Luna Wolf Moon – par Ian McDonald : théâtre de faible pesanteur, acte II

La série Luna, dont Wolf Moon est le deuxième tome, s’est rapidement forgé la réputation d’un ‘Game of Thrones’ version SF.

Si l’étiquette relève de l’argument marketing, on y retrouve effectivement cette addiction que procurent les intrigues, les jeux de pouvoir entre familles, et un univers non manichéen capable d’écraser n’importe quel personnage d’une seconde à l’autre.

Wolf Moon poursuit efficacement l’enchevêtrement d’histoires amorcé dans New Moon, avec un découpage moins frénétique et une attention plus poussée apportée au ressenti de chaque personnage situé au centre des chapitres.

Encore quelques tomes à ce niveau de dextérité, et Ian McDonald pourra conquérir un public encore peu habitué aux romans futuristes.

LUNA-Wolf-Moon_Ian-McDonald

Le pouvoir de la claustrophobie en SF

Aux espaces (quasi) infinis que promet l’espace conquis par l’Homme, et que dévore souvent le space opera, Ian McDonal a préféré le cloisonnement.

Ce sont dans des espaces étroits que se déroule toute l’action: dans des couloirs, dans des navettes, voir dans des combinaisons spatiales dont la moindre déchirure vaut pour arrêt de mort.

Ian McDonald utilise une Lune inhospitalière, un environnement stressant, strictement délimité, pour créer une dynamique qui focalise l’attention du lecteur.

Chaque personnage est constamment placé dos au mur, car on ne s’échappe pas de la Lune.

Et de cette manière, c’est un ressort classique de la dramaturgie qui est utilisé : une (presque) unité de lieu, dans un style très théâtral, propice à la concentration des émotions.

Classique, Ian McDonald l’est également dans sa vision de la violence, lui qui privilégie des combats au corps-à-corps, plus sanglants et plus intenses, aux duels d’armes futuristes.

Le moins que l’on puisse, c’est que cela fonctionne.

Parce que Ian mcDonald est un auteur aguerri et talentueux.

Parce qu’il a rendu son univers accessible.

La colonisation de la Lune n’est que faiblement avancée, donc les familles en lutte n’ont pas derrière elles des siècles de rivalité.

La liste des protagonistes est limitée et facile à identifier (à quelques manques d’originalité dans les noms près), leur rôle peut être résumé en quelques lignes.

La réflexion sur l’évolution des modes de vie et des technologies est circonscrite aux besoins qu’impose la survie en l’absence de terraformation.

Et parce que Luna mélange les petites innovations (on appréciera les ‘loups’ qui hurlent lorsque la Terre est pleine) et les canons du genre, le cynisme des jeux de pouvoir, le sexe et les beaux sentiments, ces recettes utilisées dans tous les genres littéraires, et dans lesquelles la SF peut se fondre, elle comme tous les autres mauvais genres, elles comme tous les genres romanesques.

Pas besoin d’être un lecteur chevronné de hard-science ou autre sous découpage de la SF, donc, pour apprécier cette seconde mouture.

Pas besoin non plus d’être un très bon lecteur de la langue de J. K. Rowling. Profitez-en, car le principe des drames réussis est de ne pas rendre le lecteur patient.

American war – par Omar El Akkad : miroir, mon triste miroir

2074 : entre montée des eaux et ouragans à répétition, le changement climatique a redessiné la carte des côtes américaines.

Washington promulgue une loi interdisant la source de cette catastrophe : le pétrole.

Le pétrole, source d’une puissance de travail phénoménale comme, proportionnellement, l’esclavage l’avait été en son temps.

A même cause, même conséquence : les Etats du Sud ne supportent pas la privation et entrent en guerre contre le Nord.

Ce qui s’ensuit n’est pas une nouvelle guerre de Sécession.

Ce qui s’ensuit est une transposition des conflits toujours associés au Moyen-Orient, enveloppé dans un drame familial très élégamment ciselé.

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Miroir, mon beau miroir, dit moi qui est le plus triste

Si je devais émettre une théorie (peut-être fumeuse), je dirais que Omar El Akkab a voulu se battre contre deux gangues qui nous enveloppent lorsque nous regardons, dans les médias, les drames du Moyen-Orient : la loi du mort au kilomètre et l’habitude.

