The court of broken knives – par Anna Smith Spark : glamour, gore et beauté

Anna Smith Spark se présente comme la ‘reine de la grimdark fantasy’.

Entendez par là : la référence d’une fantasy violente et cynique, de celle qui prend plaisir à énucléer les bébés chatons/dragons/elfes dès le réveil.

Entendez surtout par là : une fantasy loin du merveilleux, loin des héros sans peur et sans reproche, loin d’une naïveté mielleuse, voir dégoulinante.

Entendez par là : de la bonne fantasy.

Anna Smith Spark ambitionne de se ranger aux côtés de Glen Cook, Joe Abercrombie et George R. R. Martin, voir un petit peu au-dessus en raison du port assumé de talons hauts.

Elle entame très bien son ascension, par un premier livre percutant : The court of broken knives.

the court of broken knives - Anna Smith Spark

L’art d’écrire au service de la laideur

La première qualité d’un bon livre de grimdark fantasy est de ne pas sublimer la violence.

Au mieux, un combat y est une tâche simplement nécessaire à accomplir (comme lorsque les mercenaires de la compagnie noire trucident mécaniquement des rebelles pour honorer un contrat). Au pire, il s’agit d’une boucherie bestiale dans laquelle les héros risquent autant de se massacrer entre eux que d’étriper leurs adversaires. Ici, les passes d’armes sont brouillées dans leur description par des émotions brutes et par l’urgence du moment.

Rien de majestueux, rien de gracieux.

Bien au contraire, on y accentue les odeurs de tripes qui sortent, la crasse dans laquelle on patauge, et la complète absence de gloire que l’on retire d’une bataille quand on appartient à la piétaille.

Et voici la seconde qualité de la grimdark fantasy : que les héros soient nobles ou non, ils pataugent toujours dans une forme de boue.

Et plus ils poursuivent des idéaux, et plus ces idéaux sont grandioses, plus ils s’enfoncent.

Les rêves de grandeur y sont des poids qui lestent les jambes. La gloire est une tâche de sang ou de vomi indélébile sur les gambisons et les armures.

Les héros ne trouvent le bonheur que dans de furtifs moments d’évasion : un repas pris le soir avec ses compagnons, une étreinte au fond des bois, un simple moment de tranquilité.

Sous ses dehors de conte cruel, la grimdark fantasy est une ode aux petits plaisirs de la vie.

La troisième qualité de la grimdark fantasy est que l’histoire y est tordue.

Dans ce roman, vos amis ne le sont pas pour la vie.

Vos ennemis non plus.

Et l’intrigue suit des chemins si tortueux qu’il est fort heureusement impossible de prédire ce que les 100 prochaines pages vont apporter.

On peut toujours arguer que les trahisons sont attendues, mais bien malin qui pourra deviner d’où elles viendront.

On peut toujours s’attendre au pire et être blasé, mais cette forme de fantasy vous surprendra alors par quelques touches d’optimisme.

On peut aussi se laisser entraîner sans poser de question.

La beauté du prince du gore

The court of broken knives se distingue du canon du genre par sa fascination pour le glamour.

Ce que l’on pourrait appeler de nos jour une « image publique de son héros ».

Par une forme de magie génétique, le héros parvient à dépasser son statut de crevure pour irradier de charisme, et emporter avec lui tout son entourage.

Il ne prononce aucun discours émouvant, il n’annonce aucun but si ce n’est sa propre grandeur, il ne regarde même pas ses soldats.

Il ne fait preuve d’aucune qualité, et pourtant son image est si parfaite que les combattants le suivent et meurent pour lui.

Je ne saurais dire si c’est un hommage à notre propre fascination pour des choses superficielles, ou un jeu sadique de l’auteure.

Toujours est-il que le résultat est une forme perverse de conte de fée au sein d’un environnement brutal à souhait.

Citation :

Until Skie found him, and somehow death in battle had seemed marginally less unapealing than death choking in his own vomit. Everything after that had been happenstance. Chaos and confusion and still half-hoping he could just die on them.

Below – par Lee Gaiteri : bonne pioche

Vous aimez les explorations de donjons souterrains ?

Les lentes progressions dans les profondeurs des tunnels ?

Les ambiances claustrophobes ? Les pièces éclairées par des torches, des orbes ou des champignons qui ont le bon goût de luire ?

Les voyages qui sèment derrière eux quelques tombes creusées à la hâte ?

