The Hanging Tree – par Ben Aaronovitch : à surcharger la branche… (Tome 6 du cycle Peter Grant)

Avec Rivers of London, Ben Aaronovitch avait trouvé un cocktail bien sympathique : de la sorcellerie mélangée au train-train d’un bobby londonien.

Livres de magie et règlements intérieurs, paperasserie et boules de feu : le héros jonglait avec les contraintes d’une carrière dans le surnaturel mêlée à une vie étriquée.

Mais voici venu le sixième tome. Et on finit par les connaître, les ingrédients de la série de Peter Grants.

Gare à l’écoeurement.

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Amorce de l’histoire : Peter Grants doit régler une de ses dettes. Ce qui l’amène à commencer une nouvelle enquête avec une mission particulière : « oublier » l’une des suspectes.

Bonne vieille recette

On trouve toujours, de ci de là, des passages qui font mouche.

Et le héros garde ce côté rafraichissant propre aux benêts. Il fonce vers le danger sans faire de beaux discours. Et, après coup, il regarde le tas de cendre qui l’entoure, avec un regard de chien pris en flagrant délit de chapardage.

Mais il est bien difficile de définir la saveur particulière de ce tome par apport aux autres.

  • Lesley joue toujours avec le héros, comme un chat avec une souris noire.
  • The Faceless Man & Nightingale incarnent encore les côtés opposés de la magie.
  • Les montres et les voitures occupent la même place dans le roman que dans un magazine masculin. Donc : presque toute.

Rien de neuf sous le soleil londonien.

Alors s’il te plaît, Ben Aaronovitch, pour le prochain tome, introduis des dinosaures, disserte sur le ragoût à la menthe, fais danser ton Homme sans Visage, ou remplis de tentacules la moindre tasse de thé…

Ce que tu veux, mais par pitié, épice ta recette !

NB :

A noter la difficulté particulière que représentent les abréviations de l’administration britannique (PC, DAC, CTC, UCH, PSU, NHS, PLOSA, TSG, DI…). Surtout quand on ne connaît même pas leur équivalent en français…

Citation :

Now, personnally, I’d have been happier driving an armoured personnal carrier in through the front door. But since we’re the Met, and not the police department of a small town in Missouri, we didn’t have one.

Citation 2 :

– ‘Does it happen a lot ? ‘ asked Caroline.

– ‘Nope’ I said. ‘Sometimes Beverley rescues me, sometimes Lady Ty, occasionnally Molly – I think there is a rota.’

 

The Builders – par Daniel Polansky : dynamite, revolvers et longues, longues moustaches

Voici un roman adolescent, empli de violence, de clichés, de poses et de répliques de durs à cuir.

Et n’allez pas croire qu’il s’agit là d’un reproche.

Daniel Polansky a écrit ce roman au second degré, pour le simple plaisir de revisiter à la sauce rongeurs des scènes cultes de western et de fantasy.

A l’inverse d’un taxidermiste, il ne fige pas souris, belettes et mouflettes, mais les remplit d’adrénalines et de caractères de badass !

A savourer comme une Légende de la Garde survitaminée.

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Amorce de l’histoire : un capitaine souris rassemble son ancienne équipe pour prendre sa revanche sur d’anciens camarades qui, 5 ans plus tôt, l’ont trahi et l’ont laissé pour mort.

Une recette classique respectée à la lettre

Tous les ingrédients sont là : de l’action, du suspens, des personnalités outrageusement exagérées, de l’héroïsme, de la classe, du sang-froid, de la trahison, et une mécanique de vengeance soigneusement huilée.

Le tout incarné dans des rongeurs hauts comme trois pommes.

Imaginez Clint Eastwood en train de mâchouiller une graine de tournesol haute comme sa tête.

Le tout sur un empilement de cadavres.

Vous avez là tout le plaisir de l’auteur, dont on sent l’amusement à chaque ligne.

Il n’y a pas grand chose à dire de plus sur ce livre. Ce n’est « que » une blague potache brillamment menée, un classique parmi les hommages aux classiques, un moment de pur plaisir régressif.

