Senlin Ascends & Arm of the Sphinx – par Josiah Bancroft : classiques en devenir

J’ai cédé devant toutes les critiques élogieuses qui fleurissent sur la Toile, à propos de ces deux livres sans éditeur.

Senlin ascends, tome 1 de The Books of Babel. Arm of the Sphinx, tome 2.

Deux pépites qui méritent d’être lues. Et portées par des foules de lecteurs enthousiastes, jusqu’à qu’elles trouvent leur place parmi les classiques de la fantasy.

Deux histoires indissociables, tant la lecture du premier tome pousse à se jeter sur le deuxième.

Deux surprises, tant l’univers proposé est riche, et potentiellement plus riche encore.

Chapeau bas. En attendant impatiemment la suite.

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En un mot : Senlin, instituteur d’un petit village, part en voyage de noces pour la fameuse tour de Babel. Sans savoir qu’il y commence une nouvelle vie…

La valeur de l’équilibre

C’est une réflexion que l’on peut se faire aussi bien en dévorant les histoires de Harry Potter ou celles de Senlin qu’en goûtant à de la bonne cuisine.

Tout tient à un excellent équilibre entre les différents ingrédients.

Le dosage des différents éléments de l’intrigue, la composition des personnages, les descriptions vives et pourtant mesurées d’un univers délicatement steampunk… Tout concourt à former dans l’imaginaire du lecteur une scène vivace, une scène que l’on suit avidement.

Vous aurez sans doute lu des livres plus drôles. Ou plus intenses. Ou plus épiques.

Mais il faudra vous creuser la tête pour en trouver un qui, distillant tous ces ingrédients sans en avoir l’air, vous captivera plus que celui.

Même si vous vous considérez comme un vieux de la vieille de la fantasy. Vous voici prévenus.

Senlin, héros détaché

De nombreux romans de fantasy prennent pour acquis l’attachement du lecteur au personnage principal.

Ils nous livrent un Héros lancé dans une lutte du faible contre le puissant. Ils nous pointent du doigt ce qui doit être beau, laid, bon et mauvais.

Josiah Bancroft préfère le héros qui n’en a pas l’air. Celui qui ne cherche pas à conquérir les foules ou à jouer la badass solitaire. Celui qui n’est même pas admirable.

Son personnage d’instituteur sobre et raisonné est ô combien rafraichissant.

Il ressemble au professeur le plus strict dont vous pourriez vous souvenir. Cet anti-aventurier qui mesure le monde plus qu’il ne le parcourt.

Ce sera lui, votre compagnon de route au cours de votre ascension de la tour de Babel.

Lui qui sera capable de vous surprendre, comme une leçon qui, malgré vous, se révélera intéressante.

Roman d’apprentissage par accident

Vous devinez sans doute que le brave instituteur va s’endurcir. Se découvrir de nouvelles facettes. Prendre du poil de la bête.

Mais à plus d’une occasion, vous serez heureusement déçus.

Le cycle de Babel ne raconte pas l’ascension d’un homme selon une trajectoire linéaire, ce serait tellement rébarbatif.

Il narre ses errements, ses erreurs, ses chutes et ses hésitations, avec ce qu’il faut comme réflexions pour crédibiliser les situations.

Il n’accouche pas d’un stéréotype, mais d’un individu qui garde sa complexité et son humanité.

C’est sans doute pour cette raison qu’il conserve son intérêt tout au long des deux tomes, sans jamais faillir.

Ce que je ne peux pas dire du livre sans poser de question à l’auteur

On pourrait s’amuser à faire une lecture sociale des livres de Babel.

Ou se concentrer par chauvinisme sur les références françaises qui ponctuent les livres (le peintre Ogier, le révolutionnaire Marat…).

Ou se focaliser sur les références religieuses d’un symbole biblique rarement utilisé en fantasy.

Et sans tromper sans doute du tout au tout.

On peut aussi, plus fidèlement, suivre un forum auquel répond directement l’auteur.

Citation :

« Adam, call me Tom. It’s nice to see a friendly face. »

Adam’s expression clouded again, and his grip weakened. « You have no friends. »

Senlin laughed, startling Adam. « That’s what all my friends say ».

NB : grâce à la coopération de M. Bancroft, ces deux livres ne sont plus disponibles uniquement sur Amazon (puise-t-il un jour faire travailler ses salariés dans des conditions décentes), mais également sur Kobo. Et sur son site.

Normal – par Warren Ellis : l’avenir en forme de triste topic

Warren Ellis est tout sauf normal.

