Godblind – par Anna Stephens : fantasy au stade amibe

Ce roman a bénéficié ces derniers mois d’un bouche à oreille non négligeable sur les réseaux sociaux.

Godblind se veut le digne rejeton de le veine grimdark fantasy, en se taillant une place au hachoir entre les livres de Joe Abercrombie et ceux de Mark Lawrence.

Quitte à abuser des détails gores et des personnages pré-fabriqués.

Quitte à multiplier les petits rebondissements comme autant de hoquets intempestifs.

Quitte à se révéler aussi mou que les biceps d’un certain Dobby.

Notre cher et fidèle Dobby

Pitch : dans un monde à peine présenté, des adorateurs des Dieux du Sang planifient leur revanche contre des gens sympathiques.

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Histoire à trous

Voici un roman où les méchants adoptent un régime ‘globule rouge’. Ils violent, pillent, réduisent en esclavage de pauvres innocents, et ne respectent que la règle du plus fort.

Question : les imagineriez-vous en chaussette prendre leur petit déjeuner ?

Les gentils se font appeler les Loups. Vous les trouverez forts, courageux, honnêtes, réunis au sein d’une famille, et occupés à former une grande ronde de l’amitié quand ils ne défendent pas leurs terres.

Question : ces personnages datent des scénarios Playmobils de nos 6 ans. Si nous avons grandi, pourquoi pas eux ?

La fantasy taillée dans un bloc granitique de « premier degré » n’est plus acceptable. Des centaines d’auteurs de l’imaginaire se sont creusé la cervelle pour faire évoluer les Conan le Barbare, les Aragorn et autres Pug l’apprenti. Ils ont introduit dans les personnages de la nuance, de l’humanité, des contradictions, parfois un grain de folie ou un équilibre propice au développement de vraies personnalités. Ils nous ont débarrassé de la propension à abuser des majuscules – de la Lumière contre le Sang dans le Chemin de la Gloire – et à se vautrer dans les lieux communs.

Que l’on en tienne compte !

Voici à titre d’exemple, quelques stéréotypes d’un autre âge glanés dans Godblind :

  • le héro principal se fait attaquer par des chiens de guerre, et, alors que les bêtes cherchent à lui arracher la gorge, il s’excuse de les poignarder…
  • un traître grommelle son plan machiavélique dans le dos d’un monarque, mais le héro est justement là dans l’ombre pour l’entendre…
  • deux femmes se réconcilient immédiatement à l’aide d’une simple babiole. Leur différent porte pourtant sur la mort de plusieurs dizaines de personnes…

Amen.

Et si on injectait du sang et de la bière dans un roman gonflable ?

Comment transformer votre roman de fantasy en pseudo grimdark-fantasy et cela en seulement 5 étapes :

  • insistez sur la torture, les viscères, et les mutilations qu’entraînent forcément les jeux avec des haches et des épées,
  • donnez à vos gentils un petit côté truand tout à fait inoffensif – au fond ils auront un bon coeur,
  • sacrifiez quelques personnages au dieu du Commerce, et de nombreux figurants,
  • faites bien sentir au lecteur que l’époque est aux villages rasés et aux barbes incendiés – ou l’inverse,
  • adoptez de temps à autre le point de vue des adeptes du Mal.

Il n’en faut pas plus pour gagner l’auto-collant adéquat, et pour prendre votre place dans la file des livres à la mode.

Pitié, que l’on arrête de comparer ce roman à ceux de…

Joe Abercrombie nous a gratifié de romans brutaux et cyniques comme La Trilogie de La Première Loi, les Héros et Servir Froid.

Ses histoires ne nous parlent pas d’une lutte entre le Bien et le Mal, mais :

  • de l’influence du commerce et de l’argent dans le développement des empires,
  • de la folie de personnages principaux incapables de se fondre dans le moule,
  • de l’importance des bottes neuves et des moyens de communication pour gagner une guerre,
  • de l’incapacité tragique des héros à construire quoi que ce soit de durable sur la violence brute,
  • de la difficulté à s’extraire de sa condition originelle, malgré la gloire et malgré l’or.

La différence est donc majeur : dans un roman comme Godblind, la victoire se gagne sur les champs de bataille, ou par traîtrise. Dans ceux de Joe Abercrombie, elle doit tout aux jeux d’influence, aux préparatifs ou même aux conjonctions d’événements relevant du hasard. Le premier est prévisible, pas le second.

Citation :

You who are the army of the Red Gods, you whose feet walk the Dark Path swinging the hammers of Their just vengeance, hear me. The Dark Lady and the God of Blood have spoken.