Pour toucher le lecteur américain, il transpose chez lui tout ce que connaissent les peuples en conflit dans la partie nord du continent africain.

Cette fois-ci, ce sont des miséreux du Texas qui font la queue pour se faire exploser contre leurs ennemis, dans des « costumes de fermier ».

Ce sont des habitants du Mississippi qui baissent la tête à la simple évocation de drones.

Ce sont des réfugiés américains qui ne pardonnent pas chez leurs voisins une appartenance à une religion, catholique ou protestante.

C’est le Croissant Rouge qui leur vient en aide, et des ‘Etats Unis arabes’ qui lorgnent sur leur conflit.

C’est toute la mécanique infernale de meurtres et de vengeances qui s’enclenche en Amérique du Nord, une Amérique du Nord peuplée de citoyens ‘éduqués’ aussi basiquement humains que ceux qu’ils sont habitués à regarder mourir au loin.

Les détails de cet engrenage sont soigneusement mis en place par Omar El Akkab, un engrenage sali par la boue et le sang, et gorgé d’émotions vives et primaires.

Beauté du drame

Au-delà de la mise en place d’une idée, Omar El Akkab nous livre une histoire familiale tragique déroulée toute en retenue.

Le ton se révèle toujours juste, précis, touchant sans sombrer dans le pathos, violent sans verser dans la fascination.

Et pourtant, l’auteur ne choisit pas la facilité, en ancrant son point de vue dans un Sud miséreux dont l’esprit tordu provoque à la fois admiration et répulsion.

Il s’en dégage un sentiment de gâchis et de poésie éphémère, un mélange de sentiments que l’auteur atteint en gardant toujours une distance pudique avec des individus en manque de repères.

Je ne suis pas un adepte des récits tristes comme celui-là. Je guette le moindre poncif, la moindre larme facile qui serait un prétexte pour apprendre au tome que je tiens entre les mains l’art de s’envoler par la fenêtre.

Cette fois-ci, je me suis laissé happé par une vraie plume.

Bien joué M. El Akkab.

Citation :

It seemed to Karina further proof that wartime was the only time the world became as simple ans carnivorously liberating as it must exist at all times in men’s mind.

Last year – par Robert Charles Wilson : voyage temporel sans cause à affect

Robert Charles Wilson a le mérite de ne pas nous ennuyer avec des règles strictes de causalité.

Son histoire de voyage dans le temps y gagne en originalité et en légèreté.

Elle peut ainsi se concentrer sur une rencontre intéressante entre l’Amérique actuelle et ses ancêtres.

Sans pour autant aller jusqu’au bout, hélas, de ses réflexions, ce qui me laisse sur ma faim.

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En un mot : dans l’Amérique de la fin du XIXième siècle, des voyageurs du futur établissent une cité pour une durée de cinq ans à des fins touristiques.

Une histoire plate dans un environnement original

La cité du futur apporte quelques idées stimulantes :

  • une histoire de voyage dans le temps vécue du côté de « bouseux du passé »,
  • une confrontation entre les époques (principalement focalisée sur la place de la femme) avec un travail intéressant de reproduction de mentalités aujourd’hui (majoritairement) dépassées,
  • une bonne mise en perspective du voyage temporel accaparé par l’industrie privée.

On se plaît à se mettre dans la peau d’un homme de 1876 qui découvre, ébahi, des technologies banales du XXIième siècle, et, à ce titre, la première partie du roman est agréable.

Cependant, cette première impression laisse place à la déception au fur et à mesure de l’avancée de la lecture.

Et pour cause :

  • les rouages de l’intrigue se révèlent simplistes (amateurs de rebondissements, passez votre chemin),
  • à une mise en place originale succède un roman d’action basique (on nous épargne juste le duel entre deux saloons à midi sonnant),
  • la question du langage, du ‘roman national américain’ et des références culturelles est très largement occultée,
  • les personnages ne gagnent aucunement en épaisseur, même lorsqu’ils dévoilent leur passé ou leurs attaches.

A bien des égards, ce roman se résume à des scènes d’émerveillement creux, comme lorsqu’un de nos ‘ancêtres’ découvre nos musiques modernes sur un Ipod et vit ce qui devrait être une expérience incompréhensible avec un petit haussement de sourcils.

Citation :

Jesse supposed most folks thought of the visitors from the future as near mythical being, […] and mythical being were expected to do shocking or unusual things. You’d be disappointed if they didn’t.