Les histoires sous la montagne sans l’éternelle obligation de parler de nains ?

Alors vous allez retrouver une ambiance glauque à souhait.

Une ambiance que, de prime abord, les jeux vidéo semblent s’être accaparée, via les RPG et hack&slash.

Une ambiance que les romans de fantasy ont délaissé, trop souvent occupés à dépeindre les royaumes en guerres et les villes en flamme.

Lorsque la littérature s’empare du sujet, il s’agit de romans parodiques de jeux de rôle.

Il faut croire que le donjon sérieux est un cliché pestiféré.

Ce roman est là pour remédier à cette injustice.

Il nous plonge avec délice dans les affres de la fièvre de l’or. Celle qui pousse à renoncer à la lumière du jour pour affronter tout ce qui rampe dans la pénombre.

Below aime sincèrement les donjons. Et cet amour est contagieux.

Below_Lee-Gaiteri

Eluder pour mieux raconter

L’auteur a le bon goût d’éviter les explications.

Il sème ses indices sur son univers, univers emprunt d’Histoire réelle autant que d’élément de fantasy classique (magie, gobelins, etc)..

Il attribue les compétences et les habilités aux aventuriers sans les cloisonner à un rôle de guerrier / mage / archer / comique-qui-va-mourrir-en-premier.

Il relie les tunnels de son monde souterrain sans nous gratifier d’une carte en trois dimensions.

Bref, il plante son univers et le laisse pousser le plus naturellement du monde.

A ceux qui cherchent une cohérence, ou qui ont besoin de tout comprendre, la situation peut paraître perturbante, voir parfois absurde. J’y trouve un parti pris assumé, très efficace pour qui veut bien se prendre au jeu.

Dessine moi tout un bestiaire

Ce livre est un hommage.

A ce titre, il prend bien soin de passer en revue toutes les créatures du ‘donjon de référence’.

Il nous les présente gentiment, juste avant de les disperser au quatre coins des grottes.

De manière détaillé, il se penche sur l’art et la manière de se battre avec sa tête, d’utiliser les sorts et les éléments, et d’adapter l’arme à son ennemi.

C’est une évidence pour un joueur chevronné, mais ce n’est pas une logique utilisée si souvent dans les romans de fantasy.

Donnez ce roman à un lecteur indulgent, et laissez-le apprécier les divertissantes et folkloriques mises à mort sur mesure que rencontrent les ennemis de nos aventuriers.

Le goût des intrigues

Il y a deux moteurs à l’expédition sous terre qu’organisent les aventuriers :

  • la folie des profondeurs, celle qui pousse à tenter le tout pour le tout pour un avenir glorieux,
  • l’esprit retors du héros, incapable de penser droit même devant un fil à plomb.

Le romancier les utilise comme deux jambes de longueur égale pour avancer.

Il y gagne un équilibre entre scènes d’action et turpitudes intérieures, ne laissant au final que peu de répit au lecteur.

Avec cette petite mécanique bien rodée, l’intérêt s’accentue à chaque escalier descendu, jusqu’à une fait bien maîtrisée.

Bref, si un jour votre neveu vous demande une histoire d’exploration souterraine à préférer à une ‘sortie par une belle journée ensoleillée’, ne lui tendez pas Jules Vernes. Offrez-lui Below.

Citation :

« I’d just like to know what I’m dealing with », Jase protested.

« No, » said Cirawyn. « You wouldn’t. »

Red sister – par Mark Lawrence : soirée couteaux – pyjamas

Suivez les aventures de Nona, petite tueuse de neuf ans qui apprend, dans l’univers de Mark Lawrence, à pardonner devenir infirmière jouer à la poupée tuer encore plus efficacement. Mais entre copines.

Red sister - Mark Lawrence

Mark Lawrence se moque des parcours initiatiques.

Car dans un parcours initiatique, le héros apprend de ses failles et de ses erreurs. Il écoute (in fine) ses compagnons de route et ses maîtres. Il apprend et tire d’une série d’aventures une grande leçon sur la vie, l’univers et le reste (la force de l’amitié, ou la puissance de la sagesse intérieure, ou la vertu de l’obstination et du travail acharné, ou le sens des priorités, etc), et il éprouve, au dernier chapitre, sa nouvelle stature à travers un combat final. Fin de l’histoire, merci d’être venu(e).

Je le répète : Mark Lawrence s’en moque, de ce canevas moralisateur. Et c’est bien ce qui donne à ses cycles un côté jouissif.