The Stone Sky – par N. K. Jemisin : 10 promesses tenues (Tome 3 la série de la Terre fracturée)

Tout au long de sa trilogie de la Terre fracturée, Nora K. Jemisin délivre ses informations au compte-goutte.

Au point que l’on en vient à se demander s’il l’on aura un jour une vision claire de ce monde.

Avec ce dernier tome, The Stone Sky, l’auteur répond cependant à toutes nos attentes.

Plus que cela, même, elle ne cesse jamais d’étendre son univers. Et, ce faisant, elle lui donne une dimension impressionnante, rarement égalée dans la littérature fantasy.

Cerise sur le gâteau, elle dénoue le drame de la relation mère-fille avec autant de beauté que de sobriété.

Que demander de plus ? – pas une blague, vous êtes dans la mauvaise trilogie pour ce qui est de l’humour.

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On attend du dernier tome d’une trilogie de fantasy qu’il clôt l’aventure, tant du point de vue de l’action que des informations nécessaires à sa bonne compréhension.
Ici, la promesse est tenue.

En lisant The Stone Sky :
– vous apprendrez où et comment le conflit a commencé,
– vous saurez comment il va se conclure, et ce qu’il restera de la Terre fracturée,
– vous comprendrez comment sont nés les mangeurs de pierre,
– vous serez accompagné-e pour la première fois d’un narrateur à la première personne – et ce ne sera ni Essun ni Nassun,
– vous contemplerez le face-à-face entre la mère et la fille ‘orogènes’,
– vous connaîtrez le rôle du père, et celui de Schaffa,
– vous visiterez le lieu où se réfugient les gardiens durant la cinquième saison,
– vous voyagerez aux antipodes de la Terre,
– vous saisirez ce que l’auteur appelle ‘magie’ dans son univers, et ce que l’on peut en faire,
– et vous verrez comment s’occupent les mangeurs de pierre quand ils s’ennuient…

 

Si vous avez eu le courage de lire le second tome de la trilogie de la terre fracturée, n’hésitez pas une seconde à poursuivre sur votre lancée.
La situation vous paraîtra, à la fin de The Stone Sky, infiniment plus claire, et d’autant plus belle qu’elle est subtile.

Citation :
« Every Season is the Season for us. The apocalypse that never ends. »

The Obelisk Gate – par N. K. Jemisin : terre fracturée mais fertile (Tome 2 la série de la Terre fracturée)

Le premier tome de la trilogie de la Terre fracturée, La Cinquième Saison, est paru en France le 6 septembre 2017 aux éditions J’ai Lu. Il est signé Nora K. Jemisin, et il a gagné le célèbre prix Hugo 2016 .

Si vous en appréciez la subtile construction autant que l’esprit torturé de Essun, vous pouvez d’ores et déjà vous jeter sur la version anglaise du second tome : The Obelisk Gate – également prix Hugo.

Comme un mineur devant un bon filon, il vous faudra à nouveau creuser, conserver votre attention, et avancer patiemment pour profiter de toutes les subtilités de ce roman dense, exigeant et toujours plus dramatique.

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La découverte continuelle d’une Terre aussi riche que torturée.

La grande majorité des trilogies appartenant aux littératures de l’imaginaire répond au schéma suivant :

  • un premier tome apporte de très nombreuses informations sur le monde dans lequel se situe l’action,
  • un second tome développe l’intrigue et les rebondissements,
  • un troisième tome conclue l’histoire en mettant un terme à tous les ressorts narratifs enclenchés.

A contrario, la Terre de N.K. Jemisin est frustrante lors des premiers contacts. Elle ne délivre pas toutes les informations attendues.

Puis elle distille de nouvelles données, sans cesse, dans The Fifth Season comme dans The Obelisk Gate. C’est un enrichissement permanent, qui exige du lecteur une attention maintenue et une capacité à remettre en question ses postulats.

Cette découverte continue est possible car la Terre fracturée est un palimpeste.

Chaque saison, chaque nouveau cycle de catastrophes, entraîne une remise à plat des acquis et la reconstruction des civilisations sur les ruines des anciennes.

Les héros et héroïnes doivent fouiller pour dénicher la moindre parcelle de connaissance. A plus forte raison dans un monde hostile où les factions, lentes à émerger, se paralysent mutuellement.

La bonne réponse est qu’il n’y a pas de bonne réponse

N. K. Jemisin pose de nombreuses questions à travers sa trilogie. Des questions sur les rapports de l’Homme à ses pairs, à la différence, à son environnement et à son égo.