Ses personnages précédents vocifèrent contre l’absurdité du progrès futuriste qui les entoure.

Souvent en en rajoutant une couche. La drogue, la violence et l’abrutissement par injection d’images animées, style Las Vegas Parano, constituent pour eux les moindres des échappatoires.

Le titre de sa novella, Normal, est juste une provocation.

Mais également l’occasion de se poser dans une réflexion presque triste sur notre rapport à l’avenir. Attention : léger changement de style.

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Amorce de l’histoire :

Adam prédit le future. Et s’en grille les neurones.

Envoyé dans un institut réservé à sa profession, il y trouve une collection de fous. Dont l’un disparaît.

Question de genre littéraire

Normal n’est pas un techno-thriller. Ou du cyberpunk. Ou un roman d’anticipation.

C’est un huis-clôt capable de nous faire frissonner à la simple évocation d’un monde extérieur que l’on ne voit jamais.

C’est une réflexion sur le poids qui pèse sur les épaules de quiconque tente de se projeter dans l’avenir.

C’est une farce grinçante à l’adresse de tous ceux qui contribuent à la forger, cet avenir.

Tout cela en à peine 80 pages. On pourrait croire le roman trop dense. Heureusement, il ne s’y passe (presque) rien !

Adam déambule, noue des relations, et tire ses conclusions.

Au lecteur de faire de même.

De l’impossibilité de rester serein en regardant l’avenir

Warren Ellis regarde le futur à travers un livre de sociologie.

C’est un compliment, même cela signifie aussi que je n’ai rien compris à son blog.

Son personnage, Adam, est pris aux tripes par les implications des innovations technologiques sur notre vie courante.

Ce que cela veut dire de pouvoir parler en privé.

De pouvoir s’isoler.

De pouvoir manifester.

De se sentir libre.

Dans l’institut Normal, pourtant coupé du monde et de ses dangers, on s’aventure dans les théories qui menacent tout cela.

Ce qui nous donne une légion de cadres en burn-out, sous anxiolitiques ou anti-dépresseurs, coupables d’avoir, avec leur science, joué avec notre avenir à tous.

Leur malaise collectif est communicatif, mais aussi instructif.

Warren Ellis nous suggère en effet qu’il y aura toujours une addition à payer.

 

Bon, pour me redonner la pêche, je vais aller traîner sur Facebook, moi…

Citation :

« Come on, » said the Director. « You are all completely mad people who mess around with technology and weird social theory for fun until your brains shit themselves and you fall over. Any of you could have done this. »

The Hanging Tree – par Ben Aaronovitch : à surcharger la branche…

Avec Rivers of London, Ben Aaronovitch avait trouvé un cocktail bien sympathique : de la sorcellerie mélangée au train-train d’un bobby londonien.

Livres de magie et règlements intérieurs, paperasserie et boules de feu : le héros jonglait avec les contraintes d’une carrière dans le surnaturel, engoncée dans  une vie au départ bien étriquée.

Mais voici venu le sixième tome. Et on finit par les connaître, les ingrédients de la série de Peter Grants.

Gare à l’écoeurement.

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Amorce de l’histoire : Peter Grants doit régler une de ses dettes. Ce qui l’amène à commencer une nouvelle enquête avec une mission particulière : « oublier » l’une des suspectes.

Bonne vieille recette

On trouve toujours, de ci de là, des passages qui font mouche.

Et le héros garde ce côté rafraichissant propre aux benêts : fonçant vers le danger sans faire de beaux discours, et, après coup, regardant le tas de cendre qui l’entoure avec un regard de chien pris en flagrant délit de chapardage.

Mais il est bien difficile de définir la saveur particulière de ce tome.

Lesley joue toujours avec le héros, comme un chat avec une souris noire.

The Faceless Man & Nightingale incarnent encore les côtés opposés de la magie.

Les montres et les voitures occupent la même place dans le roman que dans un magazine masculin. Donc : presque toute.

Les rivières

Rien de neuf sous le soleil londonien.

Alors s’il te plaît, Ben Aaronovitch, pour le prochain tome que celui-ci se contente de préparer, introduis des dinosaures, disserte sur le ragoût à la menthe, fais danser ton Homme sans Visage ou remplis de tentacules la moindre tasse de thé… Ce que tu veux, mais par pitié, épice ta recette !

NB :

A noter la difficulté particulière que représentent les abréviations de l’administration britannique (PC, DAC, CTC, UCH, PSU, NHS, PLOSA, TSG, DI…). Surtout quand on ne connaît même pas leur équivalent en français…

Citation :

Now, personnally, I’d have been happier driving an armoured personnal carrier in through the front door. But since we’re the Met, and not the police department of a small town in Missouri, we didn’t have one.