Ses héros trouvent (et retrouvent) leur force dans leur personnalité originelle, sans que l’on vienne les ‘déformer’.

Le prince des épines est, dès les premiers chapitres, un sociopathe de très grande envergure.

Le prince des fous : imprévisible.

Red sister : basiquement, enragée.

Ne cherchez pas plus loin. Toute l’histoire consiste ensuite à ‘taper’ sur ces personnages et à constater à quel point ils sont capables de reprendre leur ‘forme’ initiale (on pourrait appeler cela des ‘personnages à mémoire de forme’), et d’en tirer profit.

A ce titre, bien qu’ils soient accompagnés dans leur quête par une flopée de frères et soeurs d’armes, les héros de Mark Lawrence satisfont un désir d’individualisme et de puissance. Ils ne se soumettent pas à leur environnement, mais le soumettent. Ils ne rendent compte à personne, malgré les liens d’amitié qu’ils peuvent entretenir. Ils expriment leurs besoins et leurs envies avant toute chose.

Le plaisir que je prends à lire Red sister, je le puise dans mes restes de pulsions adolescentes, voir dans mon cerveau reptilien.

La douleur comme essence d’un moteur à explosion

De toutes les surenchères que Mark Lawrence peut mettre en scène dans ses romans (et je pense par exemple à l’incipit, qui annonce qu’il faut deux cents soldats pour abattre une ‘soeur’), la plus addictive est celle de la souffrance des personnages.

On tourne les pages pour voir jusqu’où ils pourront tenir (dans une logique très bien exprimée dans le Ventre de l’arc de K. J. Parker), pour voir quelle quantité de supplice ils pourront encaisser avant de réagir.

Et cette réaction, qui ne manque pas de venir, on l’espère proportionnelle à la douleur reçue par le héros.

D’où des explosions de violence savamment contenues, et encore plus savamment libérées.

Red sister ne fait pas exception à cette logique.

Roman d’un auteur à ses fans

Bien qu’il ne soit pas nécessaire de faire partie de ses initiés pour aborder ce nouveau cycle, Mark Lawrence s’adresse avant tout à ses lecteurs assidus.

Ceux que vise la campagne de communication de ce bestseller programmé.

Ceux qui connaissent les particularités de ce monde glaciaire, techno-magique.

Ceux qui se demandent, avant même d’ouvrir le livre, de quelle ancêtre il s’agit, en listant dans leur tête les candidates potentielles.

Ceux avec qui l’auteur joue, en dosant les temps passé, présent et futur de manière toute professionnelle, et en manipulant les émotions du lecteur avec dextérité.

Ceux qui seront immédiatement intéressés par les liens (assez naïfs, quand même) tissés entre les différentes soeurs dans leur prime jeunesse.

Car l’univers n’est que très peu enrichi par ce nouvel opus. L’intrigue est assez maigre, et l’on oublie facilement que les héroïnes sont adolescentes, tant leurs raisonnements peuvent devenir pragmatiques. La sororité et son lot de liens affectifs ne sont pas très convaincants.

Pas de nouvelle recette donc. Plutôt le nouveau cookie que l’on va piocher dans une boîte déjà ouverte.

Citation :

The punch she delivered to his throat held such force that her arm passed through his neck, scattering the small bones of his spine in a crimson splatter.

 

 

Kings of the Wyld – par Nicholas Eames : si les Rolling Stones étaient un groupe d’aventuriers…

Dans la Fantasy, les vieux héros arthritiques reprennent souvent les armes.

Et, petit poncif, ils ont tendance à découper les jouvenceaux en rondelle sans même se fatiguer.

Le Cohen de Pratchett ou le Druss de Gemmel se tiennent la hanche en se levant le matin, mais au combat ils restent de stature héroïque.

Donc presque intouchables.

Les retraités de Kings of the Wyld fait mentir ce préjugé (pour mieux le rattraper par la suite, mais c’est une des constantes de la Fantasy légère).

Kings of the Wyld - Nicholas Eames

Faites-vous plaisir, faites vous avoir.

C’est une recette simple qu’applique Nicholas Eames.

Il nous présente des héros en nous parlant d’abord de leurs faiblesses.

Il leur promet une dernière quête, un baroud d’honneur.

Et il nous offre un roman d’action classique, de bout en bout.

Rien de trépidant à première vue.