Ce n’est « que » le roman le plus savoureux que je n’avais pas lu depuis bien longtemps…

Citation :

– « This is the greatest hat anyone have ever worn, » he said, pointing at his beret. « This hat was a gift from the Emperor of Mexico, after I saved his life from a rampaging skunk. he begged me to stay on as his chief adviser, but I said ‘Emperor, Bonsoir cannot be caged, not even with bars of gold' ».

– « Mexico doesn’t have an emperor. »

– « That is Mexico’s misfortune, for all the greatest countries have emperors. »

Swords and scoundrels – par Julia Knight : chamailleries à coups de rapières

Ce n’est pas un roman bien écrit.

Ni même bien ficelé, d’ailleurs.

Mais il utilise une mécanique narrative ingénieuse, entre passé et présent, et un jeu d’attraction / répulsion bien mené entre le frère et la soeur.

Et, surtout, surtout, il se situe dans un monde fantasy confronté au progrès technologique.

Quel bien cela fait, de se détacher du poncif « déclin d’une civilisation millénaire dont des héros cherchent désespérément à déterrer des trésors perdus »…

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Gros clin d’oeil à la Révolution française

Dans l’univers de Julia Knight, une royauté est renversée par un mouvement populaire.

Les dieux qui asseyaient son autorité sont bannis.

Et la seule existence d’une divinité est celle d’un Dieu horloger.

—- apparté —-

Peut-être est-ce une erreur, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à la vision religieuse des Lumières qui, loin de réfuter toute existence divine au nom de la raison, lui préfèrent un dieu horloger, minutieux, capable de façonner notre univers dans toute sa complexité, et d’expliquer ainsi toutes les merveilles de la nature que la science découvre.

—- /apparté —-

A cette même époque, les lames sont affinées, et les pistolets à silex et à percussion se sont généralisés.

Voici donc le contexte de ce livre : les deux héros, fines lames forcément, sont, dès les premières pages, dépassés par des armes qui ne nécessitent que quelques minutes d’apprentissage  – le temps de comprendre dans quel sens pointer le canon et où se trouve la gâchette -.

Ils sont rapides, mortels, renommés… et déjà périmés.

C’est pour cette seule raison que, contrairement à de nombreux personnages de fantasy, il est possible de leur pardonner leur insupportable habilité au combat.

Des personnages posés en équilibre

Julia Knight ne ménage pas ses efforts pour affiner les relations d’amour et de haine entre le frère et la soeur.

  • Elle ajoute de la perspective à travers des flashbacks à répétition.
  • Elle explore leurs pensées, leurs envies et leurs contradictions.

Bref, elle tente de la jouer subtil.

Mais, paradoxalement, c’est dans les personnages secondaires qu’elle réussit le mieux à se dégager des stéréotypes.

  • L’ennemi principal du duo de héros est un indécis.
  • Leur meilleur allié est un benêt très réussi.
  • Et les pontes qui tirent les ficelles ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Peu de leçons de morales, donc.

Et encore moins d’occasions de deviner vingt pages en avance ce qui va se passer – au risque d’éprouver le sentiment de n’aller nulle part…

Pas bien subtil, et alors ?

On pourrait lister longtemps les livres du même genre qui le battent à plate couture.

  • Dans le style « histoire de vauriens », les histoires Salauds Gentilhommes sont plus jouissives.
  • Gagner la guerre regorge d’une gouaille dont Julia Knight ne pourrait même pas rêver.
  • Le Prince de la pègre se révèle plus tortueux.

Mais  :

  • Scott Lynch accuse un retard moyen de 3 ans sur ses derniers ouvrages.
  • Jaworsky ne sort pas un livre par semaine.
  • Et Douglas Hulickdéçoit après le premier tome.

Et les lecteurs assidus doivent bien lire…

Dans un genre qu’il n’est pas si aisé d’alimenter, Swords and Scoundrels a le mérite de délivrer une marchandise honnête : une histoire sans trop de fioritures qui jongle avec les idéaux sans morale cachée.