NB : Last year sortira en France le 18 mai 2017 sous le titre La cité du futur (éditions Denoël, collection Lunes d’encre)

The collapsing empire – par John Scalzi : SF en dosette

Il ne s’agit pas ici de l’effondrement de l’empire américain.

John Scalzi est très clair dans sa postface : ne cherchez pas Trump dans ses sources d’inspiration, son travail d’écriture a commencé bien avant que ne s’impose le multi-milliardaire sur la scène politique.

Il ne s’agit pas non plus d’une allégorie écologique, même si les humains sont menacés par une évolution rapide de leur écosystème.

S’il faut retenir quelque chose de ce nouveau cycle de John Scalzi, c’est plutôt son attachement au thème de l’éloignement, et ce malgré toutes les promesses technologiques dont est habituellement remplie la science-fiction.

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En un mot : un empire futuriste voit ses moyens de communication entre planètes menacés par une évolution du tissu de l’univers.

Le confort du café instantané…

Le roman est en lui-même assez classique : des familles se livrent entre elles à une lutte de pouvoirs, sur fond d’évolution naturelle de leur environnement.

Le lecteur trouvera ici le mélange d’intrigues, d’action, de moments de bravoure et de clins d’oeil salaces qui sont aux séries HBO ce que le beurre, les oeufs, la farine et le chocolat sont aux cookies.

Tout ce qu’il faut pour attirer le chaland.

Deux éléments peuvent retenir l’intérêt du lecteur :

  • la place donnée aux personnages féminins, sur un pied d’égalité parfait avec les hommes,
  • le thème de l’éloignement : pour John Scalzi, les contraintes d’un univers futuristes finissent toujours par avoir raison des relations entre les Hommes. Au-delà des promesses de la technologie, c’est le tissu social qui souffre de notre désir de conquêtes.

… et le goût du café instantané.

Ce roman se consomme sans trop y penser.

Les personnages sont un brin sentimentaux, un brin retords, un brin stéréotypés, un brin attachants.

Les rebondissements arrivent à l’heure dans le planning de l’histoire.

La société du futur que l’on nous propose est à l’image de celle du présent : la richesse est basée sur le commerce, le commerce sur les facilités de déplacement. Remplacez caravelle et super-tanker par vaisseau spatial, et vous obtenez un univers dans lequel il est facile de se glisser.

Il reste peu d’idées ou de scènes mémorables de ce roman, si ce n’est le sentiment de maîtrise du genre par un auteur déjà aguerri.

Pourtant, John Scalzi est capable d’en avoir, des idées. Pour preuve : son recueil de nouvelles Miniatures nous explique comment notre société sera, un jour, dominée par un yaourt.

Citation :

Cardenia gawked at Rachela I. « You’re unbelievable ».

« I worked in marketing, » Rachela I said. « Before I was a prophet. After, too, but we didn’t call it that after that point. »

Metro 2035 – par Dimitry Glukhovsky : pire que la radioactivité : la politique

Oubliez le fantastique de Metro 2033, ses monstres qui observent dans le noir les voyageurs et qui les croquent entre deux stations.

Oubliez également l’enquête de Metro 2034, l’espoir d’une autre base, les énigmes, les plans cachés.

Oubliez presque tout de cette série.

Ne gardez que le glauque, le pathos, la vie de rat sous terre, et la folie bien humaine.

Donnez à cela des accents de discours politique complotiste.

Et ‘savourez’ Metro 2035.

metro-2035_Dimitry-Glukhovsky

En un mot : Après ses faits d’arme, Anton ne parvient pas à revenir totalement à sa vie ‘normale’. Obsédé par la vie à l’extérieur du métro, il cherche désespérément d’autres villes survivantes, à l’aide d’une radio militaire portative. Sur la simple foi d’un vieil historien, il se met en quête d’un autre radio-émetteur qui aurait trouvé d’autres cités survivantes.

I’m not singing in the subway

Dans le monde post-apocalyptique de Dimitry Glukhovsky, les moscovites enterrés dans leur réseau de tunnels cultivent des champignons et des hobby variés :

  • faire des enfants,
  • écrite l’Histoire du métro,
  • établir des dictatures basées sur des idéologies surannées.