Citation 2 :

– ‘Does it happen a lot ? ‘ asked Caroline.

– ‘Nope’ I said. ‘Sometimes Beverley rescues me, sometimes Lady Ty, occasionnally Molly – I think there is a rota.’

 

Holy Fire – par Bruce Sterling : déambulations d’une centenaire sans déambulateur

Le « feu sacré » de Bruce Sterling ne tient pas du haut fourneau.

Plutôt de la lampe à pétrole. Celle qui sert à lire posément, calé dans un fauteuil, un soir de panne de courant.

Préparez-vous à un roman au ton posé, fait de rencontres inopinées et de voyages en train, dans une Europe futuriste à la technologie discrète.

Un livre qui s’affiche dans l’imaginaire du lecteur comme un film en technicolor, signé par un réalisateur fraichement enterré et adulé par les étudiants en cinéma.

Un roman ludique et critique, à l’humour subtil, et à la sensibilité à fleur de peau.

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Amorce de l’histoire : grâce à la science, une vieille femme prudente bénéficie d’une cure de jouvence. Une fois dans son nouveau corps, elle décide de fuir sa vie programmée, et de se lancer dans une vie de bohème en Europe.

Roman initiatique d’une centenaire

Dans l’avenir de Bruce Sterling, l’espérance de vie s’achète au prix d’une modération constante.

Pas d’alcool, pas de drogue, pas d’excès. Une vie passée dans un canapé, occupée par une observation constante des bio-technologies les plus prometteuses.

Et voici que, pour une presque-centenaire, le Graal arrive : la science lui procure une cure de jouvence.

Que faire, alors, sinon redécouvrir la vie, et se comporter comme la première des adolescentes ?

Après une vie cérébrale, l’héroïne se laisse aller au dictat des hormones, dans une recherche effrénée du risque, avec, en sourdine, la voix de son moi-passé qui peine à la retenir.

A se demander si Bruce Sterling n’a pas eu cette idée de roman en observant le comportement de sa mère découvrant MSN Messenger.

Utopie artistique, européenne et travestie

L’héroïne, rajeunie, tombe dans les milieux artistiques underground européens.

Comme si Alice, en tombant dans le terrier, s’était retrouvée dans un épisode de Tracks.

Et, plutôt qu’une sortie, elle recherche sans cesse le feu sacré, dans le risque et dans l’art pour l’art.

Le lecteur est ainsi amené à visiter les squats et marchés alternatifs des marginaux, des petits voleurs, des drogués, des artistes, des libertaires… Tous ceux qui crachent à la figure de la bonne pensée.

Mais Bruce Sterling ne prétend pas trouver dans cette faune la solution miracle. L’héroïne de son roman peine à trouver son feu sacré, que cela soit dans l’alcool, le sexe, la drogue ou la mode. Et si elle va de lieux en lieux, c’est autant par appétit de la découverte que par volonté de fuir chaque expérience ratée.

Une expérience douce-amère, donc, qui accumule une forme de spleen au gré des rencontres.

Critique en demi-fond de teint

Si vous pensez que la richesse est aujourd’hui accaparée par le troisième âge, attendez de voir la fin du XXIième siècle.

Car l’espérance de vie d’une classe dominante, éternellement prolongée, retarde d’autant la transmission de son patrimoine aux générations suivantes.

Plutôt qu’une jeunesse éternelle, c’est une gérontocratie sans fin que nous promet Bruce Sterling.

Une société poliment verrouillée, truffée d’indicateurs et d’espions jusque dans le tout-à-l’égout.

Une société « monitorée », prête à investir chaque richesse disponible dans sa lutte contre la vieillesse.

Une société technologique, en lutte contre le temps, et qui rate pathétiquement sa conquête de l’espace.

Une société sans but commun, uniquement gouvernée par des aspirations individuelles.

Bienvenue dans le monde de Bruce Sterling. Pour le visiter, je conseille vivement le fauteuil moelleux, le feu dans l’âtre, le chat qui ronronne, et une énorme part de gâteau au chocolat pour, de temps à autre, vous remonter le moral.

Citation :

The gerontocrats, they are like ice on a pond. We’re so deep down we’ll never see the honest light of the day.

 

 

 

The Builders – par Daniel Polansky : dynamite, revolvers et longues, longues moustaches

Voici un roman adolescent, empli de violence, de clichés, de poses et de répliques de durs à cuir.

Et n’allez pas croire qu’il s’agit là d’un reproche.