Au regard de la production fantasy actuelle, c’est déjà pas mal…

Citation :

Ok, Vocho, you annoying little bastard. […] At least I know when you’re lying, because your lips move.

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Sept nouvelles pour les jours de versatilité

Parfois, les romans défilent sans parvenir à accrocher votre attention.

J’ai tenté de lire Sorcerer to the Crown, The Dream-Quest of Vellitt Boe, The Shepherd’s Crown, Wolfhound Century… Autant de livres bénéficiant de bonne critiques, pour la plupart sans doute justifiées.

Mais ce n’est pas suffisant.

Pas les jours où l’on a la capacité d’attention d’un lapin sous acide…

Autant se tourner vers des formats courts, dans lesquels les idées des auteurs s’expriment sans préambule.

Laissez-moi donc vous présenter 7 nouvelles anglophones, gracieusement mises à disposition par leurs auteurs sur la Toile, et qui méritent sans doute votre attention.

loup

Freedom is space for the spirit – par Glen Hirshberg

Propos : un russe, réfugié en Allemagne, revient à St Pétersbourg après de nombreuses années d’absence. Il y trouve une ville envahie par des ours silencieux.

Avis : une nouvelle triste et poétique, traitant en filigranes de la « nouvelle Russie » post-URSS, avec l’aide du folklore de l’Est de cet immense pays.

Citation :

A politsiya official had given a brief press conference and said his force had limited ressources and would be devoting them to ‘more pressing and concrete threats such as Chechen guerillas and homosexuals’. And from then on, the bears had been left to wander.

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The e-mail heiress – par Malka Older

Propos : une employée d’un des premiers FAI réalise l’importance des boîte email dans l’héritage affectif des abonnés décédés.

Avis : une mise en lumière intéressante sur un pan occulté de ce qui constitue désormais notre mémoire : notre correspondance électronique.

Citation :

The e-mail servers. The only back-up copy of their collective life’s work, maybe an ascii text graphic of a scene from Lord of the Rings, or a weather-linked schedule for managing the hydroponics, has disappeared from the servers.

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Modern Style with Death Goddess – par A. Lee Martinez

Propos : un agent immobilier fait visiter une maison dans laquelle se trouve une gardienne de l’Au-Delà.

Avis : une nouvelle aussi maline que courte.

Citation :

We can’t have children playing around the underworld.

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The Only Harry Potter Fanfic I Will Ever Write (Probably) – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : les quatre mages fondateurs de Poudlard livrent ensemble une bataille contre des loups-garous chevauchant des basilics.

Avis : une vraie petite mise en scène en l’honneur de Helga Poufsouffle, figure sous-estimée dans la série de J. K. Rowling.

Citation :

Godric was riding a griffin and was a bit annoyed that no-one had mentionned how cool it was.

« You know that thing’ll go to sleep if somebody throws a coat over its head » said Salazar nastily.

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The tomato thief – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : une vieille femme aux talents surnaturels veille jalousement, au bord du désert, sur ses tomates.

Avis : au-delà de la dose d’humour habituelle d’Ursula Vernon, cette nouvelle recèle plusieurs trouvailles liées à l’imaginaire du far-west américain (petit conseil : avant votre lecture, allez jeter un oeil sur la définition du Jackalope qui peuple le désert)

Citation :

« Blessed St. Anthony », she prayed, as she folded her quilt, « give me strenght to defend my tomatoes ».

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Razorback – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : une sorcière s’attache plus que de raison à un animal de compagnie inhabituel.

Avis : le ton est plus mélancolique que ce à quoi Ursula Vernon habitue ses lecteurs, même si le style reste efficace.

Citation :

She was a good witch and a decent person, but decent people aren’t always easy to live with. So at the end of the day, Sal’s best friend was a razorback hog.

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The Truth Is a Cave in the Black Mountains – par Neil Gaiman

Propos : un homme de petite taille s’en va trouver un guide pour le mener à une grotte menant à un trésor.