Anton, lui, a la bougeotte. Il cherche le salut, le retour à la surface, l’herbe verte et les petits oiseaux, les retrouvailles émues avec d’autres survivants et les piques-niques près de la datcha.

Ce faisant, il s’agite. Et en s’agitant, en fouinant, il brasse dans le métro la misère ambiante, il patauge dans les remugles.

Bref, il fait, sans le savoir et pour son propre compte, un travail de journaliste.

 

Pour le lecteur qui suit cette agitation, le résultat est particulièrement sombre.

Tous les personnages du Métro semblent trouver une forme de satisfaction à leur vie courte et misérable. Leur seul objectif est de la préserver à tout prix.

Anton, en aspirant à mieux, dévoile les combines, les hypocrisies, les mensonges, les complots, et l’abêtissement de ses camarades.

Il explore la bassesse des seuls survivants coincés avec leur folie et leur médiocrité.

Il expose également son propre mal-être, en offrant au lecteur un voyage intérieur autant qu’un périple dans les couloirs du Métro.

Que de bonheur.

 

Au lecteur, Dimitry Glukhovsky présente toute une galerie de monstres parfaitement humains, à leur aise dans les rouages d’idéologies violentes : le fascisme, le communisme soviétique & le capitalisme sauvage.

Pire, il évoque petit à petit la présence sous-jacente d’un système omnipotent.

Et voilà, le thème est lancé. Pour renouveler la série des Métro, voici les complots, l’Hydre, les agents de l’ombre, les maîtres derrière le rideau, ceux qui trinquent quand les autres saignent.

Bref, voici la litanie du politologue fatigué.

 

Peut-on en vouloir à l’auteur ? L’actualité russe est sans doute encore plus sombre que celle que connaît l’Europe.

Mais en jetant une lumière crue sur les avanies des derniers humains, Dimitry Glukhovsky me fait regretter l’obscurité de son premier tome, et ses monstres qu’il est plus rassurant de craindre.

Il témoigne aussi sans doute d’une lassitude largement répandue de nos jours.

Oubliant au passage que les littératures de l’imaginaire ne sont pas là pour nous rappeler les vicissitudes de nos sociétés. Il y a les journaux et les livres d’Histoire, pour ça.

We are legion (we are Bob) – par Dennis E. Taylor : la satisfaction paresseuse à l’ouverture du paquet de chips

L’univers est conquis par une IA auto-répliquante logée dans une sonde de Von Neumann (une sonde capable de se dupliquer à l’infini).

Et ce n’est pas le pire.

Le pire, c’est que cette IA est calquée sur Bob, un modèle d’entrepreneur-ingénieur-américain-moyen-geek.

Un narrateur qui considère tout ce qui l’entoure comme un mécano.

Autant dire qu’il ne s’agit pas d’une réflexion philosophique, mais plutôt d’un raccourci pragmatique de la course à l’évolution.

Une course capable d’arracher vaguement chez le lecteur un ou deux maigres sourires.

we are legion we are Bob- min

Ô Univers, contemple la puissance de l’ingénieur américain

Qu’il est simple, l’univers auquel doit faire face Bob.

Comme dans tout jeu vidéo, il lui suffit de collecter des ressources, de générer des armées de Bob, de choisir ses arbres de compétence et de se lancer à l’assaut des forteresses ennemies.

Les prises de tête sont le fait de politiques. Mate-les.

Les questions de la duplication de la conscience et de la personnalité sont superflues. Ignore-les.

Les maths et la physique connaissent des limites théoriques. Oui mais tu es un informaticien-entrepreneur (un génie, donc).

Secoue le tout. Et hop, le tour est joué.

L’univers est conquis, l’humanité est sauvée, les distances incommensurables de l’espace sont domestiquées, et la Vie en général est assurée de perdurer sous le regard bienveillant d’un Geek tout Puissant.

Fin du jeu. Voulez-vous recommencer la partie ?

Pas forcément.

Ou plutôt si. S’il-te-plaît, M. Taylor, rejoue sans les cheat codes.

Un geek n’a-t-il vraiment aucune imagination ?

Car c’est bien là, le fond du problème.

L’IA calquée sur un geek, une fois capable de (presque tout), se contente ici de reproduire ses codes culturels.

Et que je te remplie l’espace avec du Star Wars / Trek, du Calvin & Hobbes, du Simpson.

Et que je détruis mes ennemis déshumanisés comme autant de boss de fin de niveau.