Daniel Polansky a écrit ce roman au second degré, pour le simple plaisir de revisiter à la sauce rongeurs des scènes cultes de western et de fantasy.

A l’inverse d’un taxidermiste, il ne fige pas souris, belettes et mouflettes, mais les remplit d’adrénalines et de caractères de badass !

A savourer comme une Légende de la Garde survitaminée.

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Amorce de l’histoire : un capitaine souris rassemble son ancienne équipe pour prendre sa revanche sur d’anciens camarades qui, 5 ans plus tôt, l’ont trahi et l’ont laissé pour mort.

Une recette classique respectée à la lettre

Tous les ingrédients sont là : de l’action, du suspens, des personnalités outrageusement exagérées, de l’héroïsme, de la classe, du sang-froid, de la trahison, et une mécanique de vengeance soigneusement huilée.

Le tout incarné dans des rongeurs hauts comme trois pommes.

Imaginez Clint Eastwood en train de mâchouiller une graine de tournesol haute comme sa tête, sur un empilement de cadavres. Et vous avez là tout le plaisir de l’auteur, dont on sent l’amusement à chaque ligne, et celui du lecteur.

Il n’y a pas grand chose à dire de plus sur ce livre. Ce n’est « que » une blague potache brillamment menée, un classique parmi les hommages aux classiques, un moment de pur plaisir régressif.

Ce n’est « que » le roman le plus savoureux que je n’avais pas lu depuis bien longtemps…

Citation :

– « This is the greatest hat anyone have ever worn, » he said, pointing at his beret. « This hat was a gift from the Emperor of Mexico, after I saved his life from a rampaging skunk. he begged me to stay on as his chief adviser, but I said ‘Emperor, Bonsoir cannot be caged, not even with bars of gold' ».

– « Mexico doesn’t have an emperor. »

– « That is Mexico’s misfortune, for all the greatest countries have emperors. »

Swords and scoundrels – par Julia Knight : chamailleries à coups de rapières

Ce n’est pas un roman bien écrit.

Ni si bien ficelé, d’ailleurs.

Mais il utilise une mécanique narrative ingénieuse entre passé et présent, et un jeu d’attraction / répulsion bien mené entre le frère et la soeur.

Et, surtout, surtout, il se situe dans un monde fantasy confronté au progrès technologique.

Quel bien cela fait de se détacher du poncif du déclin d’une civilisation millénaire dont des héros cherchent désespérément à déterrer des trésors perdus…

Un homme et une femme, tous deux avec un air bovin, une épée à la main et du cuir partout ailleurs

Ils ont l’air niais comme ça, à jouer les gros durs, hein ?

Gros clin d’oeil à la Révolution française

Dans l’univers de Julia Knight, une royauté est renversée par un mouvement populaire.

Les dieux qui asseyaient son autorité sont bannis.

Et la seule existence d’une divinité est celle d’un Dieu horloger.

Peut-être est-ce une erreur, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à la vision religieuse des Lumières qui, loin de réfuter toute existence divine au nom de la raison, lui préfèrent un dieu horloger, minutieux, capable de façonner notre univers dans toute sa complexité, et d’expliquer ainsi toutes les merveilles de la nature que la science découvre.

A cette même époque, les lames sont affinées, et les pistolets à silex et à percussion se sont généralisés.

Voici le contexte de ce livre, dans lequel les deux héros, fines lames forcément, sont, dès les premières pages, dépassés par des armes qui ne nécessitent que quelques minutes d’apprentissage, le temps de comprendre dans quel sens pointer le canon et où se trouve la gâchette.

Ils sont rapides, mortels, renommés… et déjà périmés. C’est pour cette seule raison que, contrairement à de nombreux personnages de fantasy, il est possible de leur pardonner leur insupportable habilité au combat.

Des personnages posés en équilibre

Julia Knight ne ménage pas ses efforts pour affiner les relations d’amour et de haine entre le frère et la soeur que vous admirez en couverture.

Elle ajoute de la perspective à travers des flashbacks à répétition.

Elle explore leurs pensées, leurs envies et leurs contradictions.

Et, paradoxalement, c’est dans les personnages secondaires qu’elle réussit le mieux à se dégager des stéréotypes.

L’ennemi principal du duo de héros est un indécis.

Leur meilleur allié est un benêt très réussi.

Et les pontes qui tirent les ficelles ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Peu de leçons de morales, donc.

Et encore moins d’occasions de deviner vingt pages en avance ce qui va se passer. Au risque d’éprouver le sentiment de n’aller nulle part…

Pas bien subtil, et alors ?