Avis : tout le talent de Neil Gaiman s’exprime, ici, dans sa manière de dévoiler, petite phrase par petite phrase, les motifs de plus en plus complexes des actions des personnages. J’aimerais être original en parvenant à critiquer sévèrement cet auteur, mais il ne me facilite pas la tâche…

Citation :

You, with your hand. Me, only a little man. It’s fine heroes we are, who seek our fortunes on the Misty Isle.

 

 

The Dungeoneers – par Jeffery Russel : heroic fantasy version SWAT

Les aventuriers à l’ancienne sont de vulgaires amateurs.

Dans les donjons, ils font confiance à leurs épées pour résoudre tous les problèmes, foncent droit devant avec une malheureuse torche, et ne regardent pas où ils mettent les pieds.

Puissent-ils mourir rapidement et ne pas s’en plaindre.

Dans The Dungeoneers, Jeffery Russell se concentre sur une équipe de professionnels du ratissage de couloirs obscurs. L’ouvrage est tactique, tout en restant léger. Dommage qu’il lui manque un soupçon d’âme.

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Novella contrastée

D’un côté :

  • la race des nains est assez bien réussie. Ils ne se cantonnent pas à des barriques à bière sur patte maniant la hache : leur nécessaire adaptation à leur écosystème d’origine (le creux de montagne) est la source de quelques idées originales,
  • la tactique mise en place est cohérente, plus élaborée que le classique « voleur + sorcier + guerrier + clerc », et parfois bien pensée (à commencer par la manière du groupe de frapper à la porte du donjon),
  • quelques blagues font mouche, même si elles ne volent pas bien haut,
  • la novella est assez un genre assez bref pour rester un agréable divertissement.

De l’autre :

  • l’abus de langage parlé alourdit la lecture plus qu’il ne la vivifie (un petit exemple : « Er… jest go behind a tree er sumthin’ ‘n wash yer hands after, eh ?« ),
  • le donjon est, par nature, un dédale complexe de couloirs regorgeant de mécanismes imprévisibles; et l’auteur n’est pas toujours très clair dans ses descriptions
  • les personnalités ne sont pas très affirmées, ni très marquantes : il est difficile de ne pas mettre tous les nains dans le même (grand) sac,
  • l’ensemble obéit à des règles scénaristiques classiques qui le rendent prévisible.

Avec ce louable effort de déniaiser le genre « exploration de donjons », Jeffery Russell offre un agréable moment, et apporte une contribution intéressante au genre de la « fantasy pragmatique ».

Citation :

Chickens are true creature of zen – they live only and absolutely for the moment.

 

NB : ce livre est auto-édité. Toutes les informations pour vous le procurer sont sur le blog de l’auteur.

Nine Goblins – par T. Kingfisher : perle verte et visqueuse

Le goblin est une des créatures les plus modestes du bestiaire fantasy classique.  Il va rarement, à lui tout seul, mettre un empire à feu et à sang.

De la même manière, Ursula Vernon (sous le pseudonyme de T. Kingfisher) ne prétend pas non plus écrire de l ‘epic fantasy’ mettant en jeu le destin du monde.

Elle n’a qu’une ambition : nous faire passer une ou deux heures agréables en compagnie de ses troupiers.

Et elle y arrive très, très bien.

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Amorce de l’histoire : une escouade de neuf goblins s’égare lors d’une bataille contre les elfes et les humains.

Rendre attachant ce qui aurait bien besoin de détachant

Nine goblins relève de la pièce de théâtre.

Il s’attarde sur un groupe de quelques peaux vertes, lui adjoint quelques autres protagonistes, explore quelques décors, et le tout est joué. Rien qui ne peut être mis en scène à l’aide de deux ou trois artifices bien placés. Et beaucoup de maquillage.

En se focalisant sur ce nombre limité d’éléments, Ursula Vernon parvient à les rendre vivants. Les tas de remugles sur pattes que constituent les personnages jaillissent du livre pour envahir notre imagination. Et ce avec une netteté assez stupéfiante. Tout tient aux dialogues.

L’on assiste donc aux chamailleries, aux plaintes et aux idées absolument minables des membres de cette l’escouade, spectacle réjouissant parce que donné avec un ton juste et un art consommé de la stupidité.