Ce qui le sauve, et ce qui vaut la peine de l’extraire des romans de fantasy copiés/collés qui inondent les étals, c’est la constante ironie qu’il s’impose.

Au delà des nombreuses blagues qui émaillent le récit, Kings in the Wyld nous propose une quête à laquelle les héros ne croient pas vraiment.

Ils partent à l’aventure par habitude, sans se voir réussir.

Ils disent au revoir à leur famille sans tout à fait s’imaginer revenir.

Et ils se comportent de manière héroïque presque par accident. Sans faire attention, pourrait-on dire.

C’est un petit peu la même chose que réalise ce roman : il séduit sans trop le chercher, il s’offre des incursions dans un imaginaire tantôt presque enfantin (avec des ours hiboux), tantôt très adolescent (tripes et roulés-boulés), tantôt plus mature (lorsque les héros ne peuvent pas lutter contre la maladie), et il happe le lecteur avec d’autant plus de facilité que l’aventure qui nous plaît n’a besoin que d’un soupçon d’originalité…

Citation :

At his shoulder walks a sorcerer, a cosmic conversationalist. Enemy of the incurable rot, absent chairman of combustive science at the university in Oddsford, and the only living soul above the age of eight to believe in owlbears.

Norse mythology – par Neil Gaiman : épique camisole

Un nouveau Neil Gaiman !

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [expectatif].

Sur la mythologie nordique !

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [interrogatif].

Ce n’est pas une histoire ! Mais une saga en prose !

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [dubitatif].

Une histoire de dieux, de géants, d’armes magiques et de créatures qui le sont tout autant, de trahisons et de destins.

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [va se coucher].

Norse mythology - Neil Gaiman

Un canevas magnifique…

Odin, Thor, Loki, les steppes gelées et les palais éternels réservés aux valeureux guerriers : la mythologie nordique regorge d’images fortes dans lesquelles il est facile de puiser. L’imaginaire de tous les lecteurs ne demande qu’à nous renvoyer des stéréotypes glorieux, préparés par des livres, des films ou des bandes dessinées ayant déjà allègrement utilisé ce thème.

Cette mythologie a ce qu’il faut de consistance pour réveiller les plaisirs primaires du lecteur (sagesse mystique de l’un, force brutale de l’autre…) et ce qu’il faut de pans d’ombre pour y glisser ses histoires sans choquer le puriste.

Elle a l’envergure d’une histoire du monde, avec sa genèse et son apocalypse, son vocabulaire exotique et sa morale.

Son et lumière, tout y est.

Peut-on vraiment en vouloir à Neil Gaiman d’avoir cédé à la tentation ? La pomme est rouge et juteuse à souhait.

D’autant plus qu’il dépeint des dieux nordiques assez truculents, en froid avec des géants de glace qui leur sont bien proches, incapables de réagir devant l’adversité autrement que comme une bande d’ivrognes et de débiles surpuissants (Loki mis à part).

Et qu’il apporte une touche de nuance et de complexité à une histoire bien souvent résumée à des affrontements binaires (Thor contre Loki, Odin contre Fenrir, Thor contre un vase d’hydromel…).

… dans lequel Neil Gaiman se trouve bien engoncé.

Qu’elle est belle, donc, cette trame !

Mais qu’est ce que Neil Gaiman peut en faire ? Rien de neuf.

En définitive, sa mythologie reste une histoire de combats et de ruses enchaînés à un rythme presque mécanique comme la rédaction d’un écolier sur le thème des vacances (alors cet hiver tonton Thor a fracassé une montagne, et puis il a fracassé des géants, et puis Loki lui a noué les lacets et puis…). 

Il n’y a plus de style, plus d’ambiance. On ne fait pas comprendre au lecteur que le marteau de Thor est surpuissant : on l’annonce au lecteur tel quel : « il est surpuissant ». A la lecture de ce livre, j’avais l’impression d’entendre un huissier déclamer d’une voix monocorde « et maintenant, la pièce 25, un marteau de Thor, il est surpuissant, olalala ».

Neil Gaiman m’a fait rêver dans American Gods en s’appropriant d’une manière toute personnelle des idoles du passé du présent.

Il a sous entendu des combats formidables en seulement quelques lignes dans Nobody Owen.

Il m’a émerveillé dans ses nouvelles avec de simples histoires de chat.

Et dans tous ces écrits-là, il a pu prendre ses aises, développer son originalité, et s’approprier son univers.