Et que je traite les humains comme d’ennuyeuses équations à résoudre.

D’un certain point de vue, Bob-le-geek réagit comme un zombie de Roméro. Le zombie qui, formaté pour le shopping, revient mécaniquement dans un grand centre commercial.

Faut-il en déduire que le geek est le nouveau zombie, incapable de sortir de ses charnières par manque d’ennui ?

Avec quelques pintes de bière dans le sang, par pure provocation, et pourvu que l’auteur ne l’entende jamais… oui.

La satisfaction de regarder des rouages tourner

C’est le point fort de ce livre : il nous donne à voir une mécanique bien huilée, une roue qui tourne sans accroc, une progression technique sans soubresaut.

Nous avons tous une part de notre cerveau qui aime ça.

Celle qui applaudit quand tu mets tes pieds sur une table basse et que tu ouvres un paquet de chips.

Appelons-la Blobbie.

Blobbie chérit Fondation de Asimov, parce que cette suite de romans gomme allègrement la sérendipité et le libre arbitre de trillions d’êtres humains.

Blobbie relit Tolkien pour la vingt-cinquième fois, parce qu’un orc restera toujours une bête répugnante et qu’il est toujours bon de la tuer.

Blobbie savoure tous les Satr Wars, parce que rien ne vaut une couleur de sabre laser pour juger de la moralité de quelqu’un (pas besoin de carte de visite).

Blobbie aimera Bob. Vous pouvez l’en nourrir. Mais pas après minuit…

Citation :

« I think you may be just a little too invested in this Star Trek thing, » Charles said with a smirk.

I waved away the comment. « We’ve always been a Star Trek fan. Deal with it. »

 

 

Normal – par Warren Ellis : l’avenir en forme de triste topic

Warren Ellis est tout sauf normal.

Ses personnages précédents vocifèrent contre l’absurdité du progrès futuriste qui les entoure.

Souvent en en rajoutant une couche. La drogue, la violence et l’abrutissement par injection d’images animées, style Las Vegas Parano, constituent pour eux les moindres des échappatoires.

Le titre de sa novella, Normal, est juste une provocation.

Mais également l’occasion de se poser dans une réflexion presque triste sur notre rapport à l’avenir. Attention : léger changement de style.

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Amorce de l’histoire :

Adam prédit le future. Et s’en grille les neurones.

Envoyé dans un institut réservé à sa profession, il y trouve une collection de fous. Dont l’un disparaît.

Question de genre littéraire

Normal n’est pas un techno-thriller. Ou du cyberpunk. Ou un roman d’anticipation.

C’est un huis-clôt capable de nous faire frissonner à la simple évocation d’un monde extérieur que l’on ne voit jamais.

C’est une réflexion sur le poids qui pèse sur les épaules de quiconque tente de se projeter dans l’avenir.

C’est une farce grinçante à l’adresse de tous ceux qui contribuent à la forger, cet avenir.

Tout cela en à peine 80 pages. On pourrait croire le roman trop dense. Heureusement, il ne s’y passe (presque) rien !

Adam déambule, noue des relations, et tire ses conclusions.

Au lecteur de faire de même.

De l’impossibilité de rester serein en regardant l’avenir

Warren Ellis regarde le futur à travers un livre de sociologie.

C’est un compliment, même cela signifie aussi que je n’ai rien compris à son blog.

Son personnage, Adam, est pris aux tripes par les implications des innovations technologiques sur notre vie courante.

Ce que cela veut dire de pouvoir parler en privé.

De pouvoir s’isoler.

De pouvoir manifester.

De se sentir libre.

Dans l’institut Normal, pourtant coupé du monde et de ses dangers, on s’aventure dans les théories qui menacent tout cela.

Ce qui nous donne une légion de cadres en burn-out, sous anxiolitiques ou anti-dépresseurs, coupables d’avoir, avec leur science, joué avec notre avenir à tous.

Leur malaise collectif est communicatif, mais aussi instructif.

Warren Ellis nous suggère en effet qu’il y aura toujours une addition à payer.

 

Bon, pour me redonner la pêche, je vais aller traîner sur Facebook, moi…

Citation :

« Come on, » said the Director. « You are all completely mad people who mess around with technology and weird social theory for fun until your brains shit themselves and you fall over. Any of you could have done this. »

Holy Fire – par Bruce Sterling : déambulations d’une centenaire sans déambulateur

Le « feu sacré » de Bruce Sterling ne tient pas du haut fourneau.