Elle le fait en enclenchant une mécanique monstrueuse, de taille à écraser presque tous les protagonistes.

Puis elle les laisse se débattre pour trouver la bonne voie et la bonne issue, si bonne voie il y a et si issue il y a.

Surtout, elle ne délivre pas de message, et encore moins de morale.

N. K. Jemisin préfère ausculter leurs états d’âmes, leurs errements et leur stupéfaction devant l’étendue sans cesse croissante des questions sans réponses.

Elle les regarde explorer leurs pouvoirs et en payer le prix.

A noter également qu’elle échappe à une tentation : celle de présenter l’émergence des pouvoirs telluriques comme un stéréotype darwinien sur la survie du fort et l’extinction du faible.

Elle préfère mettre en avant la coopération, l’adaptabilité et la remise en cause des préceptes moraux et sociaux comme clés de la survie. Quand bien même ses personnages sont littéralement capables de déplacer des montagnes.

Citation :

Nassun doesn’t know where they take him, […], and she never knows anything of his ultimate fate other than that she has killed him, which makes her a monster.

« Perhaps, » Schaffa tells her as she sobs these words. He holds her in his lap again, strocking her thick curls. « But you are my monster. »

Blackwing – par Ed McDonald : corbeau de bonne augure (Tome 1 du cycle The Raven’s Mark)

Blackwing est un roman de fantasy à la construction parfaitement maîtrisée.

Par :

– le rythme de l’écriture,

– la capacité d’évocation par le verbe,

– les mystères et leurs dévoilements minutés,

– la sobre originalité d’un univers à peine évoqué…

…il constitue un vrai modèle du genre.

Et c’est bien ce qui me chagrine un petit peu.

Malgré tout le plaisir que j’ai ressenti en engloutissant ce livre, je reconnais là le goût de cette recette trop parfaite.

Un mélange  lisse d’action et de suspens qui sont le sucre et la graisse dont mon cerveau raffole.

Pas toujours pour son bien.

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Que ses premiers chapitres soient gravés dans les manuels d’écriture…

…parce que j’aimerais que tous les romans soient aussi bien lancés !

Ed McDonald a réussi à donner aux mots toute leur puissance évocatrice, en utilisant un ton incisif, des informations délivrées au compte-goutte, et surtout, surtout, un bestiaire qui tape droit dans notre imaginaire.

Le cocktail détonne, et quand un chasseur de tête, vétéran de surcroît, panique à la simple vision  d’une empreinte de pied d’enfant dans un tunnel, je frémis avec lui.

S’ensuit la mise en place efficace d’un intrigue basée sur une montée croissante de la tension narrative, jusqu’au coup de théâtre final.

Là dessus, dans l’absolu, rien à redire : Blackwing est ficelé sans anicroche, et pour peu que vous soyez dans le feu de l’action, vous ne verrez rien venir.

D’autant plus que Ed McDonald ne lésine pas sur les morts et la destruction pour faire monter la pression.

Mais qu’en restera-t-il ?

Malgré quelques originalités éparses (et je retiens particulièrement la manière dont les corbeaux messagers font leur apparition), et malgré, je le redis, le plaisir que l’on prend à lire Blackwing si l’on souhaite se détendre, il n’existe que peu de marqueurs qui le distinguent de la production de « grimdark fantasy » actuelle.

Il reprend une recette déjà utilisée, par exemple, avec brio dans le livre Among thieves de Douglas Hulick (traduit en français sous le titre Prince de la Pègre).

Celle d’une trame narrative rythmée comme un one-man-show version La Compagnie Noire.

Suffisamment bien écrit pour que l’on s’en souvienne (un mois après l’avoir lu, je garde de très bons souvenirs de tout le déroulé des évènements fictifs relatés dans Blackwing), il laisse un goût de trop peu.

Car je reste sur l’idée que Ed McDonald est capable de rédiger quelque chose de plus hors-norme, plus subtil et plus intéressant sur le long terme.

Quelque chose qui ressemble moins à une pâtisserie sucrée calibrée pour le bliss-point (cet équilibre entre sucre et gras auquel notre cerveau est accro).

Quelque chose qui renouvelle un chouïa cette dark-fantasy menacée par ce prédateur abruti mais implacable : la tentation, chez les auteurs, d’une forme de répétition collective.

