédé de répulsion, Adrian Barnes donne envie, même en plein été, de se lover sous la couette et d’y roupiller pendant des journées entières, pour saisir les morceaux de « rêve doré » qui échappent si cruellement aux personnages de son livre.

Citation :

All this sleeplessness plague could do was align those billions of inevitable deaths into a slighty narrower window of time – a matter of efficiency, not tragedy.

The Nightmare Stacks – par Charles Stross : gâteau chocolat – andouillettes

Prenez un cycle résolument original (le cycle de la Laverie), à la croisée des horreurs de Lovecraft et de la bureaucratie anglaise à ses heures les plus sombres.

Commencez par un tome à l’écriture nerveuse, regorgeant d’humour noir (Le bureau des atrocités).

Etirez vos idées tout au long de sept tomes.

Changez sur la fin le héros.

Insérez de la romance.

Gardez une pointe d’esprit.

Revenez sur votre volonté de rester dans votre moule, et, tous comptes faits, allez chercher une idée WTF (du médiéval-fantastique qui débarque entre deux voitures – je ne divulgâche rien, c’est sur la couverture…).

Bref, prenez une bonne recette de gâteau et ajoutez y de l’andouillette.

Et vous obtenez… malgré quelques bonnes bouchées, 400 pages à vous demander ce que vous avez entre les mains.

 

Pour nos amis malvoyants : un homme en armure sur une moto de la seconde guerre mondiale en premier plan. En arrière plan : un tank et un dragon, oui oui oui

Si l’idée d’un chevalier sur un véhicule militaire de la Seconde Guerre mondiale vous paraît géniale, foncez ! Sinon…

Amorce de l’histoire : le tissu de la réalité de notre univers se fendille, laissant passer des visiteurs indésirables issus de dimensions parallèles à la recherche d’un nouvel habitat.

Une série littéraire unique.

Avant tout : rappeler que les cinq premiers tomes de la série de la Laverie méritent toute l’attention d’un lecteur exigeant, amateur de mélange des genres et de romans nerveux.

La Laverie, c’est la série The Office + Men In Black.

C’est les méthodes Agiles appliquées à votre transformation en vampire.

C’est le réveil des Dieux Anciens traité à coup de commissions et de formulaires…

des menaces d’apocalypses standardisées dans un jargon de SSII…

ou le destin du monde ordonnancé par un Maître du Jeu, reclus quelque part, dans une pièce sombre, avec ses dés cliquetant sans sa main…

Le cycle de Charles Stross intègre les codes du geek à l’ancienne à un univers gris, fantastique et cynique. On y meurt dans une explosion de tripes au plafond, ou figé par la transformation de ses atomes de carbone en silicium (je vous laisse compter combien vous en avez en vous…), mais ce n’est pas aussi désagréable qu’un pot de départ où l’on commence à se poser trop de questions.

Nouvel héros, nouvelle ambiance.

Nous voici au septième tome.

Dans le sixième, déjà, des problèmes de couple interfèrent avec le destin du monde.

Ici, Bob Howard continue de faire sa vie, dans son coin. Après s’être concentré sur sa femme, Mo, Charles Stross met au premier plan un ancien personnage annexe : Alex, ancien banquier, nouvelle recrue.

Et nous voici en route avec un natif de Leeds, bourgade de 750 000 habitants qui a certainement marqué Charles Stross comme un coin de péquenauds. Pourquoi pas.

En route avec une bleusaille, en proie à des questions existentielles à propos de conséquences de nouvelles dents pointues sur sa vie quotidienne. Soit.

Avec un sorcier qui n’a pas encore eu l’occasion de tester sa bravoure, même face à sa mère…

Avec un sentimental…

Que celui à qui Bob Howard ne manque pas me jette la première pierre.

Mais pourquoi du Tolkien dans la soupe ?

Avec les codes de la Laverie, on ne parle pas d’elfes. Ni d’extra-terrestres venus d’autres dimensions. Mais de « Code Nightmare Red », ou encore de « idiopathic macroscopic cryptobionic infestation » et de « medieval cybermen ». Aux oreilles pointues. Enfin, ça reste des älfars, du peuple ancien, des e-l-f-e-s quoi. Des teignes qui ne sont pas sans rappeler les envahisseurs de « Nobliaux et sorcières » de Terry Pratchett.

Charles Stross fait mouche quand il les dépeint comme des agresseurs démodés, incapables de comprendre une société post-féodale ou une guerre asymétrique. Le comique de situation fonctionne à l’échelle des peuples. Mais c’est une nouvelle menace sur notre bonne vieille Angleterrequi doit se faire une place entre les Anciens des profondeurs et les nosfertus. Imaginez alors la Laverie comme une photo de famille. Un tirage un peu jauni, un peu tâché de sang. Mettez-y des geeks, des démons tentaculaires, et des cartes à puce. Quand un elfe en armure se glisse au premier rang, le photographe (s’il est encore en vie) se dit que ça ne va pas. Et puis quoi, après ? Des dinosaures ? Oups, trop tard : il y a aussi des dragons…

 

Avec des références à Matrix ou Stargate, un tempo digne des films d’action standardisés, un nouvel héros assez impersonnel, et une dose de sentimentalisme glissé entre deux menaces de fin du monde, The Nightmare Stacks, malgré quelques surprises sur la fin, laisse dans la bouche comme un goût de scénario de blockbuster hollywoodien.