Plutôt de la lampe à pétrole. Celle qui sert à lire posément, calé dans un fauteuil, un soir de panne de courant.

Préparez-vous à un roman au ton posé, fait de rencontres inopinées et de voyages en train, dans une Europe futuriste à la technologie discrète.

Un livre qui s’affiche dans l’imaginaire du lecteur comme un film en technicolor, signé par un réalisateur fraichement enterré et adulé par les étudiants en cinéma.

Un roman ludique et critique, à l’humour subtil, et à la sensibilité à fleur de peau.

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Amorce de l’histoire : grâce à la science, une vieille femme prudente bénéficie d’une cure de jouvence. Une fois dans son nouveau corps, elle décide de fuir sa vie programmée, et de se lancer dans une vie de bohème en Europe.

Roman initiatique d’une centenaire

Dans l’avenir de Bruce Sterling, l’espérance de vie s’achète au prix d’une modération constante.

Pas d’alcool, pas de drogue, pas d’excès. Une vie passée dans un canapé, occupée par une observation constante des bio-technologies les plus prometteuses.

Et voici que, pour une presque-centenaire, le Graal arrive : la science lui procure une cure de jouvence.

Que faire, alors, sinon redécouvrir la vie, et se comporter comme la première des adolescentes ?

Après une vie cérébrale, l’héroïne se laisse aller au dictat des hormones, dans une recherche effrénée du risque, avec, en sourdine, la voix de son moi-passé qui peine à la retenir.

A se demander si Bruce Sterling n’a pas eu cette idée de roman en observant le comportement de sa mère découvrant MSN Messenger.

Utopie artistique, européenne et travestie

L’héroïne, rajeunie, tombe dans les milieux artistiques underground européens.

Comme si Alice, en tombant dans le terrier, s’était retrouvée dans un épisode de Tracks.

Et, plutôt qu’une sortie, elle recherche sans cesse le feu sacré, dans le risque et dans l’art pour l’art.

Le lecteur est ainsi amené à visiter les squats et marchés alternatifs des marginaux, des petits voleurs, des drogués, des artistes, des libertaires… Tous ceux qui crachent à la figure de la bonne pensée.

Mais Bruce Sterling ne prétend pas trouver dans cette faune la solution miracle. L’héroïne de son roman peine à trouver son feu sacré, que cela soit dans l’alcool, le sexe, la drogue ou la mode. Et si elle va de lieux en lieux, c’est autant par appétit de la découverte que par volonté de fuir chaque expérience ratée.

Une expérience douce-amère, donc, qui accumule une forme de spleen au gré des rencontres.

Critique en demi-fond de teint

Si vous pensez que la richesse est aujourd’hui accaparée par le troisième âge, attendez de voir la fin du XXIième siècle.

Car l’espérance de vie d’une classe dominante, éternellement prolongée, retarde d’autant la transmission de son patrimoine aux générations suivantes.

Plutôt qu’une jeunesse éternelle, c’est une gérontocratie sans fin que nous promet Bruce Sterling.

Une société poliment verrouillée, truffée d’indicateurs et d’espions jusque dans le tout-à-l’égout.

Une société « monitorée », prête à investir chaque richesse disponible dans sa lutte contre la vieillesse.

Une société technologique, en lutte contre le temps, et qui rate pathétiquement sa conquête de l’espace.

Une société sans but commun, uniquement gouvernée par des aspirations individuelles.

Bienvenue dans le monde de Bruce Sterling. Pour le visiter, je conseille vivement le fauteuil moelleux, le feu dans l’âtre, le chat qui ronronne, et une énorme part de gâteau au chocolat pour, de temps à autre, vous remonter le moral.

Citation :

The gerontocrats, they are like ice on a pond. We’re so deep down we’ll never see the honest light of the day.

 

 

 

United States of Japan – par Peter Tieryas : le maître du haut Shiro

A l’heure où le moindre roman adolescent verse avec facilité dans la lutte d’un groupe de sauveurs-teenagers contre un régime totalitaro-vilain, voici une vraie dictature qui repeint les murs en rouge.

Est-ce que vous aimerez ?

Allez chercher dans votre liste de goûts personnels si Le Maître du haut Château y figure en bonne place.