Citation :

‘We have walls, guns, blades and brandy,’ I said, turning my voice hard. ‘And fuck me but those are good ingredients to whip up a fight. »

The court of broken knives – par Anna Smith Spark : glamour, gore et beauté

Anna Smith Spark se présente comme la ‘reine de la grimdark fantasy’.

Entendez par là : la référence d’une fantasy violente et cynique.

De celle qui prend plaisir à énucléer les bébés chatons/dragons/elfes dès le réveil.

Entendez surtout par là : une fantasy loin du merveilleux, loin des héros sans peur et sans reproche, loin d’une naïveté mielleuse, voir dégoulinante.

Entendez par là : de la bonne fantasy.

Anna Smith Spark ambitionne de se ranger aux côtés de Glen Cook, Joe Abercrombie et George R. R. Martin. Voir un petit peu au-dessus en raison du port assumé de talons hauts.

Et elle entame très bien son ascension, par un premier livre percutant : The court of broken knives.

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L’art d’écrire au service de la laideur

La première qualité d’un bon livre de grimdark fantasy est de ne pas sublimer la violence.

Au mieux, un combat y est une tâche simplement nécessaire à accomplir (comme lorsque les mercenaires de la Compagnie Noire trucident mécaniquement des rebelles pour honorer un contrat).

Au pire, il s’agit d’une boucherie bestiale dans laquelle les héros risquent autant de se massacrer entre eux que d’étriper leurs adversaires.

Ici, les passes d’armes sont brouillées dans leur description par des émotions brutes et par l’urgence du moment.

Rien de majestueux, rien de gracieux.

Bien au contraire, on y accentue les odeurs de tripes qui sortent, la crasse dans laquelle on patauge, et la complète absence de gloire que l’on retire d’une bataille, quand on appartient à la piétaille.

Et voici la seconde qualité de la grimdark fantasy : que les héros soient nobles ou non, ils pataugent toujours dans une forme de boue.

Et plus ils poursuivent des idéaux, plus ces idéaux sont grandioses, plus ils s’enfoncent.

Ici, les rêves de grandeur sont des poids qui lestent les jambes. La gloire est une tâche de sang ou de vomi indélébile sur les gambisons et les armures.

Les héros ne trouvent le bonheur que dans de furtifs moments d’évasion : un repas pris le soir avec ses compagnons, une étreinte au fond des bois, un simple moment de tranquilité.

Sous ses dehors de conte cruel, la grimdark fantasy est une ode aux petits plaisirs de la vie.

La troisième qualité de la grimdark fantasy est que l’histoire y est tordue.

Dans ce roman, vos amis ne le sont pas pour la vie.

Vos ennemis non plus.

Et l’intrigue suit des chemins si tortueux qu’il est fort heureusement impossible de prédire ce que les 100 prochaines pages vont apporter.

On peut toujours arguer que les trahisons sont attendues. Mais bien malin qui pourra deviner d’où elles viendront.

On peut toujours s’attendre au pire et être blasé. Mais cette forme de fantasy vous surprendra alors par quelques touches d’optimisme.

On peut aussi se laisser entraîner sans poser de question.

La beauté du prince du gore

The court of broken knives se distingue du canon du genre par sa fascination pour le glamour.

Ce que l’on pourrait appeler de nos jour une « image publique de son héros ».

Par une forme de magie, le héros irradie de charisme.

Il sait enflammer la moindre foule malgré son absence totale de ‘hauts faits’.

Il ne prononce aucun discours émouvant, il n’annonce aucun but si ce n’est sa propre grandeur. Il ne regarde même pas ses soldats.

Il ne fait preuve d’aucune qualité, et pourtant son image est si parfaite que les combattants le suivent et meurent pour lui.

Je ne saurais dire si c’est un hommage à notre propre fascination pour des choses superficielles, ou un jeu sadique de l’auteure.

Toujours est-il que le résultat est une forme perverse de conte de fée au sein d’un environnement brutal à souhait.

Citation :

Until Skie found him, and somehow death in battle had seemed marginally less unapealing than death choking in his own vomit. Everything after that had been happenstance. Chaos and confusion and still half-hoping he could just die on them.

Below – par Lee Gaiteri : bonne pioche

Vous aimez les explorations de donjons souterrains ?

Les lentes progressions dans les profondeurs des tunnels ?

Les ambiances claustrophobes ? Les pièces éclairées par des torches, des orbes ou des champignons qui ont le bon goût de luire dans le noir ?

Alors vous allez retrouver ici l’ambiance qui vous plait.

Une ambiance accaparée par les jeux vidéo via les RPG et hack&slash.