Mais pas ici. Ici il a suivi les règles de narrateurs moins doués que lui, comme un scénariste hollywoodien se pliant à des règles d’écritures éculées pour séduire le plus grand monde. Ou peut-être a-t-il réalisé un hommage à des comics qui ne font pas partie de ma culture. Voilà tout.

Pas grave si je ne suis pas la bonne cible de ce roman : j’attendrai quand même le prochain. Avec des Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah.

Citation :

« Fair enough,  » said Thor. « What’s the price ? »

« Freya’s hand in marriage. »

« He just wants her hand ? » asked Thor hopefully. She had two hands, after all, and might be persuaded to give up one of them without too much of an argument.

 

 

 

Senlin Ascends & Arm of the Sphinx – par Josiah Bancroft : classiques en devenir

J’ai cédé devant toutes les critiques élogieuses qui fleurissent sur la Toile, à propos de ces deux livres sans éditeur.

Senlin ascends, tome 1 de The Books of Babel. Arm of the Sphinx, tome 2.

Deux pépites qui méritent d’être lues. Et portées par des foules de lecteurs enthousiastes, jusqu’à qu’elles trouvent leur place parmi les classiques de la fantasy.

Deux histoires indissociables, tant la lecture du premier tome pousse à se jeter sur le deuxième.

Deux surprises, tant l’univers proposé est riche, et potentiellement plus riche encore.

Chapeau bas. En attendant impatiemment la suite.

senlin-ascends_josiah-bancroft

En un mot : Senlin, instituteur d’un petit village, part en voyage de noces pour la fameuse tour de Babel. Sans savoir qu’il y commence une nouvelle vie…

La valeur de l’équilibre

C’est une réflexion que l’on peut se faire aussi bien en dévorant les histoires de Harry Potter ou celles de Senlin qu’en goûtant à de la bonne cuisine.

Tout tient à un excellent équilibre entre les différents ingrédients.

Le dosage des différents éléments de l’intrigue, la composition des personnages, les descriptions vives et pourtant mesurées d’un univers délicatement steampunk… Tout concourt à former dans l’imaginaire du lecteur une scène vivace, une scène que l’on suit avidement.

Vous aurez sans doute lu des livres plus drôles. Ou plus intenses. Ou plus épiques.

Mais il faudra vous creuser la tête pour en trouver un qui, distillant tous ces ingrédients sans en avoir l’air, vous captivera plus que celui.

Même si vous vous considérez comme un vieux de la vieille de la fantasy. Vous voici prévenus.

Senlin, héros détaché

De nombreux romans de fantasy prennent pour acquis l’attachement du lecteur au personnage principal.

Ils nous livrent un Héros lancé dans une lutte du faible contre le puissant. Ils nous pointent du doigt ce qui doit être beau, laid, bon et mauvais.

Josiah Bancroft préfère le héros qui n’en a pas l’air. Celui qui ne cherche pas à conquérir les foules ou à jouer la badass solitaire. Celui qui n’est même pas admirable.

Son personnage d’instituteur sobre et raisonné est ô combien rafraichissant.

Il ressemble au professeur le plus strict dont vous pourriez vous souvenir. Cet anti-aventurier qui mesure le monde plus qu’il ne le parcourt.

Ce sera lui, votre compagnon de route au cours de votre ascension de la tour de Babel.

Lui qui sera capable de vous surprendre, comme une leçon qui, malgré vous, se révélera intéressante.

Roman d’apprentissage par accident

Vous devinez sans doute que le brave instituteur va s’endurcir. Se découvrir de nouvelles facettes. Prendre du poil de la bête.

Mais à plus d’une occasion, vous serez heureusement déçus.

Le cycle de Babel ne raconte pas l’ascension d’un homme selon une trajectoire linéaire, ce serait tellement rébarbatif.

Il narre ses errements, ses erreurs, ses chutes et ses hésitations, avec ce qu’il faut comme réflexions pour crédibiliser les situations.

Il n’accouche pas d’un stéréotype, mais d’un individu qui garde sa complexité et son humanité.

C’est sans doute pour cette raison qu’il conserve son intérêt tout au long des deux tomes, sans jamais faillir.

Ce que je ne peux pas dire du livre sans poser de question à l’auteur

On pourrait s’amuser à faire une lecture sociale des livres de Babel.

Ou se concentrer par chauvinisme sur les références françaises qui ponctuent les livres (le peintre Ogier, le révolutionnaire Marat…).