On pourrait lister longtemps les livres du même genre qui le battent à plate couture.

Dans le style « histoire de vauriens », les histoires Salauds Gentilhommes sont plus jouissives.

Gagner la guerre regorge d’une gouaille dont Julia Knight ne pourrait même pas rêver.

Le Prince de la pègre se révèle plus tortueux.

Mais Scott Lynch accuse un retard moyen de 3 ans sur ses derniers ouvrages. Jaworsky ne sort pas un livre par semaine. Et Douglas Hulickdéçoit après le premier tome.

Dans un genre qu’il n’est pas si aisé d’alimenter, Swords and Scoundrels a le mérite de délivrer une marchandise honnête, une histoire sans trop de fioritures qui jongle avec les idéaux sans morale cachée.

Au regard de la production fantasy actuelle, c’est déjà pas mal…

Citation :

Ok, Vocho, you annoying little bastard. […] At least I know when you’re lying, because your lips move.

United States of Japan – par Peter Tieryas : le maître du haut Shiro

A l’heure où le moindre roman adolescent verse avec facilité dans la lutte d’un groupe de sauveurs-teenagers contre un régime totalitaro-vilain, voici une vraie dictature qui repeint les murs en rouge.

Est-ce que vous aimerez ?

Allez chercher dans votre liste de goûts personnels si Le Maître du haut Château y figure en bonne place.

Demandez-vous si vous êtes d’humeur à vous plonger dans une contre-utopie uchronique violente, parfois sadique, teintée de Battlefield et de mécas.

Si vous hochez la tête, précipitez-vous sur cette histoire brillamment construite.

Et rappelez-vous au passage l’histoire des camps d’internement des citoyens Nippons-Américains.

Pour nos amis malvoyants : un meca aux couleurs du japon dans une ville, sur un titre en bleu blanc rouge

Dans l’Histoire de Peter Tieryas, les ingénieurs japonais sont capables de construire ce genre de mécas en… 1988.

Changer l’histoire pour mieux la rappeler

Dans sa postface, Peter Tieyras insiste sur l’ampleur de la documentation qu’il a réunie pour ce roman.

Une documentation centrée sur une tache dans l’histoire des Etats-Unis : l’internement forcé de plus de 100 000 Japonais-Americains durant la seconde guerre mondiale. Un évènement qui a durablement marqué les citoyens américains d’origine asiatique.

Peter Tieyras part donc de cet épisode, avec un couple qui lui ressemble : l’homme et la femme sont tous deux issus d’un parent japonais et d’un autre américains.

Nés sur le sol anglophone, ils attendent dans un camp, entre deux raclés, la fin de la guerre.

Leur intégration aux USA est mise en pause. Après, il faudra tout reprendre.

Comme Elise Prébin l’indique dans ce passionnant article d’ethnographie, cette intégration s’est, par la suite, beaucoup construite sur l’image « besogneuse » des japonais.

Mais cela ne suffit pas à soigner toutes les plaies. Et si par la suite les citoyens lésés ont obtenu une réparation officielle, des auteurs de science-fiction aux origines étrangères, comme celui-ci, ont encore besoin d’effectuer, à travers leur travail, un acte de mémoire.

Une révérence assumée à K. Dick

K. Dick : porte son regard sur les allemands victorieux de la seconde guerre mondiale. Insinue le doute à travers un livre.

Tieryas : se focalise sur les japonais qui dominent désormais la côte ouest des USA. Son ver dans le fruit est un jeu vidéo.

Chaque auteur joue sur la mise en abyme pour nous faire sentir que nos acquis ne tiennent qu’à un fil. L’uchronie du deuxième se pose en miroir de celle du premier.

A tel point que, dans le monde imaginé par Tieryas, les japonais de United States of japan pourraient presque coexister avec les allemands de K. Dick.

Chacun sa côte, chacun sa domination et sa manière d’engloutir le peuple américain.

Avec une sauvagerie qui sonne presque comme une revanche sur le patriotisme si facilement et fièrement arboré par les habitants de Nouveau monde…

Violence d’une nouvelle génération d’uchronie

La culture nippone s’installe ici à travers des codes moraux inflexibles, des mécas, des tortures raffinées et un culte de l’empereur.

Pas certain que cette vision du Japon fasse plaisir à ses offices de tourisme, mais ce n’est pas l’objet.

Car il s’agit ici d’insuffler à la fois une athmosphère pesante de contre-utopie et un rythme presque techno aux combats.