Une ambiance que les romans de fantasy délaissent : il faut croire que le donjon est un cliché poussiéreux.

Ce roman est là pour remédier à cette injustice.

Il nous plonge avec délice dans les affres de la fièvre de l’or. Celle qui pousse à renoncer à la lumière du jour pour affronter tout ce qui rampe dans la pénombre.

Below aime sincèrement les donjons.

Et cet amour est contagieux.

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Eluder pour mieux raconter

L’auteur a le bon goût d’éviter les explications.

Il sème ses indices sur son univers emprunt d’Histoire réelle autant que d’élément de fantasy classique (magie, gobelins, etc)..

Il attribue les compétences et les habilités aux aventuriers sans les cloisonner à un rôle de guerrier / mage / archer / comique-qui-va-mourrir-en-premier.

Il relie les tunnels de son monde souterrain sans nous gratifier d’une carte en trois dimensions.

Bref, il plante son univers avec aplomb, et le déploie le plus naturellement du monde.

A ceux qui cherchent une cohérence, ou qui ont besoin de tout comprendre, la situation peut paraître perturbante, voir parfois absurde. J’y trouve un parti pris assumé, très efficace pour qui veut bien se prendre au jeu.

Dessine moi tout un bestiaire

Ce livre est un hommage.

A ce titre, il prend bien soin de passer en revue toutes les créatures du ‘donjon de référence’.

Il nous les présente gentiment, juste avant de les disperser au quatre coins des grottes avec du sang et des autres composants organiques.

De manière détaillé, il se penche sur la principale leçon des explorateurs : l’art de se battre en utilisant son cerveau, pour utiliser les sorts et les éléments, et pour adapter l’arme à son ennemi.

C’est une évidence pour un joueur chevronné, mais ce n’est pas une logique utilisée si souvent dans les romans de fantasy.

Donnez ce roman à un joueur : il appréciera les mises à mort sur mesure des ennemis de nos aventuriers.

Le goût des intrigues

Il y a deux moteurs à l’expédition sous terre qu’organisent les aventuriers :

  • la folie des profondeurs, celle qui pousse à tenter le tout pour le tout pour un avenir glorieux,
  • l’esprit retors du héros, incapable de penser droit même devant un fil à plomb.

Le romancier les utilise comme deux jambes de longueur égale pour avancer.

Il y gagne un équilibre entre scènes d’action et turpitudes intérieures, ne laissant au final que peu de répit au lecteur.

Avec cette petite mécanique bien rodée, l’intérêt s’accentue à chaque escalier descendu, jusqu’à une fin bien maîtrisée.

Si un jour votre neveu vous demande une histoire d’exploration souterraine à préférer à une ‘sortie par une belle journée ensoleillée’, ne lui tendez pas Jules Vernes. Offrez-lui Below.

Citation :

« I’d just like to know what I’m dealing with », Jase protested.

« No, » said Cirawyn. « You wouldn’t. »

Red sister – par Mark Lawrence : soirée couteaux – pyjamas (VF : Soeur écarlate, éditions Bragelonne)

Dans Red Sister / Soeur écarlate (aux éditions Bragelonne ), suivez les aventures de Nona, une petite tueuse de neuf ans qui apprend, dans l’univers de Mark Lawrence, à :

– pardonner

– devenir infirmière

– jouer à la poupée

– massacrer toujours plus efficacement.

Mais entre copines.

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Mark Lawrence se moque des parcours initiatiques.

Car dans un parcours initiatique, le héros apprend de ses failles et de ses erreurs :

  • il écoute (in fine) ses compagnons de route et ses maîtres,
  • il apprend et tire d’une série d’aventures une grande leçon sur la vie, l’univers et le reste (la force de l’amitié, ou la puissance de la sagesse intérieure, ou la vertu de l’obstination et du travail acharné, ou le sens des priorités, etc),
  • et il éprouve, au dernier chapitre, sa nouvelle stature à travers un combat final.

Fin de l’histoire, merci d’être venu(e).

Je le répète : Mark Lawrence s’en moque, de ce canevas moralisateur. Et c’est bien ce qui donne à ses cycles un côté jouissif.

Ses héros trouvent (et retrouvent) leur force dans leur personnalité originelle, sans que l’on vienne les ‘déformer’ :

  • Le prince des épines est, dès les premiers chapitres, un sociopathe de très grande envergure.
  • Le prince des fous : imprévisible.
  • Red sister : basiquement, enragée.