Pas grand chose à voir avec ses premiers livres, donc, eux qui restent à déguster sans faim comme un croustillant au monstre des profondeurs.

 

Citation :

Even now, years after the fact, the Cobweb Maze group are still trying to work out how X [->filtre antispoil concernant un tome précédent] subverted his oath to office so thoroughly that he squared running a congregation of the Cult of the Red Skull with his remit as a departemental manager in IT Services. Theories to account for his deviant behavior include an undiagnosed psychopathic personnality disorder, an impressive talent for double think, and overexposure to Windows 2000 Domain Services.

Warlock Holmes – par G.S Denning : petit pastiche à déguster

Qu’il est délectable, ce livre. Sa quatrième de couverture ne vante pas un humour irrésistible (premier piège évité), ni une descendance directe de Terry Pratchett et Douglas Adams, ou une certification 100% anglaise.

Tant mieux, c’est le signe qu’il mériterait presque tous ces éloges (je m’emporte, que A’Tuin me pardonne).

Pour nos amis malvoyants : un jeu de caligraphie et de fioritures, en vert en noir, avec des silhouettes en coin : Sherlock (reconnaissable avec sa pipe et son chapeau), un géant et une chauve-souris

A Study in Brimstone (soufre) : premier indice sur la nouvelle profession de Sherlock Holmes

Destructurer, puis recomposer l’histoire de Sherlock Holmes.

Première raison d’aimer ce personnage plus recyclé qu’une blague de pilier de comptoir : Warlock Holmes est un anti-Sherlock. Bien qu’il en prenne les apparences (casquette & impulsivité, appartement & manies asociales), il est décrit dès la quatrième de couverture comme un idiot. Pas de déception de ce côté là, la logique pointilleuse du détective attendra. Watson, pour sa part, est en partie Sherlock, en partie le Watson original. Lestrade ne ressemble pas à Lestrade, mais il en joue indirectement le rôle. On ne voit jamais le professeur Moriarty, et pourtant…

Dans ce jeu de recomposition, où les rôles s’échangent, G. S. Denning a pris une particularité de Sherlock Holmes au pied de la lettre : il vit dans un autre monde. Mais plutôt que de l’enfermer dans sa tête (le ‘mind palace’ qu’on aimerait tous avoir), ici on utilise les ressorts du fantastique pour faire déborder cet univers personnel sur le monde réel. Sherlock appartient au « bizarre » (dans le sens adopté par les anglo-saxons) et il n’est plus le seul. On se retrouve donc avec un inadapté qui, cette fois-ci, a toutes les bonnes raisons de l’être (son Londres surnaturel mais policé rappelle parfois celui de « Rivers of London »). Et un Watson tout à fait normal qui se retrouve inadapté dans l’univers de Sherlock. L’histoire peut commencer.

Humour anglais : G. S. Denning parvient souvent à faire mouche.

Particulièrement si vous avez encore en tête les histoires les plus connues du détective, à travers les romans originaux ou la succulente version modernisée de Sherlock par la BBC. Des pans entiers des premières nouvelles constituent des jeux de ping-pong, entre situations déjà connues et fantaisies de l’auteur. On s’engouffre dans une histoire classique (par exemple : une Etude en rouge), puis on s’éloigne de la version initiale pour se tourner vers le surnaturel, puis pour revenir au classique et bifurquer à nouveau.

Au passage, G. S. Denning prend un malin plaisir à détourner les répliques les plus célèbres de Sherlock. Sauf le « élémentaire, mon cher Watson », invention cinématographique qui n’a rien à voir avec le héro de Conan Doyle.

Que l’on se rassure : même si « Warlock Holmes » est présenté comme un imbécile, son histoire constitue une parodie plus fine et pince-sans-rire qu’un « Barry Trotter« , et plus sage et plus anglaise que les déambulations de malade mental du stupéfiant Sherlock de « L’instinct de l’équarisseur » (dont la scène du zeplin reste mon meilleur souvenir).

Parviendra-t-il à ne pas s’essouffler ?

Trois tomes sont déjà programmés, et l’on sent bien que ce premier opus enclenche une histoire globale qui vise à être déployée. Mais s’inscrire dans la durée signifie s’affranchir de ce jeu de clins d’oeil et de références directes qui fait justement le charme d’un pastiche. Maintenir le niveau de Warlock Holmes s’annonce difficile. D’autant que l’auteur passe déjà en revue dans ce premier tome un grand nombre des références les plus connues.

Il ne reste plus à G. S. Denning qu’à élever le sens de la réplique de ses personnages à un niveau tel que l’on se moque totalement de l’histoire en elle-même (petite pensée pour l’humour de Gidéon Defoe).

Citation

It was a drary sort of day and both our Scotland Yard friends had nothing else to savor but the bitter broth of professionnal defeat – a perfect day for Ceylon tea.