Imaginez donc un 1984 qui passe parfois en mode First Personn Shooter, le casque sur les oreilles, le souris dans la main…

…tandis que, en arrière-plan se dessine une trame finement ciselée, avec des personnages complexes et aussi bruts que la société dans laquelle ils évoluent.

Le mélange est corsé, parfois écoeurant, parfois fascinant.

Capable de faire travailler vos neurones après avoir refermé le livre.

Et de vous faire frissonner pour autre chose que le froid ambiant.

Citation (version uchronique du roi nu) :

« Have you heard about the Hitler wing in the Louvre ? »

« No, sir. »

« Hitler has a whole hallway dedicated to his personnal paintings. There are cameras that redord people’s expressions and anyone who laughts or make a derisive gesture gets arrested. The French resistance broke in and vandalized the paintings, but did it so none of the cameras could spot the problems. The officials didn’t know, becaus anyone who saw it was afrais of getting arrested if they reported something and it turned out to be something the Fuehrer had intentionally painted. »

« How did they eventually find out ? »

Wakana tapped his staff against the ground.

« They still haven’t. »

Aurora – de Kim Stanley Robinson : didactique de l’exil

Kim Stanley Robinson est un vétéran de la hard-science. Et plutôt que d’empiler ses oeuvres pour les rendre toujours plus cryptiques, il se remet à l’ouvrage pour reprendre les bases et pour expliquer sans cesse les fondamentaux de l’exploration spatiale.

Aurora est l’illustration même de cette démarche, nous guidant sur un ton très didactique vers les territoires de la physique, de l’évolution comme des sciences sociales.

Tout cela dans un seul but : nous faire prendre conscience de l’immensité du défi que représente la colonisation de nouvelles planètes.

Et nous dire, par ce biais, de ne pas gaspiller la nôtre.

Pour nous amis les malvoyants : un vaisseau spatial en forme de toupie à double anneaux dans l'espace

Apprentissage constant

La fille de l’ingénieur principal du vaisseau, qui marche timidement sur les pas de sa mère.

Le vaisseau lui-même, et son IA naissante.

Une communauté humaine réduite, qui doit évoluer sur seulement quelques générations.

Les principaux protagonistes de cet ouvrage n’atteignent jamais le stade où ils peuvent assoir leurs connaissances (ou leurs traditions). Le lecteur les suit depuis leurs balbutiements jusqu’à leurs nombreuses mises à l’épreuve. Et, comme eux, il apprend.

Pour ce faire, Kim Stanley Robinson adopte un ton très didactique, nous parlant comme à des enfants. Et comme il aborde des champs aussi divers que les mutations des prions, les théories sociales de communautés insulaires, et les rayonnements stellaires, il touche rapidement aux zones d’ombres de notre champ de connaissance. Et il pousse ces notions le plus loin possible.

A moins d’être déjà un scientifique chevronné, nous abordons donc ce livre dans l’ignorance de nombreuses problématiques complexes. Voilà pourquoi le ton, parfois presque scolaire de cet ouvrage, est reposant plutôt que lénifiant. La progression dans la compréhension des enjeux scientifiques de l’expédition est en soit une partie du voyage.

Moi qui croyais que la terraformation était simple comme bonjour

Si vous êtes, vous aussi, plus habitués au space-opéra qu’à la science-fiction pure et dure, vous conservez peut-être cette impression que la conquête d’une nouvelle planète se règle à coup de miracles technologiques produits en série.

Que nenni.

Parce qu’ici, on prend conscience qu’il n’existe pas un modèle type de planète à coloniser.

Et qu’il est littéralement impossible de savoir où l’on met les pieds, avant de s’être posé sur le sol du futur habitat.

Et que l’espèce humaine reste bien fragile loin de son berceau.

Alors, oui, Kim Stanley Robinson empile les problèmes. La conquête a un goût amer. Mais peut-on vraiment lui donner tort ? Aucun écueil qui se présente ne paraît superflu. L’eau, la terre, l’air, la lumière… Loin de chez nous, tout peut poser problème.

A tel point que, en refermant cet ouvrage, on se prend à rire en feuilletant l’optimisme béat d’un Science & Vie, ou en entendant Elon Musk envisager, pour le plaisir du coût de com’, une ville sur Mars.

Par un jeu de balancier, le ternissement d’un nouvel éden a un impact sur l’image de l’ancien. En définitive, Aurora ne nous parle vraiment de la difficulté de conquérir de nouvelles planètes : il nous dit surtout de profiter pleinement de la nôtre.

