Provenance – par Ann Leckie : l’appendice du Radch

Dans l’univers des Chroniques du Radch, Provenance met en scène une rivalité frère/soeur sur fond de politique spatiale.

Plus abordable que La justice de l’ancillaire, plus léger également, il constitue un très bon marchepied vers l’oeuvre principale d’Ann Leckie.

On y trouve une description fine des rapports humains. En contrepartie, les enjeux sociaux et techniques paraissent assez triviaux.

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En bref : Ingray rivalise avec son frère pour obtenir les faveurs de sa mère politicienne. Elle fait ainsi libérer un faussaire accusé d’avoir volé les reliques historiques de sa nation, espérant obtenir de précieuses informations. Par ce geste, elle met un doigt dans le jeu politique de son peuple.

Un peu de tout, beaucoup de rien : une écrivaine qui picore

Dans Provenance, il semble que Ann Leckie a eu du mal à choisir son style de prédilection. On y trouve donc :

  • un brin d’arnaque : les mensonges, les déguisements et les fausses identités sont les premières armes des protagonistes;
  • des insinuations de politique spatiale : ici encore les planètes jouent à une partie de billard à trois bandes;
  • quelques notes d’action : et vient toujours ce moment où quelqu’un dégaine un pistolet futuriste;
  • un soupçon de romance : parce que derrière cette héroïne, il y a un petit coeur qui bat;
  • une pincée de littérature policière : dans les futurs lointains, il est toujours possible d’assassiner quelqu’un. Rassurant non ?
  • et des accents de space-opera : car il faut bien que le cadre reste grandiloquent.

Le résultat est assez équilibré.

On appréciera donc si l’on cherche un roman d’ambiance, focalisé sur une intrigue plaisante. Les genres des personnages sont faciles à identifier, puisque, ici, Anne Leckie ne s’est pas mise dans la peau d’une IA incapable de différencier un homme d’une femme. Elle s’est contentée d’ajouter un genre neutre auquel le lecteur s’habitue aisément.

En revanche, Provenance ne porte pas les mêmes ambitions que ses grands frères. Passez votre tour si vous attendez un roman complexe et ambitieux.

Citation :

« I’ll always have my room, Mama said. »

« Parents always say that, » said Taucris.

« Do they? » asked Tic. « Mine didn’t. »

« Nor mine, » Garal said, voice dry.

« Well, » observed Ingray, with a small hiccup, « but I didn’t get any sea worms. »

« Not everyone can be as lucky as I am, » Tic agreed.

Acceptance – par Jeff VanderMeer : X-philoso-Files

Le dernier tome du Rempart Sud de Jeff VanderMeer, Acceptance, poursuit sans conclure l’exploration de l’Aire-X.

Vous y trouverez des réponses du même acabit que les questions posées : brumeuses et morcelées.

Et si les va-et-vient entre passé et présent apportent une touche d’humanité et de poésie à une ambiance initialement glaciale, ils restent cryptiques.

Pour les amateurs de jolis et insondables mystères, et d’étrangetés toute extraterrestres.

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Résumé : Control, le nouveau directeur de l’Agence {héro du tome 2}, explore avec la biologiste clonée l’Aire-X, en espérant trouver le phare que l’ancienne directrice a fréquenté.

Une intrigue soignée et complexe

La trilogie Area-X de Jeff VanderMeer est un « anti Hercule Poirot ».

Vous n’assisterez jamais à cette scène rituelle où le personnage principal décrypte chaque élément de l’intrigue pour lui donner une apparente logique.

A la place, l’auteur dépose des indices comme autant de miettes de pains formant un sentier.

A vous de le suivre, et de voir vers quelle vision cela vous mène.

Attention : soyez attentif, sous peine de rater une énième insinuation glaçante.

Une posture ironique

La trilogie Area-X de Jeff VanderMeer est un « anti Super-Héro ».

Et ce depuis le premier tome de la trilogie :

  • la botaniste prélève des échantillons qu’elle ne pourra jamais analyser,
  • le personnage ‘Control’ {homme à John Le Carré} n’a de contrôle sur rien, même pas sur sa propre vie,
  • la guerre occupe plus les humains entre eux que l’alien,
  • l’Area-X est une menace pour l’humanité que l’humanité a décidé de traiter après ses questions politiques et écologiques,
  • l’ancienne directrice, à la tête de l’Agence, ne peut s’appuyer que sur quelques administrés dans sa croisade personnelle.