Demandez-vous si vous êtes d’humeur à vous plonger dans une contre-utopie uchronique violente, parfois sadique, teintée de Battlefield et de mécas.

Si vous hochez la tête, précipitez-vous sur cette histoire brillamment construite.

Et rappelez-vous au passage l’histoire des camps d’internement des citoyens Nippons-Américains.

Pour nos amis malvoyants : un meca aux couleurs du japon dans une ville, sur un titre en bleu blanc rouge

Dans l’Histoire de Peter Tieryas, les ingénieurs japonais sont capables de construire ce genre de mécas en… 1988.

Changer l’histoire pour mieux la rappeler

Dans sa postface, Peter Tieyras insiste sur l’ampleur de la documentation qu’il a réunie pour ce roman.

Une documentation centrée sur une tache dans l’histoire des Etats-Unis : l’internement forcé de plus de 100 000 Japonais-Americains durant la seconde guerre mondiale. Un évènement qui a durablement marqué les citoyens américains d’origine asiatique.

Peter Tieyras part donc de cet épisode, avec un couple qui lui ressemble : l’homme et la femme sont tous deux issus d’un parent japonais et d’un autre américains.

Nés sur le sol anglophone, ils attendent dans un camp, entre deux raclés, la fin de la guerre.

Leur intégration aux USA est mise en pause. Après, il faudra tout reprendre.

Comme Elise Prébin l’indique dans ce passionnant article d’ethnographie, cette intégration s’est, par la suite, beaucoup construite sur l’image « besogneuse » des japonais.

Mais cela ne suffit pas à soigner toutes les plaies. Et si par la suite les citoyens lésés ont obtenu une réparation officielle, des auteurs de science-fiction aux origines étrangères, comme celui-ci, ont encore besoin d’effectuer, à travers leur travail, un acte de mémoire.

Une révérence assumée à K. Dick

K. Dick : porte son regard sur les allemands victorieux de la seconde guerre mondiale. Insinue le doute à travers un livre.

Tieryas : se focalise sur les japonais qui dominent désormais la côte ouest des USA. Son ver dans le fruit est un jeu vidéo.

Chaque auteur joue sur la mise en abyme pour nous faire sentir que nos acquis ne tiennent qu’à un fil. L’uchronie du deuxième se pose en miroir de celle du premier.

A tel point que, dans le monde imaginé par Tieryas, les japonais de United States of japan pourraient presque coexister avec les allemands de K. Dick.

Chacun sa côte, chacun sa domination et sa manière d’engloutir le peuple américain.

Avec une sauvagerie qui sonne presque comme une revanche sur le patriotisme si facilement et fièrement arboré par les habitants de Nouveau monde…

Violence d’une nouvelle génération d’uchronie

La culture nippone s’installe ici à travers des codes moraux inflexibles, des mécas, des tortures raffinées et un culte de l’empereur.

Pas certain que cette vision du Japon fasse plaisir à ses offices de tourisme, mais ce n’est pas l’objet.

Car il s’agit ici d’insuffler à la fois une athmosphère pesante de contre-utopie et un rythme presque techno aux combats.

Imaginez donc un 1984 qui passe parfois en mode First Personn Shooter, le casque sur les oreilles, le souris dans la main…

…tandis que, en arrière-plan se dessine une trame finement ciselée, avec des personnages complexes et aussi bruts que la société dans laquelle ils évoluent.

Le mélange est corsé, parfois écoeurant, parfois fascinant.

Capable de faire travailler vos neurones après avoir refermé le livre.

Et de vous faire frissonner pour autre chose que le froid ambiant.

Citation (version uchronique du roi nu) :

« Have you heard about the Hitler wing in the Louvre ? »

« No, sir. »

« Hitler has a whole hallway dedicated to his personnal paintings. There are cameras that redord people’s expressions and anyone who laughts or make a derisive gesture gets arrested. The French resistance broke in and vandalized the paintings, but did it so none of the cameras could spot the problems. The officials didn’t know, becaus anyone who saw it was afrais of getting arrested if they reported something and it turned out to be something the Fuehrer had intentionally painted. »

« How did they eventually find out ? »

Wakana tapped his staff against the ground.