Rien de baddass, il faut le dire. Votre coeur ne sera pas gonflé par l’émotion que procure une charge du Rohan. Vos rêves de gloire ne se concrétiseront pas sur le papier. Mais sans doute serez vous surpris par la logique des gobelins. Une vraie logique, un raisonnement tordu, et tellement évident une fois énoncé, qui prouve que l’auteur a réussi à dépasser largement le stade du cliché, pour se glisser dans la peau sale de ses personnages*.

Je vous laisse en juger avec cette citation :

Goblins appreciate machine that are big and clunky and have lots of spiky bits sticking off them, and which break down and explode and take half the Corps with them. That’s how you knew it worked. If it couldn’t kill goblins, how could you trust it to kill the enemy ?

 

Si vous deviez trouver un premier livre pour vous mettre à la fantasy en anglais, Nine goblins serait probablement un très bon choix (rappelez-vous juste que ‘zucchini’ veut dire ‘courgette’).

Donnez lui donc juste sa chance. Pour la petite heure de lecture qu’il demande, il le mérite amplement.

Vive les romans basés sur des races débiles ! Ils tiennent leurs promesses.

*à ce titre, l’auteur devrait gagner un ‘point Terry Pratchett’. Ou une médaille.

NB : ce livre est auto-édité. Vous trouverez les informations nécessaires pour vous le procurer au format électronique sur le site de T. Kingfisher.

The Devil you know – par K. J. Parker – au Malin, malin et demi

Amorce de l’histoire : un génie vend son âme au Diable, et entend bien en tirer le meilleur parti.

Novella sur le thème du jeu avec l’Enfer (ou l’un de ses représentants), The Devil you know ballade le lecteur avec facilité.

Elle passe d’un narrateur à l’autre sans faire mine de s’en soucier, agençant un plan que l’on voit venir sans parvenir à en saisir toute la portée avant les dernières pages.

Le Malin est peut-être ici un petit peu naïf. Mais il a un défaut : sa connaissance intime de la vie de son adversaire lui laisse croire qu’il pourra prédire tous ses mouvements.

Rien de plus faux, en définitive.

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Et si vous aimez ces défis maniérés avec le maître des royaumes souterrains, toute en politesse et fourberies, je vous conseille également :

  • le cycle de Johannes Cabal : son personnage de nécromancien misanthrope et guindé bat tous les seigneurs des ténèbres du monde.
    • les nouvelles A long Spoon (en référence à l’adage ‘quand on mange avec le Diable, il faut une longue cuillère’) & The Death of me sont particulièrement savoureuses
  • Bring Me the Head of Prince Charming (Apportez-moi la tête du prince charmant) : ce livre de Sheckley et Zelany préfigure toutes les embrouilles que peut subir le Diable dans ses négociations avec les humains.

Citation (& incipit) :

I don’t do evil when I’m not on duty, just as prostitutes tend not to have sex on their days off.

The Grace of Kings – par Ken Liu : flamme tiède

J’attendais beaucoup de ce premier tome de The Dandelion Dynasty.

Après tout, Ken Liu collectionne les récompenses littéraires comme autant de médailles sur le costume de parade d’un amiral soviétique.

Mais voilà, il semblerait que son génie réside dans les dizaines de nouvelles et de romans courts qu’il a signées.

Pas dans ce roman fleuve, indigeste, et frénétique dans sa propension à aligner les faits comme autant de dates d’un mauvais livre d’Histoire.

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Amorce de l’histoire : à la mort d’un empereur, des nations autrefois unifiées par la force se soulèvent les unes après les autres, chacune avec ses propres héros et ses propres armes. Et la roue peut commencer à tourner…

L’auteur bien au-dessus de son roman

La première image du livre est celle d’un « oiseau » survolant un cortège impérial.

Cela décrit assez bien le rapport de Ken Liu à son histoire : il se positionne devant une carte géographique, bougeant ses personnages comme autant de pions grossièrement taillés. Son style est expéditif, sa prose celle d’un manuel scolaire.