Autant de signes que nous donne l’auteur : il croit peu en l’être humain, et le dernier tome de la trilogie ne va pas y faire exception.

L’extraterrestre vraiment étranger

La trilogie Area-X de Jeff VanderMeer est un « anti ET ».

Fini les extraterrestres qui baragouinent un anglais potable en quelques heures seulement. Fini l’universalité des notions comme ‘maison’, ‘maman’ ou ‘paix’.

Avec cet alien-là, il n’y a pas de dialogue possible. Pas d’échange, pas de considération, pas même de reconnaissance d’un éventuel statut d’interlocuteur.

Au mieux vous serez jaugé comme un insecte, au pire vous subirez les effets de l’Area-X sans même laisser de trace humaine.

Vous ne badinerez pas avec une tasse de thé, et c’est tant mieux.

Car, avec son style, Jeff VanderMeer parvient à nous faire palper l’éloignement radical entre humains et alien, et la supériorité intrinsèque et absolue d’une civilisation plus avancée, ce qui est rare en SF.

Vous reprendrez bien du ‘terroir’

La trilogie Area-X de Jeff VanderMeer est un « anti vaisseau spatial ».

Pour nous faire sentir l’immensité des distances et des cultures qu’implique l’espace, elle ne démarre pas des réacteurs de fusées. Elle préfère ramener tout à un périmètre cloisonné sur Terre.

Et même si cette cloison est mouvante, elle est importante car :

  • l’Area-X est régie par ses propres lois physiques et temporelles,
  • elle constitue une enclave où le biologique est supérieur au technologique,
  • elle ne laisse pas partir les personnages sans prélever de tribut.

Dans cet espace cloisonné, on mesure la distance entre l’humanité et l’extra-terrestre non pas en kilomètre mais en degré d’étrangeté.

Et pour qualifier cette étrangeté localisée, Jeff vanderMeer utilise le terme de ‘terroir’. Une notion intéressante car potentiellement applicable à tout écosystème.

Seule petite note : si la notion de ‘terroir’ est cohérente et originale, elle reste, en français, associée à de la gastronomie. Il m’a fallu quelques heures pour cesser d’imaginer l’Area-X peuplée de saucisson de sanglier au romarin…

Le conflit en désescalade

La trilogie Area-X de Jeff VanderMeer est un « anti Independance Day ».

Cela se constate simplement en regardant l’évolution des titres. Elle traduit un rapport à l’adversaire allant de la combativité à la résignation.

Pas d’appel conquérant aux armes, donc. Pas non plus de sursaut guerrier, ou de géniale invention de dernière minute permettant de faire exploser les aliens comme un soufflé au fromage oublié au micro-ondes. La bataille que relate Jeff VanderMeer se livre sur un terrain psychologique proche du travail de deuil.

Citation

to disappear into the border was to enter into some purgatory where you would find every last and forgotten thing.

Informations

  • Le premier tome du Rempart Sud, Annihilation, a reçu le prix Nebula du meilleur roman 2014 et a été publié en France en 2016.
  • Le second tome du Rempart Sud, Authority, devrait sortir aux éditions Le Diable Vauvert en octobre 2017 {date exacte non confirmée par l’éditeur}.
  • Le dernier livre de Jeff VanderMeer, Borne, publié en anglais en 2017, relate la relation entre une héroïne et une animal étrange à la forte capacité de mutation. L’ambiance post-apocalyptique est réussie, et la créature exprime bien l’attachement de l’auteur aux potentialités du monde du vivant. Je n’ai cependant pas accroché…

Luna Wolf Moon – par Ian McDonald : théâtre de faible pesanteur, acte II

Wolf Moon est le deuxième tome de Luna, une série qui s’est rapidement forgée la réputation d’un ‘Game of Thrones’ version SF.

Si l’étiquette relève de l’argument marketing, on y retrouve effectivement :

– les intrigues,

– les jeux de pouvoir entre familles,

– et un univers non manichéen, capable d’écraser n’importe quel personnage d’une seconde à l’autre.