Ou se focaliser sur les références religieuses d’un symbole biblique rarement utilisé en fantasy.

Et sans tromper sans doute du tout au tout.

On peut aussi, plus fidèlement, suivre un forum auquel répond directement l’auteur.

Citation :

« Adam, call me Tom. It’s nice to see a friendly face. »

Adam’s expression clouded again, and his grip weakened. « You have no friends. »

Senlin laughed, startling Adam. « That’s what all my friends say ».

NB : grâce à la coopération de M. Bancroft, ces deux livres ne sont plus disponibles uniquement sur Amazon (puise-t-il un jour faire travailler ses salariés dans des conditions décentes), mais également sur Kobo. Et sur son site.

The Hanging Tree – par Ben Aaronovitch : à surcharger la branche…

Avec Rivers of London, Ben Aaronovitch avait trouvé un cocktail bien sympathique : de la sorcellerie mélangée au train-train d’un bobby londonien.

Livres de magie et règlements intérieurs, paperasserie et boules de feu : le héros jonglait avec les contraintes d’une carrière dans le surnaturel, engoncée dans  une vie au départ bien étriquée.

Mais voici venu le sixième tome. Et on finit par les connaître, les ingrédients de la série de Peter Grants.

Gare à l’écoeurement.

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Amorce de l’histoire : Peter Grants doit régler une de ses dettes. Ce qui l’amène à commencer une nouvelle enquête avec une mission particulière : « oublier » l’une des suspectes.

Bonne vieille recette

On trouve toujours, de ci de là, des passages qui font mouche.

Et le héros garde ce côté rafraichissant propre aux benêts : fonçant vers le danger sans faire de beaux discours, et, après coup, regardant le tas de cendre qui l’entoure avec un regard de chien pris en flagrant délit de chapardage.

Mais il est bien difficile de définir la saveur particulière de ce tome.

Lesley joue toujours avec le héros, comme un chat avec une souris noire.

The Faceless Man & Nightingale incarnent encore les côtés opposés de la magie.

Les montres et les voitures occupent la même place dans le roman que dans un magazine masculin. Donc : presque toute.

Les rivières

Rien de neuf sous le soleil londonien.

Alors s’il te plaît, Ben Aaronovitch, pour le prochain tome que celui-ci se contente de préparer, introduis des dinosaures, disserte sur le ragoût à la menthe, fais danser ton Homme sans Visage ou remplis de tentacules la moindre tasse de thé… Ce que tu veux, mais par pitié, épice ta recette !

NB :

A noter la difficulté particulière que représentent les abréviations de l’administration britannique (PC, DAC, CTC, UCH, PSU, NHS, PLOSA, TSG, DI…). Surtout quand on ne connaît même pas leur équivalent en français…

Citation :

Now, personnally, I’d have been happier driving an armoured personnal carrier in through the front door. But since we’re the Met, and not the police department of a small town in Missouri, we didn’t have one.

Citation 2 :

– ‘Does it happen a lot ? ‘ asked Caroline.

– ‘Nope’ I said. ‘Sometimes Beverley rescues me, sometimes Lady Ty, occasionnally Molly – I think there is a rota.’

 

The Builders – par Daniel Polansky : dynamite, revolvers et longues, longues moustaches

Voici un roman adolescent, empli de violence, de clichés, de poses et de répliques de durs à cuir.

Et n’allez pas croire qu’il s’agit là d’un reproche.

Daniel Polansky a écrit ce roman au second degré, pour le simple plaisir de revisiter à la sauce rongeurs des scènes cultes de western et de fantasy.

A l’inverse d’un taxidermiste, il ne fige pas souris, belettes et mouflettes, mais les remplit d’adrénalines et de caractères de badass !

A savourer comme une Légende de la Garde survitaminée.

the-builders_daniel-polansky

Amorce de l’histoire : un capitaine souris rassemble son ancienne équipe pour prendre sa revanche sur d’anciens camarades qui, 5 ans plus tôt, l’ont trahi et l’ont laissé pour mort.

Une recette classique respectée à la lettre

Tous les ingrédients sont là : de l’action, du suspens, des personnalités outrageusement exagérées, de l’héroïsme, de la classe, du sang-froid, de la trahison, et une mécanique de vengeance soigneusement huilée.

Le tout incarné dans des rongeurs hauts comme trois pommes.