Au final, qu’avons-nous ?

  • des personnages réduits à leur rôle de stéréotype (héros implacables ou malins, second couteau, femme fatale, ennemi loyal, etc ad vomitam),
    • leur sagesse à la hauteur d’une chaîne d’emails (le brin d’herbe est plus fort que l’épée, oui oui oui…),
    • leurs tirades amoureuses puisées dans Docteur Queen.
  • des conflits militaires pliés en quelques batailles, réglés à coup d’astuces et de postures héroïques,
  • des dieux en embuscade, collant à leur représentation anthropomorphique,
  • des rapports entre des personnages (presque « émos ») limités à deux options : amour ou haine. Rien entre les deux. A part un petit désespoir occasionnel, entre deux trahisons.

De la Bravoure, de la Lâcheté, de la Cruauté, de la Tendresse… On trouve de tout cela dans cette fresque. Ce qu’il manque, malheureusement, c’est tout l’éventail de comportements intermédiaires qui rendra un personnage attachant, étonnant, ou simplement vivant.

Leçon sur la nature cyclique de l’Histoire

Sonnerie, fin de la récré, en rang, et de retour sur les bancs de la classe.

Vous allez apprendre, mes petits, comment le pouvoir corrompt. Comment ça, vous le savez déjà ?

J’en ai une autre : le bien-être de la nation passe parfois avant celui des individus. Machiavel, au fond, arrête de pouffer !

Et que les empires se font et se défont, et que toujours le paysan en souffrira, vous le saviez ? Que les bandits peuvent avoir un coeur pur, que le mérite n’a rien à voir avec le rang social, et que la guerre n’apporte jamais rien de bon ? Oui ?

Et bien, dans ce cas, épargnez-vous 600 pages de clichés. Et relisons Terry Pratchett.

Une perle bien cachée ?

Il est possible que je trompe. De bout-en-bout.

Peut-être Ken Liu nous livre-t-il un roman à prendre au second degré (comme Starship Troopers). Si cela se trouve, les chansons niaises regorgeant de blagues m’ayant échappé.

Ou peut-être me manque-t-il une connaissance profonde de la culture et/ou de l’Histoire et/ou de l’actualité chinoise, pour saisir toutes les subtilités de The Grace of Kings. J’ai laissé passer des clins d’oeil au Grand Timonier, des farces que Confucius trouverait hilarantes, ou une critique acerbe de Xi Jiping.

Troisième option : ce cycle est destiné à un public adolescent, moins sensible à la répétition des clichés (mais peut-être plus à son côté scolaire).

Quatrième option : si l’on prend chaque première lettre de chaque phrase, et qu’on les assemble bout à bout, on obtient une excellente nouvelle. Mais je n’ai pas le courage d’essayer…

 

Toujours est-il que Ken Liu persiste et signe : The Wall of Storms, le tome 2 de ce cycle, sortira en octobre. La bonne nouvelle, c’est que vous n’avez pas besoin d’attendre pour vous tourner, si vous le coeur vous en dit, vers ses nouvelles déjà sorties.

Pour résumer, voici ma perle de sagesse : au bon fabricant de bougie, ne demande pas d’éclairer la rue. Et si un jour je trouve cette phrase dans un gâteau chinois, j’aurais réussi ma vie.

 

Citation :

If you’ve chosen to be a bandit, be the best bandit you can be, and your mother will be proud of you.

 

The Fifth Season – par N. K. Jemisin : subtil séisme (VF : La terre fracturée, Tome 1 la série du même nom)

Méfiez-vous de la terre qui dort.

Cela pourrait être l’adage de The Fifth Season, premier tome d’un cycle fantasy baroque que l’on peut résurmer en quatre adjectifs.

Triste, il nous raconte les difficultés de toute lutte. Le sentiment d’inéluctabilité des catastrophes vaut autant à l’échelle personnelle que terrestre.

Grandiloquent, là où d’autres livres manipulent les boules de feu, lui remue les plaques tectoniques.

Maîtrisé, il joue avec les procédés de narration et distille avec précision les éléments de l’intrigue.