Wolf Moon poursuit efficacement l’enchevêtrement d’histoires amorcé dans New Moon.

Avec un découpage moins frénétique et une attention plus poussée apportée au ressenti de chaque personnage situé au centre des chapitres.

Encore quelques tomes à ce niveau de dextérité, et Ian McDonald pourra conquérir le public des fans de Game of Thrones.

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Le pouvoir de la claustrophobie en SF

Le space opera dévore les espaces (quasi) infinis que promet l’univers conquis par l’Homme. Ian McDonal préfère le cloisonnement.

Ce sont dans des espaces étroits que se déroule toute l’action: dans des couloirs, dans des navettes, voir dans des combinaisons spatiales dont la moindre déchirure vaut pour arrêt de mort.

Car Ian McDonald utilise comme cadre une Lune non-terraformée. Elle constitue un environnement stressant, strictement délimité, qui créé une dynamique capable de focaliser l’attention du lecteur.

On ne s’échappe pas de la Lune. Chaque personnage est ainsi constamment placé dos au mur.

Et de cette manière, c’est un ressort classique de la dramaturgie qui est utilisé : une (presque) unité de lieu, dans un style très théâtral, propice à la concentration des émotions.

Classique, Ian McDonald l’est également dans sa vision de la violence. Il privilégie des combats au corps-à-corps, plus sanglants et plus intenses, aux duels d’armes futuristes.

Le moins que l’on puisse, c’est que cela fonctionne.

Parce que Ian mcDonald est un auteur aguerri et talentueux.

Parce qu’il a aussi rendu son univers accessible aux lecteurs :

  • La colonisation de la Lune n’est que faiblement avancée, donc les familles en lutte n’ont pas derrière elles des siècles de rivalité.
  • La liste des protagonistes est limitée et facile à identifier (à quelques manques d’originalité dans les noms près), leur rôle peut être résumé en quelques lignes.
  • La réflexion sur l’évolution des modes de vie et des technologies est circonscrite aux besoins qu’impose la survie en l’absence de terraformation.

Mais les recettes du succès se retrouvent surtout dans le mélange des petites innovations (on appréciera les ‘loups’ qui hurlent lorsque la Terre est pleine) et des canons du genre :

  • le cynisme des jeux de pouvoir,
  • le sexe
  • et les beaux sentiments.

Pas besoin d’être un lecteur chevronné de hard-science ou autre sous découpage de la SF, donc, pour apprécier cette seconde mouture.

Pas besoin non plus d’être un très bon lecteur de la langue de J. K. Rowling.

Profitez-en, car le principe des drames réussis est de ne pas rendre le lecteur patient. Vous n’aurez donc pas envie d’attendre chaque traduction en français.

American war – par Omar El Akkad : miroir, mon triste miroir

2074 : le changement climatique a redessiné la carte des côtes américaines avec la montée des eaux et les ouragans à répétition, .

Washington promulgue alors une loi interdisant la source de cette catastrophe : le pétrole.

Les Etats du Sud ne supportent pas cette privation. Le pétrole représente pour eux une force de travail comparable à ce que l’esclavage l’avait été en son temps. Conséquence : ils entrent en guerre contre le Nord.

American War est une nouvelle guerre de Sécession.

Une guerre que Omar El Akkad utilise pour transposer les conflits du Moyen-Orient, le tout enveloppé dans un drame familial très élégamment ciselé.

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Miroir, mon beau miroir, dis moi qui est le plus triste

Si je devais émettre une théorie (peut-être fumeuse), je dirais que Omar El Akkab a voulu se battre contre une gangue qui nous enveloppe lorsque nous regardons, dans les médias, les drames du Moyen-Orient : la loi du mort au kilomètre.

Une loi selon laquelle nous sommes plus touchés par un mort à un kilomètre de chez soi que par mille morts à mille kilomètres.