Ne cherchez pas plus loin. Toute l’histoire consiste ensuite à faire souffrir ces personnages et à constater à quel point ils sont capables de reprendre leur ‘forme’ initiale. On pourrait appeler cela des ‘personnages à mémoire de forme’.

A ce titre, bien qu’ils soient accompagnés dans leur quête par une flopée de frères et soeurs d’armes, les héros de Mark Lawrence satisfont un désir d’individualisme et de puissance.

  • Ils ne se soumettent pas à leur environnement, mais le soumettent.
  • Ils ne rendent compte à personne, malgré les liens d’amitié qu’ils peuvent entretenir.
  • Ils expriment leurs besoins et leurs envies avant toute chose.

Le plaisir que je prends à lire Red sister, je le puise dans mes restes de pulsions adolescentes, voir dans mon cerveau reptilien.

La douleur comme essence d’un moteur à explosion

De toutes les surenchères que Mark Lawrence peut mettre en scène dans ses romans (et je pense par exemple à l’incipit, qui annonce qu’il faut deux cents soldats pour abattre une ‘soeur’), la plus addictive est celle de la souffrance des personnages.

On tourne les pages pour voir jusqu’où ils pourront tenir (dans une logique très bien exprimée dans le Ventre de l’arc de K. J. Parker), pour voir quelle quantité de supplice ils pourront encaisser avant de réagir.

Et cette réaction, qui ne manque pas de venir, on l’espère proportionnelle à la douleur reçue par le héros.

D’où des explosions de violence savamment contenues, et encore plus savamment libérées.

Red sister ne fait pas exception à cette logique.

Roman d’un auteur à ses fans

Bien qu’il ne soit pas nécessaire de faire partie des initiés pour aborder ce nouveau cycle, Mark Lawrence s’adresse avant tout à ses lecteurs assidus :

  • Ceux que vise la campagne de communication de ce bestseller programmé.
  • Ceux qui connaissent les particularités de ce monde glaciaire, techno-magique.
  • Ceux qui se demandent, avant même d’ouvrir le livre, de quelle ancêtre il s’agit, en listant dans leur tête les candidates potentielles.
  • Ceux avec qui l’auteur joue, en dosant les temps passé, présent et futur de manière toute professionnelle.
  • Ceux qui seront immédiatement intéressés par les liens (assez naïfs, quand même) tissés entre les différentes soeurs dans leur prime jeunesse.

Des lecteurs conquis d’avance, donc. Car, voilà, l’univers n’est que très peu enrichi par ce nouvel opus.

L’intrigue est assez maigre, et l’on oublie facilement que les héroïnes sont adolescentes, tant leurs raisonnements peuvent devenir pragmatiques.

La sororité et son lot de liens affectifs ne sont pas très convaincants.

Pas de nouvelle recette donc. Plutôt le nouveau cookie que l’on va piocher dans une boîte déjà ouverte – et presque déjà vide ?

Citation :

The punch she delivered to his throat held such force that her arm passed through his neck, scattering the small bones of his spine in a crimson splatter.

 

Kings of the Wyld – par Nicholas Eames : si les Rolling Stones étaient un groupe d’aventuriers…

Dans la Fantasy, les vieux héros arthritiques reprennent souvent les armes.

Et, petit poncif, ils ont tendance à découper les jouvenceaux en rondelle sans même se fatiguer.

Le Cohen de Pratchett, ou le Druss de Gemmel, se tiennent la hanche en se levant le matin. Mais au combat, ils restent de stature héroïque.

Donc presque intouchables.

Les retraités de Kings of the Wyld fait mentir ce préjugé (pour mieux le rattraper par la suite, mais c’est une des constantes de la Fantasy légère).

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Faites-vous plaisir, faites vous avoir.

C’est une recette simple qu’applique Nicholas Eames.

Il nous présente des héros en nous parlant d’abord de leurs faiblesses.

Il leur promet une dernière quête, un baroud d’honneur.

Et il nous offre un roman d’action classique, de bout en bout.

Rien de trépidant à première vue.

Ce qui le sauve, et ce qui vaut la peine de l’extraire des romans de fantasy copiés/collés qui inondent les étals, c’est la constante ironie de ce roman.

Au delà des nombreuses blagues qui émaillent le récit, Kings in the Wyld nous propose une quête en laquelle les héros ne croient pas vraiment.

Ils partent à l’aventure par habitude, sans se voir réussir.

Ils disent au revoir à leur famille sans tout à fait s’imaginer revenir.

Et ils se comportent de manière héroïque presque par accident. Sans faire attention, pourrait-on dire.