Engagé, il nous parle, à mots à peine couverts, de luttes sociales et d’écologie.

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Amorce de l’histoire : trois femmes, ayant chacune un pouvoir sur la terre, évoluent dans un monde hostile à leur singularité.

L’art du morcellement et de la recomposition

Le continent de The Fifth Season, (ironiquement appelé the Stillness), s’agite en permanence. Cela se traduit par des secousses, des tremblements de terre, et des volcans qui poussent en une nuit au milieu d’une terre battue comme un comédon sur un visage malchanceux. Les couches de terre se déchirent, puis se recomposent lentement.

La narration de ce livre fonctionne de manière similaire :

  • Dans les protagonistes : trois pistes, trois personnages, s’entrecroisent dans un monde dont des détails diffèrent.
  • Dans le décor : les vestiges empilés de civilisations, que tout le monde ignore superbement, se mêlent aux communautés qui ne seront bientôt plus que des ruines.
  • Dans le temps : l’Histoire du continent subsiste dans des fragments de textes mélangés aux traditions et aux superstitions.
  • Dans les guerres de pouvoir : les factions ne brandissent pas d’étendards. Elles luttent sans mot dire, le visage couvert.

C’est un jeu subtil auquel il faut prêter attention. N’espérez pas pouvoir lire ce livre en diagonale.

Un livre dont vous n’êtes pas le héros

Dans un chapitre sur trois, N. K. Jemisin s’adresse directement à vous, lecteur. Vous êtes une femme, d’une quarantaine d’années, partie à la recherche de sa fille. Elle vous détaille le paysage, vous murmure à l’oreille son avis sur le comportement des habitants du continent. Ils ne lèvent pas les yeux au ciel, trop préoccupés par le sol. On l’imagine comme une voix posée, sirotant son café en racontant son histoire.

Ce mode de narration emprunte la spécificité du livre dont vous êtes le héros. Mais vous n’avez aucun choix. Par un effet de style, vous n’êtes plus simple visiteur, par l’acte de lecture, mais prisonnier d’un corps qui se meut et qui ressent.

C’est une autre manière de transcrire l’inéluctabilité des catastrophes qui parsèment ce livre. Une manière de maximiser l’empathie, comme de vous imposer des barreaux. Avec parfois un morceau de paysage à apercevoir.

La constance des oppressions

The Fifth Season nous parle de brides au cou des héros :

  • qui peuvent déchaîner des puissances telluriques, au prix de la destruction de leur propre environnement,
  • qui disposent d’une puissance inégalée sur les Hommes, mais aisément nullifiée par leurs Gardiens,
  • qui sont à la fois le poison et le remède d’un monde chroniquement soumis à l’apocalypse.

The Fifth Season nous parle de violence :

  • d’une terre autrefois hospitalière, et qui se rebelle maintenant contre ses hôtes, coupables de l’avoir agressée une fois de trop,
  • d’une population ignorante, accrochée à la loi du plus fort, et qui ostracise toute différence,
  • d’une classe d’individus spéciaux dont la moindre émotion peut se traduire par des cataclysmes, sur une terre qui fonctionne comme une caisse de résonance.

The Fifth Season nous parle d’un voile :

  • jeté sur la vérité : les personnages sont à peine conscient du monde dans lequel ils évoluent, malgré leur sensibilité épidermique,
  • qui tombe avec les cendres produites par dernier cataclysme en date, jouant le rôle de linceul,
  • qui occulte toute vision à long terme des personnages, incapables de penser à long terme.

La violence de ce livre est une réaction physique à cette oppression omniprésente.

Et, heureusement, elle est très bien maîtrisée par N. K. Jemisin : retenue le long de passages mélancoliques pour être mieux libérée ensuite dans les passages les plus intenses.

Citation :

My people didn’t use mysterious powers to track you; we used deduction. Much more reliable.