Alors, pour toucher le lecteur américain, l’auteur transpose dans son pays les conflits de la partie nord du continent africain :

Cette fois-ci,  :

  • ce sont des miséreux du Texas qui font la queue pour se faire exploser contre leurs ennemis, dans des « costumes de fermier »,
  • ce sont des habitants du Mississippi qui baissent la tête à la simple évocation de drones.
  • ce sont des réfugiés américains qui ne pardonnent pas à leurs voisins une appartenance à une religion, catholique ou protestante.
  • c’est le Croissant Rouge qui leur vient en aide, et des ‘Etats Unis arabes’ qui lorgnent sur leur conflit.
  • c’est toute la mécanique infernale de meurtres et de vengeances qui s’enclenche en Amérique du Nord, une Amérique du Nord pourtant peuplée de citoyens ‘éduqués’.

Les détails de cet engrenage sont soigneusement mis en place par Omar El Akkab, un engrenage sali par la boue et le sang, et gorgé d’émotions vives et primaires.

La beauté du drame

Au-delà de la mise en place d’une idée, Omar El Akkab nous livre une histoire familiale tragique déroulée toute en retenue.

Le ton se révèle toujours juste, précis, touchant sans sombrer dans le pathos, violent sans verser dans la fascination.

Et pourtant, l’auteur ne choisit pas la facilité, en ancrant son point de vue dans un Sud miséreux dont l’esprit tordu provoque à la fois admiration et répulsion.

Il s’en dégage un sentiment de gâchis et de poésie éphémère, un mélange de sentiments que l’auteur atteint en gardant toujours une distance pudique avec des individus en manque de repères.

Je ne suis pas un adepte des récits tristes comme celui-là.

Je guette le moindre poncif, la moindre larme facile, pour apprendre au tome que je tiens entre les mains l’art de s’envoler par la fenêtre.

Cette fois-ci, je me suis laissé happé par une vraie plume.

Bien joué M. El Akkab.

Citation :

It seemed to Karina further proof that wartime was the only time the world became as simple and carnivorously liberating as it must exist at all times in men’s mind.

Last year – par Robert Charles Wilson : voyage temporel sans cause à affect

Robert Charles Wilson a le mérite de ne pas nous ennuyer avec des règles strictes de causalité.

Son histoire de voyage dans le temps y gagne en originalité et en légèreté.

Elle peut ainsi se concentrer sur une rencontre intéressante entre l’Amérique actuelle et ses ancêtres.

Sans pour autant aller jusqu’au bout, hélas, de ses réflexions, ce qui me laisse sur ma faim.

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En un mot : dans l’Amérique de la fin du XIXième siècle, des voyageurs du futur établissent une cité pour une durée de cinq ans à des fins touristiques.

Une histoire plate dans un environnement original

La cité du futur apporte quelques idées stimulantes :

  • une histoire de voyage dans le temps vécue du côté des « bouseux du passé »,
  • une confrontation entre les époques (principalement focalisée sur la place de la femme) avec un travail intéressant de travail sur les mentalités,
  • une bonne mise en perspective d’un voyage temporel accaparé par l’industrie privée.

On se plaît à se mettre dans la peau d’un homme de 1876 qui découvre, ébahi, des technologies banales du XXIième siècle.

Cependant, cette première impression laisse place à la déception au fur et à mesure de l’avancée de la lecture.

Et pour cause :

  • les rouages de l’intrigue se révèlent simplistes (amateurs de rebondissements subtils, passez votre chemin),
  • un roman d’action basique se cache derrière les premières originalités (on nous épargne juste le duel entre deux saloons à midi sonnant),
  • les questions du langage et des références culturelles sont très largement occultées, alors qu’elles me paraissent évidentes,
  • les personnages ne gagnent aucunement en épaisseur au fil de l’histoire, même lorsqu’ils dévoilent leur passé ou leurs attaches.

A bien des égards, ce roman se résume à des scènes d’émerveillement creux, comme lorsqu’un de nos ‘ancêtres’ découvre nos musiques modernes sur un Ipod et vit avec un petit haussement de sourcils ce qui devrait être pour lui une expérience incompréhensible.

Citation :

Jesse supposed most folks thought of the visitors from the future as near mythical being, […] and mythical being were expected to do shocking or unusual things. You’d be disappointed if they didn’t.