C’est un petit peu la même chose que réalise ce roman : il séduit sans trop le chercher, il s’offre des incursions dans un imaginaire tantôt presque enfantin (avec des ours hiboux), tantôt très adolescent (tripes et roulés-boulés), tantôt plus mature (lorsque les héros ne peuvent pas lutter contre la maladie), et il happe le lecteur avec d’autant plus de facilité que l’aventure qui nous plaît n’a besoin que d’un soupçon d’originalité…

Citation :

At his shoulder walks a sorcerer, a cosmic conversationalist. Enemy of the incurable rot, absent chairman of combustive science at the university in Oddsford, and the only living soul above the age of eight to believe in owlbears.

Norse mythology – par Neil Gaiman : épique camisole

Un nouveau Neil Gaiman !

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [expectatif].

Sur la mythologie nordique !

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [interrogatif].

Ce n’est pas une histoire ! Mais une saga en prose !

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [dubitatif].

Une histoire de dieux, de géants, d’armes magiques, de trahisons et de destins.

Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah [s’étire les bras et va se coucher].

loup

Un canevas magnifique…

La mythologie nordique regorge d’images fortes dans lesquelles il est facile de puiser : Odin, Thor, Loki, les steppes gelées et les palais éternels réservés aux valeureux guerriers. L’imaginaire de tous les lecteurs ne demande qu’à nous renvoyer des stéréotypes glorieux, préparés par des livres, des films ou des bandes dessinées.

Et il est vrai que cette mythologie a ce qu’il faut de consistance pour réveiller les plaisirs primaires du lecteur (sagesse mystique de l’un, force brutale de l’autre…).

Et ce qu’il faut de pans d’ombre pour y glisser ses histoires sans choquer le puriste.

Elle a l’envergure d’une histoire du monde, avec sa genèse et son apocalypse, son vocabulaire exotique et sa morale.

Son et lumière, tout y est.

Peut-on vraiment en vouloir à Neil Gaiman d’avoir cédé à la tentation ? La pomme est rouge et juteuse à souhait.

D’autant plus qu’il dépeint des dieux nordiques assez truculents, en froid avec des géants de glace qui leur sont bien proches, incapables de réagir devant l’adversité autrement que comme une bande d’ivrognes et de débiles surpuissants (Loki mis à part).

D’autant plus également qu’il apporte une touche de nuance et de complexité à une histoire bien souvent résumée à des affrontements binaires (Thor contre Loki, Odin contre Fenrir, Thor contre un vase d’hydromel…).

Un canevas magnifique… dans lequel Neil Gaiman se trouve bien engoncé.

Qu’elle est belle, donc, cette trame !

Mais qu’est ce que Neil Gaiman peut en faire ? Rien de neuf.

En définitive, sa mythologie reste une histoire de combats et de ruses, enchaînés à un rythme presque mécanique, comme la rédaction d’un écolier sur le thème des vacances (alors cet hiverse tonton Thor a fracasséer une montagne, et puis il a fracassé des géants, et puis Loki lui a noué les lacets et puis…). 

Il n’y a plus de style, plus d’ambiance.

Neil Gaiman ne fait pas subtilement  comprendre au lecteur que le marteau de Thor est surpuissant : on l’annonce au lecteur tel quel : « il est surpuissant ».

A la lecture de ce livre, j’avais l’impression d’entendre un huissier déclamer d’une voix monocorde « et maintenant, la pièce 25, un marteau de Thor, il est surpuissant ».

Neil Gaiman m’a fait rêver dans American Gods en s’appropriant d’une manière toute personnelle des idoles du passé du présent.

Il a sous entendu des combats formidables en seulement quelques lignes dans Nobody Owen.

Il m’a émerveillé dans ses nouvelles avec de simples histoires de chat.

Dans tous ces écrits, il a pu prendre ses aises, développer son originalité, et s’approprier son univers.

Mais pas ici.

Ici il a suivi les règles de narrateurs moins doués que lui, comme un scénariste hollywoodien se pliant à des canons d’écritures éculées pour séduire le plus grand monde.

Ou peut-être a-t-il réalisé un hommage à des comics qui ne font pas partie de ma culture. Voilà tout.

Ce n’est pas grave si je ne suis pas la bonne cible de ce roman : j’attendrai quand même le prochain. Avec des Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah.

Citation :

« Fair enough,  » said Thor. « What’s the price ? »

« Freya’s hand in marriage. »

« He just wants her hand ? » asked Thor hopefully. She had two hands, after all, and might be persuaded to give up one of them without too much of an argument.