NB : ce livre paraîtra en septembre 2017 aux éditions J’ai Lu (collection Nouveaux Millénaires) sous le titre ‘La terre fracturée’

NB bis : ce livre a été récompensé le 20 août par le prix Hugo 2016 (meilleur roman anglophone)

Spiderlight – par Adrian Tchaikovsky : délicieuses déceptions

Commençons par l’appréciation : savoureux. Et développons.

Adrian Tchaikovsky embrasse tous les stéréotypes de la quête sacrée d’un groupe de héros (un mage + un clerc + un voleur + un archer + un guerrier = une sauvegarde gratuite de Baldur’s Gate). Il les embrasse un à un, avant de les poignarder dans le dos.

Et comme si ça ne suffisait pas, il utilise un humour assez acéré pour que la blessure fasse mal.

Spiderlight, c’est un pastiche réglé au poil, avec ce qu’il faut de réflexion pour ne pas tourner en rond.

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Amorce de l’histoire : un groupe d’aventuriers entreprend le chemin dicté par une prophétie pour défaire le maître des forces obscures.

Vous avez déjà lu de la fantasy ? Vous connaissez l’histoire.

Mais qu’importe. L’auteur annonce la couleur dès les premiers chapitres : il y a une prophétie à respecter, et respectée elle sera.

Le fil rouge est installé. Et le monde de Spiderlight n’a pas besoin de grandes descriptions. Une forêt, une forteresse, une tour noire… Tous ces clichés sont autant de décors que notre cerveau a en réserve, et qu’il peut fournir à notre imaginaire sur commande, sans fournir le moindre effort. Un vrai théâtre. Prenez donc cela comme l’occasion de vous reposer le cortex, pour vous concentrer sur les mises en situation.

La contrepartie, c’est que vous serez d’autant plus à l’aise avec ce livre que vous avez lu et/ou vu de la fantasy. ce n’est pas un roman pour débuter dans les littératures de l’imaginaire, sous peine de rater de nombreuses références (comme voir Shreck sans avoir lu de contes).

Toute l’ironie tient dans les personnages.

Le « problème » de ces héros, c’est qu’ils ont une âme. Et que leurs traits de caractère débordent du rôle qui leur est souvent attribué (le grognon, le hautain, le dévot, etc…), rôle qui se limite dans de nombreux romans de fantasy à quelques tirades de circonstances.

Ici, pas besoin de faire mine de s’intéresser aux obstacles à franchir, tout le monde les connaît. En conséquence, les aventuriers prennent toute la place. Ils analysent ce qui leur arrive, ils critiquent, ils se rebellent ou traînent des pieds. Et Adrian Tchaikovsky a suffisamment de talent pour donner de la saveur à leurs pensées et à leurs réparties.

Ce parti-pris donne lieu à des contretemps, à des petits retournements de situation et à des exagérations de poncifs qui s’égrènent le long du fil rouge menant les héros à leur quête. Pour le plus grand bonheur du lecteur.

Un héros comme levier pour renverser les clichés.

Il y a une surprise dans les premiers chapitres que je me refuse à vous révéler (à l’instar de la quatrième de couverture). Une petite déformation qui se glisse dans ce groupe si homogène d’aventuriers calibrés pour l’exploit. Et cette déformation va gratter. Au début, comme une simple irritation. Puis, au fur et à mesure de livre, comme une démangeaison si forte qu’elle va venir à bout du vernis qui recouvre un monde à l’imaginaire figé.

Vous me direz, c’est le cas de nombreux pastiches. Mais celui-ci m’a pris par surprise.

D’abord parce qu’il met du temps à se déclarer comme tel. L’histoire ne commence pas avec tambours et trompettes, ni de multiples clins d’oeil.

Ensuite parce qu’il a réussi à dénicher une ou deux idées préconçues que je gardais bien précieusement enfouies au fond de ma cervelle. Moi qui croyais naïvement être à l’abri des jugements hâtifs…

Alors faites attention, ce roman est malin !

Citation :

Then the small Man, Lief, was back [with clothes in his hands], his expression betokening great satisfaction.

« Am I not the most ressourceful of all thieves ? » he declared, then appared to regret it because Dion had turned a stern gaze on him :

« I gave you money. »