L’histoire collective avant tout

Il n’existe, dans Aurora, pas d’autre destin que celui du groupe. L’individu humain n’a pas sa place, seul, dans cette histoire.

  • S’il se développe, c’est pour mieux affronter les problèmes que rencontre sa communauté.
  • S’il s’exprime, c’est au sein de communautés, de groupe de paroles, ou d’élections.
  • S’il se rebelle, c’est en groupe.
  • S’il s’interroge, c’est au sujet du groupe.

Et pourtant…

  • Un individu a le droit de se développer seul, et je ne vous dirai pas lequel.
  • L’émotion parvient à se glisser dans des expériences collectives que l’on pourrait croire peu stimulantes.
  • La hard science sait parfois s’effacer au profit d’un discours profondément humaniste.

 

Pour les novices de la conquête spatiale, Aurora se révèle être une expérience très enrichissante, studieuse mais accessible, et bien plus touchante qu’elle ne le laisse supposer au premier abord.

 

Citation :

Maybe each star invents its own language and speaks in solitude.

Welcome to Night Vale : ce roman n’a jamais existé, tenez, prenez-le, et méfiez vous des lundi

Amateurs d’humour absurde et étrange, bonjour.

S’il vous faut votre dose quotidienne de bizarreries, j’ai le livre qu’il vous faut pour tenir quelques semaines.

Dans ses 329 pages, vous trouverez un monceau d’improbabilités, et aucune, je vous le garantie, aucune cohérence ou intrigue consistante qui pourrait venir gâcher votre expérience.

Si ces critères sont les vôtres, entrez dans Night Vale, et laissez votre raison dériver.

pour nos amis malvoyants : un oeil, dont la pupille est la lune, au dessus de la silhouette d'une ville

Amorce de l’histoire : une prêteuse sur gage bloquée à l’âge de 19 ans et une informaticienne solitaire se lancent à la recherche d’un inconnu que tout le monde oublie, le tout sur fond de commentaires radiophoniques.

A l’origine, un podcast anglophone à succès

D’une voix posée, un homme vous déclame des annonces municipales toutes plus étranges les unes que les autres.

Et cela fonctionne.

Depuis 2013, les téléchargements se comptent en dizaines de milliers, les followers également, et, signe de succès, les guest stars pointent le bout de leur nez.

Les créateurs de cette série organisent des Live Shows (« Ghost Stories Tour »), dans une tournée qui passe même par la France (Paris, le 3 octobre, fin du volet promotionnel).

Dans le monde des séries humoristiques « radiophoniques », il s’agit donc d’une valeur sûre, attachée à un public fidèle et averti.

Le gouvernement, les aliens, l’Au-Delà et quelques milliers de sectes secrètes

L’idée de départ est résumée comme suit par un de ses créateurs, Joseph Fink : imaginer une ville en plein désert où toutes les théories du complot seraient réelles. S’additionnent donc des hommes en costume, des figures cachées sous une capuche, des anges, des animaux, des signes cabalistiques, des codes, des sous-entendus, des mystères, de la mort, des adolescents protéiformes, des papiers qui parlent etc etc etc etc etc.

Les Anglais ont une expression : ils parlent parfois d’une « énigme enveloppée dans un mystère ». Dans le cas présent, cette expression ne suffit pas.

Si ce livre était un film où les acteurs clignent des yeux à chaque indice, on les croirait pris de TOC.

A côté de cet enchevêtrement, les pâles embrouilles de X-Files ressemblent à une chasse aux trésors de scouts.

Le plus grand défi de The Night Vale, en définitive, est d’y trouver une suite cohérente d’idées. Ou de ne pas souffrir de surcharge cognitive en suivant le chemin tortueux pris par un narrateur inconstant.

De la suite dans les nombreuses, nombreuses idées

Rendons aux maîtres du monde cachés dans l’ombre ce qui revient aux maîtres du monde cachés dans l’ombre : leurs histoires sont percutantes.

Elles ne vont nulle part, mais avec brio. Elles cultivent le sens de la formule, et l’art de prendre par surprise un lecteur blasé et revenu de tout.

En une phrase, le narrateur vous pointe un objet du doigt. Puis il vous tapote sur l’épaule gauche, vous souffle un coup de clairon sur votre droite, et pendant ce temps-là, un monstre visqueux est apparu au-dessus de votre tête. Quand l’opération fonctionne à répétition, c’est soit que le lecteur est simplet (on ne sait jamais), soit que l’auteur est doué.

Un petit peu des deux, peut-être.

 

The Night Vale est un roman incapable de se prendre au sérieux, dans le style de John Dies At The End.