NB : Last year sortira en France le 18 mai 2017 sous le titre La cité du futur (éditions Denoël, collection Lunes d’encre)

The collapsing empire – par John Scalzi : SF en dosette

Il ne s’agit pas ici de l’effondrement de l’empire américain.

John Scalzi est très clair dans sa postface : ne cherchez pas Trump dans ses sources d’inspiration, son travail d’écriture a commencé bien avant que ne s’impose le multi-milliardaire sur la scène politique.

Il ne s’agit pas non plus d’une allégorie écologique, même si les humains sont menacés par une évolution rapide de leur écosystème.

S’il faut retenir quelque chose de ce nouveau cycle de John Scalzi, c’est plutôt son attachement au thème de l’éloignement, et ce malgré toutes les promesses technologiques dont est habituellement remplie la science-fiction.

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En un mot : un empire futuriste voit ses moyens de communication entre planètes menacés par une évolution du tissu de l’univers.

Le confort du café instantané…

Le roman est en lui-même assez classique : des familles se livrent entre elles à une lutte de pouvoirs, sur fond d’évolution naturelle de leur environnement.

Le lecteur trouvera ici le mélange d’intrigues, d’action, de moments de bravoure et de clins d’oeil salaces qui sont aux séries HBO ce que le beurre, les oeufs, la farine et le chocolat sont aux cookies.

Tout ce qu’il faut pour attirer le chaland.

Deux éléments peuvent retenir l’intérêt du lecteur :

  • la place donnée aux personnages féminins, sur un pied d’égalité parfait avec les hommes,
  • le thème de l’éloignement : pour John Scalzi, les contraintes d’un univers futuristes finissent toujours par avoir raison des relations entre les Hommes. Au-delà des promesses de la technologie, c’est le tissu social qui souffre de notre désir de conquêtes.

… et le goût du café instantané.

Ce roman se consomme sans trop y penser.

Les personnages sont un brin sentimentaux, un brin retords, un brin stéréotypés, un brin attachants.

Les rebondissements arrivent à l’heure dans le planning de l’histoire.

La société du futur que l’on nous propose est à l’image de celle du présent : la richesse est basée sur le commerce, le commerce sur les facilités de déplacement. Remplacez caravelle et super-tanker par vaisseau spatial, et vous obtenez un univers dans lequel il est facile de se glisser.

Il reste peu d’idées ou de scènes mémorables de ce roman, si ce n’est le sentiment de maîtrise du genre par un auteur déjà aguerri.

Pourtant, John Scalzi est capable d’en avoir, des idées. Pour preuve : son recueil de nouvelles Miniatures nous explique comment notre société sera, un jour, dominée par un yaourt.

Citation :

Cardenia gawked at Rachela I. « You’re unbelievable ».

« I worked in marketing, » Rachela I said. « Before I was a prophet. After, too, but we didn’t call it that after that point. »

Metro 2035 – par Dimitry Glukhovsky : la politique pire que la radioactivité ?

Oubliez le fantastique de Metro 2033, et ses monstres qui observent dans le noir les voyageurs et qui les croquent entre deux stations.

Oubliez également l’enquête de Metro 2034, et l’espoir d’une autre base, les énigmes, les plans cachés.

Oubliez presque tout de cette série de Dimitry Glukhovsky.

Ne gardez que le glauque, le pathos, la vie de rat sous terre, et la folie bien humaine.

Donnez à cela des accents de discours politique complotiste.

Et ‘savourez’ Metro 2035.

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En un mot : Après ses faits d’arme, Anton ne parvient pas à revenir totalement à sa vie ‘normale’. Obsédé par la vie à l’extérieur du métro, il cherche désespérément d’autres villes survivantes, à l’aide d’une radio militaire portative. Sur la simple foi d’un vieil historien, il se met en quête d’un autre radio-émetteur qui aurait trouvé d’autres cités survivantes.

I’m not singing in the subway

Dans le monde post-apocalyptique de Dimitry Glukhovsky, les moscovites vivent enterrés dans leur réseau de tunnels.

Ils y cultivent des champignons, et des hobby variés :

  • faire des enfants,
  • écrite l’Histoire du métro,
  • établir des dictatures basées sur des idéologies surannées.