« They still haven’t. »

Aurora – de Kim Stanley Robinson : didactique de l’exil

Kim Stanley Robinson est un vétéran de la hard-science. Et plutôt que d’empiler ses oeuvres pour les rendre toujours plus cryptiques, il se remet à l’ouvrage pour reprendre les bases et pour expliquer sans cesse les fondamentaux de l’exploration spatiale.

Aurora est l’illustration même de cette démarche, nous guidant sur un ton très didactique vers les territoires de la physique, de l’évolution comme des sciences sociales.

Tout cela dans un seul but : nous faire prendre conscience de l’immensité du défi que représente la colonisation de nouvelles planètes.

Et nous dire, par ce biais, de ne pas gaspiller la nôtre.

Pour nous amis les malvoyants : un vaisseau spatial en forme de toupie à double anneaux dans l'espace

Apprentissage constant

La fille de l’ingénieur principal du vaisseau, qui marche timidement sur les pas de sa mère.

Le vaisseau lui-même, et son IA naissante.

Une communauté humaine réduite, qui doit évoluer sur seulement quelques générations.

Les principaux protagonistes de cet ouvrage n’atteignent jamais le stade où ils peuvent assoir leurs connaissances (ou leurs traditions). Le lecteur les suit depuis leurs balbutiements jusqu’à leurs nombreuses mises à l’épreuve. Et, comme eux, il apprend.

Pour ce faire, Kim Stanley Robinson adopte un ton très didactique, nous parlant comme à des enfants. Et comme il aborde des champs aussi divers que les mutations des prions, les théories sociales de communautés insulaires, et les rayonnements stellaires, il touche rapidement aux zones d’ombres de notre champ de connaissance. Et il pousse ces notions le plus loin possible.

A moins d’être déjà un scientifique chevronné, nous abordons donc ce livre dans l’ignorance de nombreuses problématiques complexes. Voilà pourquoi le ton, parfois presque scolaire de cet ouvrage, est reposant plutôt que lénifiant. La progression dans la compréhension des enjeux scientifiques de l’expédition est en soit une partie du voyage.

Moi qui croyais que la terraformation était simple comme bonjour

Si vous êtes, vous aussi, plus habitués au space-opéra qu’à la science-fiction pure et dure, vous conservez peut-être cette impression que la conquête d’une nouvelle planète se règle à coup de miracles technologiques produits en série.

Que nenni.

Parce qu’ici, on prend conscience qu’il n’existe pas un modèle type de planète à coloniser.

Et qu’il est littéralement impossible de savoir où l’on met les pieds, avant de s’être posé sur le sol du futur habitat.

Et que l’espèce humaine reste bien fragile loin de son berceau.

Alors, oui, Kim Stanley Robinson empile les problèmes. La conquête a un goût amer. Mais peut-on vraiment lui donner tort ? Aucun écueil qui se présente ne paraît superflu. L’eau, la terre, l’air, la lumière… Loin de chez nous, tout peut poser problème.

A tel point que, en refermant cet ouvrage, on se prend à rire en feuilletant l’optimisme béat d’un Science & Vie, ou en entendant Elon Musk envisager, pour le plaisir du coût de com’, une ville sur Mars.

Par un jeu de balancier, le ternissement d’un nouvel éden a un impact sur l’image de l’ancien. En définitive, Aurora ne nous parle vraiment de la difficulté de conquérir de nouvelles planètes : il nous dit surtout de profiter pleinement de la nôtre.

L’histoire collective avant tout

Il n’existe, dans Aurora, pas d’autre destin que celui du groupe. L’individu humain n’a pas sa place, seul, dans cette histoire.

  • S’il se développe, c’est pour mieux affronter les problèmes que rencontre sa communauté.
  • S’il s’exprime, c’est au sein de communautés, de groupe de paroles, ou d’élections.
  • S’il se rebelle, c’est en groupe.
  • S’il s’interroge, c’est au sujet du groupe.

Et pourtant…

  • Un individu a le droit de se développer seul, et je ne vous dirai pas lequel.
  • L’émotion parvient à se glisser dans des expériences collectives que l’on pourrait croire peu stimulantes.
  • La hard science sait parfois s’effacer au profit d’un discours profondément humaniste.

 

Pour les novices de la conquête spatiale, Aurora se révèle être une expérience très enrichissante, studieuse mais accessible, et bien plus touchante qu’elle ne le laisse supposer au premier abord.

 

Citation :

Maybe each star invents its own language and speaks in solitude.