L’idéal est sans doute de lui accorder le statut qu’il cherche, celui d’OVNI, et d’en apprécier l’étrangeté.

Citation :

Diane did not like invisible pie. […] Her issue was not with flavor (the pie had none) but with texture (it had none).

NB : au moment de l’écriture de cet article, j’ai réalisé que ce livre a déjà été traduit et édité chez Bragelonne. Au temps pour moi…

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Sept nouvelles pour les jours de versatilité

Parfois, les romans défilent sans parvenir à accrocher votre attention.

J’ai tenté de lire Sorcerer to the Crown, The Dream-Quest of Vellitt Boe, The Shepherd’s Crown, Wolfhound Century… Autant de livres bénéficiant de bonne critiques, pour la plupart sans doute justifiées.

Mais ce n’est pas suffisant.

Pas les jours où l’on a la capacité d’attention d’un lapin sous acide…

Autant se tourner vers des formats courts, dans lesquels les idées des auteurs s’expriment sans préambule.

Laissez-moi donc vous présenter 7 nouvelles anglophones, gracieusement mises à disposition par leurs auteurs sur la Toile, et qui méritent sans doute votre attention.

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Freedom is space for the spirit – par Glen Hirshberg

Propos : un russe, réfugié en Allemagne, revient à St Pétersbourg après de nombreuses années d’absence. Il y trouve une ville envahie par des ours silencieux.

Avis : une nouvelle triste et poétique, traitant en filigranes de la « nouvelle Russie » post-URSS, avec l’aide du folklore de l’Est de cet immense pays.

Citation :

A politsiya official had given a brief press conference and said his force had limited ressources and would be devoting them to ‘more pressing and concrete threats such as Chechen guerillas and homosexuals’. And from then on, the bears had been left to wander.

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The e-mail heiress – par Malka Older

Propos : une employée d’un des premiers FAI réalise l’importance des boîte email dans l’héritage affectif des abonnés décédés.

Avis : une mise en lumière intéressante sur un pan occulté de ce qui constitue désormais notre mémoire : notre correspondance électronique.

Citation :

The e-mail servers. The only back-up copy of their collective life’s work, maybe an ascii text graphic of a scene from Lord of the Rings, or a weather-linked schedule for managing the hydroponics, has disappeared from the servers.

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Modern Style with Death Goddess – par A. Lee Martinez

Propos : un agent immobilier fait visiter une maison dans laquelle se trouve une gardienne de l’Au-Delà.

Avis : une nouvelle aussi maline que courte.

Citation :

We can’t have children playing around the underworld.

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The Only Harry Potter Fanfic I Will Ever Write (Probably) – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : les quatre mages fondateurs de Poudlard livrent ensemble une bataille contre des loups-garous chevauchant des basilics.

Avis : une vraie petite mise en scène en l’honneur de Helga Poufsouffle, figure sous-estimée dans la série de J. K. Rowling.

Citation :

Godric was riding a griffin and was a bit annoyed that no-one had mentionned how cool it was.

« You know that thing’ll go to sleep if somebody throws a coat over its head » said Salazar nastily.

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The tomato thief – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : une vieille femme aux talents surnaturels veille jalousement, au bord du désert, sur ses tomates.

Avis : au-delà de la dose d’humour habituelle d’Ursula Vernon, cette nouvelle recèle plusieurs trouvailles liées à l’imaginaire du far-west américain (petit conseil : avant votre lecture, allez jeter un oeil sur la définition du Jackalope qui peuple le désert)

Citation :

« Blessed St. Anthony », she prayed, as she folded her quilt, « give me strenght to defend my tomatoes ».

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Razorback – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : une sorcière s’attache plus que de raison à un animal de compagnie inhabituel.

Avis : le ton est plus mélancolique que ce à quoi Ursula Vernon habitue ses lecteurs, même si le style reste efficace.

Citation :

She was a good witch and a decent person, but decent people aren’t always easy to live with. So at the end of the day, Sal’s best friend was a razorback hog.

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The Truth Is a Cave in the Black Mountains – par Neil Gaiman

Propos : un homme de petite taille s’en va trouver un guide pour le mener à une grotte menant à un trésor.

Avis : tout le talent de Neil Gaiman s’exprime, ici, dans sa manière de dévoiler, petite phrase par petite phrase, les motifs de plus en plus complexes des actions des personnages. J’aimerais être original en parvenant à critiquer sévèrement cet auteur, mais il ne me facilite pas la tâche…

Citation :

You, with your hand. Me, only a little man. It’s fine heroes we are, who seek our fortunes on the Misty Isle.