Imaginez Clint Eastwood en train de mâchouiller une graine de tournesol haute comme sa tête, sur un empilement de cadavres. Et vous avez là tout le plaisir de l’auteur, dont on sent l’amusement à chaque ligne, et celui du lecteur.

Il n’y a pas grand chose à dire de plus sur ce livre. Ce n’est « que » une blague potache brillamment menée, un classique parmi les hommages aux classiques, un moment de pur plaisir régressif.

Ce n’est « que » le roman le plus savoureux que je n’avais pas lu depuis bien longtemps…

Citation :

– « This is the greatest hat anyone have ever worn, » he said, pointing at his beret. « This hat was a gift from the Emperor of Mexico, after I saved his life from a rampaging skunk. he begged me to stay on as his chief adviser, but I said ‘Emperor, Bonsoir cannot be caged, not even with bars of gold' ».

– « Mexico doesn’t have an emperor. »

– « That is Mexico’s misfortune, for all the greatest countries have emperors. »

Swords and scoundrels – par Julia Knight : chamailleries à coups de rapières

Ce n’est pas un roman bien écrit.

Ni si bien ficelé, d’ailleurs.

Mais il utilise une mécanique narrative ingénieuse entre passé et présent, et un jeu d’attraction / répulsion bien mené entre le frère et la soeur.

Et, surtout, surtout, il se situe dans un monde fantasy confronté au progrès technologique.

Quel bien cela fait de se détacher du poncif du déclin d’une civilisation millénaire dont des héros cherchent désespérément à déterrer des trésors perdus…

Un homme et une femme, tous deux avec un air bovin, une épée à la main et du cuir partout ailleurs

Ils ont l’air niais comme ça, à jouer les gros durs, hein ?

Gros clin d’oeil à la Révolution française

Dans l’univers de Julia Knight, une royauté est renversée par un mouvement populaire.

Les dieux qui asseyaient son autorité sont bannis.

Et la seule existence d’une divinité est celle d’un Dieu horloger.

Peut-être est-ce une erreur, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à la vision religieuse des Lumières qui, loin de réfuter toute existence divine au nom de la raison, lui préfèrent un dieu horloger, minutieux, capable de façonner notre univers dans toute sa complexité, et d’expliquer ainsi toutes les merveilles de la nature que la science découvre.

A cette même époque, les lames sont affinées, et les pistolets à silex et à percussion se sont généralisés.

Voici le contexte de ce livre, dans lequel les deux héros, fines lames forcément, sont, dès les premières pages, dépassés par des armes qui ne nécessitent que quelques minutes d’apprentissage, le temps de comprendre dans quel sens pointer le canon et où se trouve la gâchette.

Ils sont rapides, mortels, renommés… et déjà périmés. C’est pour cette seule raison que, contrairement à de nombreux personnages de fantasy, il est possible de leur pardonner leur insupportable habilité au combat.

Des personnages posés en équilibre

Julia Knight ne ménage pas ses efforts pour affiner les relations d’amour et de haine entre le frère et la soeur que vous admirez en couverture.

Elle ajoute de la perspective à travers des flashbacks à répétition.

Elle explore leurs pensées, leurs envies et leurs contradictions.

Et, paradoxalement, c’est dans les personnages secondaires qu’elle réussit le mieux à se dégager des stéréotypes.

L’ennemi principal du duo de héros est un indécis.

Leur meilleur allié est un benêt très réussi.

Et les pontes qui tirent les ficelles ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Peu de leçons de morales, donc.

Et encore moins d’occasions de deviner vingt pages en avance ce qui va se passer. Au risque d’éprouver le sentiment de n’aller nulle part…

Pas bien subtil, et alors ?

On pourrait lister longtemps les livres du même genre qui le battent à plate couture.

Dans le style « histoire de vauriens », les histoires Salauds Gentilhommes sont plus jouissives.

Gagner la guerre regorge d’une gouaille dont Julia Knight ne pourrait même pas rêver.

Le Prince de la pègre se révèle plus tortueux.

Mais Scott Lynch accuse un retard moyen de 3 ans sur ses derniers ouvrages. Jaworsky ne sort pas un livre par semaine. Et Douglas Hulickdéçoit après le premier tome.

Dans un genre qu’il n’est pas si aisé d’alimenter, Swords and Scoundrels a le mérite de délivrer une marchandise honnête, une histoire sans trop de fioritures qui jongle avec les idéaux sans morale cachée.