Anton, lui, a la bougeotte. Il cherche  :

  • le salut,
  • le retour à la surface,
  • l’herbe verte et les petits oiseaux,
  • les retrouvailles émues avec d’autres survivants,
  • et les piques-niques près de la datcha.

Alors il s’agite. Et en s’agitant, il fouine, il brasse dans le métro la misère ambiante, il patauge dans les remugles.

Bref, il fait, sans le savoir et pour son propre compte, un travail de journaliste.

 

Pour le lecteur qui suit cette agitation, le résultat est particulièrement sombre.

Tous les personnages du Métro semblent trouver une forme de satisfaction à leur vie courte et misérable. Leur seul objectif est de la préserver à tout prix.

Anton, en aspirant à mieux, dévoile les combines, les hypocrisies, les mensonges, les complots, et l’abêtissement de ses camarades.

Il explore la bassesse des seuls survivants coincés avec leur folie et leur médiocrité.

Il expose également son propre mal-être, en offrant au lecteur un voyage intérieur autant qu’un périple dans les couloirs du Métro.

Que de bonheur.

 

Au lecteur, Dimitry Glukhovsky présente toute une galerie de monstres parfaitement humains, à leur aise dans les rouages d’idéologies violentes : le fascisme, le communisme soviétique & le capitalisme sauvage.

Pire, il évoque petit à petit la présence sous-jacente d’un système omnipotent.

Et voilà, le thème est lancé. Pour renouveler la série des Métro, voici les complots, l’Hydre, les agents de l’ombre, les maîtres derrière le rideau, ceux qui trinquent quand les autres saignent.

Bref, voici la litanie du politologue fatigué.

 

Peut-on en vouloir à l’auteur ? L’actualité russe est sans doute encore plus sombre que celle que connaît l’Europe.

Mais en jetant une lumière crue sur les avanies des derniers humains, Dimitry Glukhovsky me fait regretter l’obscurité de son premier tome, et ses monstres plus rassurants car moins humains.

Il témoigne aussi sans doute d’une lassitude largement répandue de nos jours, oubliant au passage que les littératures de l’imaginaire ne sont pas là pour nous rappeler les vicissitudes de nos sociétés.

Il y a les journaux et les livres d’Histoire, pour ça.

We are legion (we are Bob) – par Dennis E. Taylor : la satisfaction paresseuse à l’ouverture du paquet de chips

Apprenez que l’univers est conquis par une IA auto-répliquante logée dans une sonde de Von Neumann (une sonde capable de se dupliquer à l’infini).

Et ce n’est pas le pire.

Le pire, c’est que cette IA est calquée sur Bob, un modèle d’entrepreneur-ingénieur-américain-moyen-geek.

Un narrateur qui considère tout ce qui l’entoure comme un mécano à démonter.

Une narrateur technicien.

Autant vous dire que ce roman n’est pas une réflexion philosophique.

Plutôt un raccourci pragmatique de la course à l’évolution.

Une course capable, malgré tout, d’arracher vaguement chez le lecteur un ou deux maigres sourires.

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Ô Univers, contemple la puissance de l’ingénieur américain

Qu’il est simple, l’univers de Bob.

Comme dans tout jeu vidéo, il lui suffit de collecter des ressources, de générer des armées de Bob, de choisir ses arbres de compétences, et de se lancer à l’assaut des forteresses ennemies.

Les prises de tête sont le fait de politiques. Mate-les.

Les questions philosophique sur la duplication de la conscience sont superflues. Ignore-les.

Les mathématiques et la physique connaissent des limites théoriques. Oui mais tu es un informaticien-entrepreneur (un génie, donc).

Tout est simple.

L’univers est conquis, l’humanité est sauvée, les distances incommensurables de l’espace sont domestiquées, et la Vie en général est assurée de perdurer sous le regard bienveillant d’un Geek tout Puissant.

Fin du jeu. Voulez-vous recommencer la partie ?

Pas forcément.

Ou plutôt si. S’il-te-plaît, M. Taylor, rejoue sans les cheat codes.

Un geek n’a-t-il vraiment aucune imagination ?

Car c’est bien là, le fond du problème.

L’IA calquée sur un geek, une fois capable de (presque tout), se contente ici de reproduire ses codes culturels.