 

 

 

Senlin Ascends & Arm of the Sphinx – par Josiah Bancroft : classiques en devenir

J’ai cédé devant toutes les critiques élogieuses qui fleurissent sur la Toile, à propos de ces deux livres sans éditeur.

Senlin ascends, tome 1 de The Books of Babel. Arm of the Sphinx, tome 2.

Deux pépites qui méritent d’être lues. Et portées par des foules de lecteurs enthousiastes, jusqu’à qu’elles trouvent leur place parmi les classiques de la fantasy.

Deux histoires indissociables, tant la lecture du premier tome pousse à se jeter sur le deuxième.

Deux surprises, tant l’univers proposé est riche, et potentiellement plus riche encore.

Chapeau bas.

En attendant impatiemment la suite.

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En un mot : Senlin, instituteur d’un petit village, part en voyage de noces pour la fameuse tour de Babel. Sans savoir qu’il y commence une nouvelle vie…

La valeur de l’équilibre

C’est une réflexion que l’on peut se faire aussi bien en dévorant les histoires de Harry Potter qu’en goûtant à de la bonne cuisine :

« tout tient à un excellent équilibre entre les différents ingrédients » :

  • Le dosage des différents éléments de l’intrigue,
  • la composition des personnages,
  • les descriptions vives et pourtant mesurées d’un univers délicatement steampunk…

Tout concourt à former dans l’imaginaire du lecteur une scène vivace dans une intrigue que l’on suit avidement. 

Vous aurez sans doute lu des livres plus drôles. Ou plus intenses. Ou plus épiques.

Mais il faudra vous creuser la tête pour en trouver un qui, distillant tous ces ingrédients sans en avoir l’air, vous captivera plus que celui.

Même si vous vous considérez comme un vieux de la vieille de la fantasy. Vous voici prévenus.

Senlin, héros détaché

De nombreux romans de fantasy prennent pour acquis l’attachement du lecteur au personnage principal. C’est le Héros, donc tu l’aimes.

Ils nous livrent une lutte du faible contre le puissant. Ils nous pointent du doigt ce qui doit être beau, laid, bon et mauvais.

Josiah Bancroft préfère le héros qui n’en a pas l’air. Celui qui ne cherche pas à conquérir les foules, ou à jouer au ‘badass’ solitaire.

Celui qui n’est même pas admirable.

Son personnage d’instituteur sobre et raisonné est ô combien rafraichissant.

Il ressemble au professeur le plus strict dont vous pourriez vous souvenir : cet anti-aventurier qui mesure le monde plus qu’il ne le parcourt.

Ce sera lui, votre compagnon de route au cours de votre ascension de la tour de Babel.

Lui qui sera capable de vous surprendre, comme une leçon qui, malgré vous, se révélera intéressante.

Roman d’apprentissage par accident

Vous devinez sans doute que le brave instituteur va s’endurcir. Se découvrir de nouvelles facettes. Prendre du poil de la bête.

Mais à plus d’une occasion, vous serez heureusement déçus.

Le cycle de Babel ne raconte pas l’ascension d’un homme selon une trajectoire linéaire, ce serait tellement rébarbatif.

Il narre ses errements, ses erreurs, ses chutes et ses hésitations, avec ce qu’il faut comme réflexions pour crédibiliser les situations.

Il n’accouche pas d’un stéréotype, mais d’un individu qui garde sa complexité et son humanité.

C’est sans doute pour cette raison qu’il conserve son intérêt tout au long des deux tomes, sans jamais faillir.

Ce que je ne peux pas dire du livre sans poser de question à l’auteur

On pourrait s’amuser à faire une lecture sociale des livres de Babel.

Ou se concentrer par chauvinisme sur les références françaises qui ponctuent les livres (le peintre Ogier, le révolutionnaire Marat…).

Ou se focaliser sur les références religieuses d’un symbole biblique rarement utilisé en fantasy.

Et sans tromper sans doute du tout au tout.

On peut aussi, plus fidèlement, suivre un forum auquel répond directement l’auteur <- lien.

Citation :

« Adam, call me Tom. It’s nice to see a friendly face. »

Adam’s expression clouded again, and his grip weakened. « You have no friends. »

Senlin laughed, startling Adam. « That’s what all my friends say ».

NB : grâce à la coopération de M. Bancroft, ces deux livres ne sont plus disponibles uniquement sur Amazon (puisse-t-il un jour faire travailler ses salariés dans des conditions décentes), mais également sur Kobo. Et sur son site.