Au regard de la production fantasy actuelle, c’est déjà pas mal…

Citation :

Ok, Vocho, you annoying little bastard. […] At least I know when you’re lying, because your lips move.

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Sept nouvelles pour les jours de versatilité

Parfois, les romans défilent sans parvenir à accrocher votre attention.

J’ai tenté de lire Sorcerer to the Crown, The Dream-Quest of Vellitt Boe, The Shepherd’s Crown, Wolfhound Century… Autant de livres bénéficiant de bonne critiques, pour la plupart sans doute justifiées.

Mais ce n’est pas suffisant.

Pas les jours où l’on a la capacité d’attention d’un lapin sous acide…

Autant se tourner vers des formats courts, dans lesquels les idées des auteurs s’expriment sans préambule.

Laissez-moi donc vous présenter 7 nouvelles anglophones, gracieusement mises à disposition par leurs auteurs sur la Toile, et qui méritent sans doute votre attention.

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Freedom is space for the spirit – par Glen Hirshberg

Propos : un russe, réfugié en Allemagne, revient à St Pétersbourg après de nombreuses années d’absence. Il y trouve une ville envahie par des ours silencieux.

Avis : une nouvelle triste et poétique, traitant en filigranes de la « nouvelle Russie » post-URSS, avec l’aide du folklore de l’Est de cet immense pays.

Citation :

A politsiya official had given a brief press conference and said his force had limited ressources and would be devoting them to ‘more pressing and concrete threats such as Chechen guerillas and homosexuals’. And from then on, the bears had been left to wander.

 .

The e-mail heiress – par Malka Older

Propos : une employée d’un des premiers FAI réalise l’importance des boîte email dans l’héritage affectif des abonnés décédés.

Avis : une mise en lumière intéressante sur un pan occulté de ce qui constitue désormais notre mémoire : notre correspondance électronique.

Citation :

The e-mail servers. The only back-up copy of their collective life’s work, maybe an ascii text graphic of a scene from Lord of the Rings, or a weather-linked schedule for managing the hydroponics, has disappeared from the servers.

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Modern Style with Death Goddess – par A. Lee Martinez

Propos : un agent immobilier fait visiter une maison dans laquelle se trouve une gardienne de l’Au-Delà.

Avis : une nouvelle aussi maline que courte.

Citation :

We can’t have children playing around the underworld.

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The Only Harry Potter Fanfic I Will Ever Write (Probably) – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : les quatre mages fondateurs de Poudlard livrent ensemble une bataille contre des loups-garous chevauchant des basilics.

Avis : une vraie petite mise en scène en l’honneur de Helga Poufsouffle, figure sous-estimée dans la série de J. K. Rowling.

Citation :

Godric was riding a griffin and was a bit annoyed that no-one had mentionned how cool it was.

« You know that thing’ll go to sleep if somebody throws a coat over its head » said Salazar nastily.

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The tomato thief – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : une vieille femme aux talents surnaturels veille jalousement, au bord du désert, sur ses tomates.

Avis : au-delà de la dose d’humour habituelle d’Ursula Vernon, cette nouvelle recèle plusieurs trouvailles liées à l’imaginaire du far-west américain (petit conseil : avant votre lecture, allez jeter un oeil sur la définition du Jackalope qui peuple le désert)

Citation :

« Blessed St. Anthony », she prayed, as she folded her quilt, « give me strenght to defend my tomatoes ».

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Razorback – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : une sorcière s’attache plus que de raison à un animal de compagnie inhabituel.

Avis : le ton est plus mélancolique que ce à quoi Ursula Vernon habitue ses lecteurs, même si le style reste efficace.

Citation :

She was a good witch and a decent person, but decent people aren’t always easy to live with. So at the end of the day, Sal’s best friend was a razorback hog.

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The Truth Is a Cave in the Black Mountains – par Neil Gaiman

Propos : un homme de petite taille s’en va trouver un guide pour le mener à une grotte menant à un trésor.

Avis : tout le talent de Neil Gaiman s’exprime, ici, dans sa manière de dévoiler, petite phrase par petite phrase, les motifs de plus en plus complexes des actions des personnages. J’aimerais être original en parvenant à critiquer sévèrement cet auteur, mais il ne me facilite pas la tâche…

Citation :

You, with your hand. Me, only a little man. It’s fine heroes we are, who seek our fortunes on the Misty Isle.