Et que je te remplie l’espace avec du Star Wars / Trek, du Calvin & Hobbes, du Simpson.

Et que je détruis mes ennemis déshumanisés comme autant de boss de fin de niveau.

Et que je traite les humains comme d’ennuyeuses équations à résoudre.

D’un certain point de vue, Bob-le-geek réagit comme un zombie de Roméro. Le zombie qui, formaté pour le shopping, revient mécaniquement dans un grand centre commercial.

Faut-il en déduire que le geek est le nouveau zombie, incapable de sortir de ses charnières par manque d’ennui ?

Avec quelques pintes de bière dans le sang, par pure provocation, et pourvu que l’auteur ne l’entende jamais… oui.

La satisfaction de regarder des rouages tourner

C’est le point fort de ce livre : il nous donne à voir une mécanique bien huilée, une roue qui tourne sans accroc, une progression technique sans soubresaut.

Nous avons tous une part de notre cerveau qui aime ça.

Celle qui applaudit quand tu mets tes pieds sur une table basse et que tu ouvres un paquet de chips.

Appelons-la Blobbie.

Blobbie chérit Fondation de Asimov, parce que cette suite de romans gomme allègrement la sérendipité et le libre arbitre de trillions d’êtres humains.

Blobbie relit Tolkien pour la vingt-cinquième fois, parce qu’un orc restera toujours une bête répugnante et qu’il est toujours bon de la tuer.

Blobbie savoure tous les Satr Wars, parce que rien ne vaut une couleur de sabre laser pour juger de la moralité de quelqu’un (pas besoin de carte de visite).

Blobbie aimera Bob. Vous pouvez l’en nourrir. Mais pas après minuit…

Citation :

« I think you may be just a little too invested in this Star Trek thing, » Charles said with a smirk.

I waved away the comment. « We’ve always been a Star Trek fan. Deal with it. »

 

 

Normal – par Warren Ellis : l’avenir en forme de triste topic

Warren Ellis est tout sauf normal.

Ses personnages habituels vocifèrent contre un futur progressif à l’absurde.

Souvent, ils le font avec excès. La drogue, la violence, et l’abrutissement par injection d’images animées, style Las Vegas Parano, constituent leur nourriture.

Le titre de sa novella, Normal, est juste une provocation.

Mais également l’occasion de se poser dans une réflexion presque triste sur notre rapport à l’avenir.

Attention : léger changement de style.

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Amorce de l’histoire :

Adam prédit le future. Et il s’en grille les neurones.

Envoyé dans un institut réservé à sa profession, il y trouve une collection de fous. Dont l’un disparaît.

Question de genre littéraire

Normal n’est pas un techno-thriller. Ou du cyberpunk. Ou un roman d’anticipation.

C’est un huis-clôt capable de nous faire frissonner à la simple évocation d’un monde extérieur que l’on ne voit jamais.

C’est une réflexion sur le poids qui pèse sur les épaules de quiconque tente de se projeter dans l’avenir.

C’est une farce grinçante à l’adresse de tous ceux qui contribuent à la forger, cet avenir.

Tout cela en à peine 80 pages. On pourrait croire le roman trop dense. Heureusement, il ne s’y passe (presque) rien !

Adam déambule, noue des relations, et tire ses conclusions.

Au lecteur de faire de même.

De l’impossibilité de rester serein en regardant l’avenir

Warren Ellis regarde le futur à travers un livre de sociologie.

Son personnage, Adam, fait de même. Et il est pris aux tripes par les implications des innovations technologiques sur notre vie courante :

  • Ce que cela veut dire de pouvoir parler en privé.
  • De pouvoir s’isoler.
  • De pouvoir manifester.
  • De se sentir libre.

Dans l’institut Normal, pourtant coupé du monde et de ses dangers, on s’aventure dans les théories qui menacent ces droits élémentaires.

Ce qui nous donne une légion de cadres en burn-out, sous anxiolitiques ou anti-dépresseurs, coupables d’avoir, avec leur science, joué avec notre avenir à tous.

Leur malaise collectif est communicatif, mais aussi instructif.

Warren Ellis nous suggère en effet qu’il y aura toujours une addition à payer.

 

Bon, pour me redonner la pêche, je vais aller traîner sur Facebook, moi…

Citation :

« Come on, » said the Director. « You are all completely mad people who mess around with technology and weird social theory for fun until your brains shit themselves and you fall over. Any of you could have done this. »

Holy Fire – par Bruce Sterling : déambulations d’une centenaire sans déambulateur

Ce « feu sacré » de Bruce Sterling ne tient pas du haut fourneau. Plutôt de la lampe à pétrole. Celle qui sert à lire posément, calé dans un fauteuil, un soir de panne de courant.

Préparez-vous à un roman au ton posé, fait de rencontres inopinées et de voyages en train, dans une Europe futuriste à la technologie discrète.

Un livre qui s’affiche dans l’imaginaire du lecteur comme un film en technicolor, signé par un réalisateur fraichement enterré et adulé par les étudiants en cinéma.

Un roman ludique et critique, à l’humour subtil, et à la sensibilité à fleur de peau.

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Amorce de l’histoire : grâce à la science, une vieille femme prudente bénéficie d’une cure de jouvence. Une fois dans son nouveau corps, elle décide de fuir sa vie programmée, et de se lancer dans une vie de bohème en Europe.

Roman initiatique d’une centenaire

Dans l’avenir de Bruce Sterling, l’espérance de vie s’achète au prix d’une modération constante.

Pas d’alcool, pas de drogue, pas d’excès. Une vie passée dans un canapé, occupée par une observation constante des bio-technologies les plus prometteuses.

Et voici que, pour une presque-centenaire, le Graal arrive : la science lui procure une cure de jouvence.

Que faire, alors, sinon redécouvrir la vie, et se comporter comme la première des adolescentes ?

Après une vie cérébrale, l’héroïne se laisse aller au dictat des hormones, dans une recherche effrénée du risque, avec, en sourdine, la voix de son moi-passé qui peine à la retenir.

A se demander si Bruce Sterling n’a pas eu cette idée de roman en observant le comportement de sa mère découvrant MSN Messenger.

Utopie artistique, européenne et travestie

L’héroïne, rajeunie, tombe dans les milieux artistiques underground européens.

Comme si Alice, en tombant dans le terrier, s’était retrouvée dans un épisode de Tracks.

Et, plutôt qu’une sortie, elle recherche sans cesse le feu sacré, dans le risque et dans l’art pour l’art.

Le lecteur est ainsi amené à visiter les squats et marchés alternatifs des marginaux, des petits voleurs, des drogués, des artistes, des libertaires… Tous ceux qui crachent à la figure de la bonne pensée.

Mais Bruce Sterling ne prétend pas trouver dans cette faune la solution miracle. L’héroïne de son roman peine à trouver son feu sacré, que cela soit dans l’alcool, le sexe, la drogue ou la mode. Et si elle va de lieux en lieux, c’est autant par appétit de la découverte que par volonté de fuir chaque expérience ratée.

Une expérience douce-amère, donc, qui accumule une forme de spleen au gré des rencontres.

Critique en demi-fond de teint

Si vous pensez que la richesse est aujourd’hui accaparée par le troisième âge, attendez de voir la fin du XXIième siècle.

Car l’espérance de vie d’une classe dominante, éternellement prolongée, retarde d’autant la transmission de son patrimoine aux générations suivantes.

Plutôt qu’une jeunesse éternelle, c’est une gérontocratie sans fin que nous promet Bruce Sterling.

Une société poliment verrouillée, truffée d’indicateurs et d’espions jusque dans le tout-à-l’égout.

Une société « monitorée », prête à investir chaque richesse disponible dans sa lutte contre la vieillesse.

Une société technologique, en lutte contre le temps, et qui rate pathétiquement sa conquête de l’espace.

Une société sans but commun, uniquement gouvernée par des aspirations individuelles.

Bienvenue dans le monde de Bruce Sterling. Pour le visiter, je conseille vivement le fauteuil moelleux, le feu dans l’âtre, le chat qui ronronne, et une énorme part de gâteau au chocolat pour, de temps à autre, vous remonter le moral.

Citation :

The gerontocrats, they are like ice on a pond. We’re so deep down we’ll never see the honest light of the day.