The Dungeoneers – par Jeffery Russel : heroic fantasy version SWAT

Les aventuriers à l’ancienne sont de vulgaires amateurs.

Dans les donjons, ils font confiance à leurs épées pour résoudre tous les problèmes, foncent droit devant avec une malheureuse torche, et ne regardent pas où ils mettent les pieds.

Puissent-ils mourir rapidement et ne pas s’en plaindre.

Dans The Dungeoneers, Jeffery Russell se concentre sur une équipe de professionnels du ratissage de couloirs obscurs. L’ouvrage est tactique, tout en restant léger. Dommage qu’il lui manque un soupçon d’âme.

Pour nos amis malvoyants : une affiche moyen-âgeuse placardée sur un panneau de bois, proposant les services des "Dungeonners"

Novella contrastée

D’un côté :

  • la race des nains est assez bien réussie. Ils ne se cantonnent pas à des barriques à bière sur patte maniant la hache : leur nécessaire adaptation à leur écosystème d’origine (le creux de montagne) est la source de quelques idées originales,
  • la tactique mise en place est cohérente, plus élaborée que le classique « voleur + sorcier + guerrier + clerc », et parfois bien pensée (à commencer par la manière du groupe de frapper à la porte du donjon),
  • quelques blagues font mouche, même si elles ne volent pas bien haut,
  • la novella est assez un genre assez bref pour rester un agréable divertissement.

De l’autre :

  • l’abus de langage parlé alourdit la lecture plus qu’il ne la vivifie (un petit exemple : « Er… jest go behind a tree er sumthin’ ‘n wash yer hands after, eh ?« ),
  • le donjon est, par nature, un dédale complexe de couloirs regorgeant de mécanismes imprévisibles; et l’auteur n’est pas toujours très clair dans ses descriptions
  • les personnalités ne sont pas très affirmées, ni très marquantes : il est difficile de ne pas mettre tous les nains dans le même (grand) sac,
  • l’ensemble obéit à des règles scénaristiques classiques qui le rendent prévisible.

Avec ce louable effort de déniaiser le genre « exploration de donjons », Jeffery Russell offre un agréable moment, et apporte une contribution intéressante au genre de la « fantasy pragmatique ».

Citation :

Chickens are true creature of zen – they live only and absolutely for the moment.

 

NB : ce livre est auto-édité. Toutes les informations pour vous le procurer sont sur le blog de l’auteur.

Nine Goblins – par T. Kingfisher : perle verte et visqueuse

Le goblin est une des créatures les plus modestes du bestiaire fantasy classique.  Il va rarement, à lui tout seul, mettre un empire à feu et à sang.

De la même manière, Ursula Vernon (sous le pseudonyme de T. Kingfisher) ne prétend pas non plus écrire de l ‘epic fantasy’ mettant en jeu le destin du monde.

Elle n’a qu’une ambition : nous faire passer une ou deux heures agréables en compagnie de ses troupiers.

Et elle y arrive très, très bien.

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Amorce de l’histoire : une escouade de neuf goblins s’égare lors d’une bataille contre les elfes et les humains.

Rendre attachant ce qui aurait bien besoin de détachant

Nine goblins relève de la pièce de théâtre.

Il s’attarde sur un groupe de quelques peaux vertes, lui adjoint quelques autres protagonistes, explore quelques décors, et le tout est joué. Rien qui ne peut être mis en scène à l’aide de deux ou trois artifices bien placés. Et beaucoup de maquillage.

En se focalisant sur ce nombre limité d’éléments, Ursula Vernon parvient à les rendre vivants. Les tas de remugles sur pattes que constituent les personnages jaillissent du livre pour envahir notre imagination. Et ce avec une netteté assez stupéfiante. Tout tient aux dialogues.

L’on assiste donc aux chamailleries, aux plaintes et aux idées absolument minables des membres de cette l’escouade, spectacle réjouissant parce que donné avec un ton juste et un art consommé de la stupidité.

Rien de baddass, il faut le dire. Votre coeur ne sera pas gonflé par l’émotion que procure une charge du Rohan. Vos rêves de gloire ne se concrétiseront pas sur le papier. Mais sans doute serez vous surpris par la logique des gobelins. Une vraie logique, un raisonnement tordu, et tellement évident une fois énoncé, qui prouve que l’auteur a réussi à dépasser largement le stade du cliché, pour se glisser dans la peau sale de ses personnages*.

Je vous laisse en juger avec cette citation :

Goblins appreciate machine that are big and clunky and have lots of spiky bits sticking off them, and which break down and explode and take half the Corps with them. That’s how you knew it worked. If it couldn’t kill goblins, how could you trust it to kill the enemy ?

 

Si vous deviez trouver un premier livre pour vous mettre à la fantasy en anglais, Nine goblins serait probablement un très bon choix (rappelez-vous juste que ‘zucchini’ veut dire ‘courgette’).

Donnez lui donc juste sa chance. Pour la petite heure de lecture qu’il demande, il le mérite amplement.

Vive les romans basés sur des races débiles ! Ils tiennent leurs promesses.

*à ce titre, l’auteur devrait gagner un ‘point Terry Pratchett’. Ou une médaille.

NB : ce livre est auto-édité. Vous trouverez les informations nécessaires pour vous le procurer au format électronique sur le site de T. Kingfisher.

Armada – par Ernest Cline : fast-food fast-geek

Lu au premier degré, ce n’est pas un roman de science-fiction, mais un scénario de blockbuster américain. Un roman pour nos journées paresseuses. Ce qu’il faut pour suivre la voie du précédent livre d’Ernest Cline, Ready Player One, qui sera adapté aux écrans par Steven Spilberg pour 2017.

Armada est calibré au poil. Et il évite soigneusement le principal piège tendu à tout best-seller programmé : avoir la moindre position originale.

Lu au second degré, en revanche, il s’agit d’une vaste blague, bien plus jouissive, accumulant les clins d’oeil retro et les chapitres conçus comme des niveaux de jeux vidéos.

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Amorce de l’histoire : Etudiant la journée, Zack Lightman est, le soir venu, un pilote virtuose, dans un jeu vidéo de simulation de guerre spatiale. Sa vie est banale, jusqu’à ce qu’il découvre que la bataille livrée sur son écran de console est bien réelle…

Manuel du bon petit scénario

Dans l’ordre, nous avons :

  • un personnage en apparence banal, et qui se révèle extraordinaire : check,
  • une histoire de bizutage en salle de classe : check,
  • un complot planétaire dévoilé : check,
  • un problème avec l’image du père : check,
  • un flirt adolescent entre deux explosions : check,
  • un conflit intérieur qui ne pourra se résoudre que dans un face-à-face émouvant sur fond de violons : check,
  • 4 257 références de genre (star treck, star wars, la stratégie Ender…) pour créer une petite mise en abîme et faire rentrer le héros dans le moule du parfait petit geek universel : check,
  • des scènes de voltiges et de bravoure communes à tout ce qui roule depuis Ben-Hur (le vrai, hein, celui qui date de l’an 15 après JC) : check,
  • un ennemi que l’on peut massacrer sans aucun remord : check,
  • la prédominance du « cool » sur toute autre considération esthétique : check,

La mécanique est bien huilée, tenez vous prêt… à bailler au moins durant les cent premières pages.

Sauver le monde n’est qu’un jeu comme un autre

En apparence, dans ce roman, ce sont des geeks chics et décontractés qui sauvent la planète.

Armada prend la suite du film Pixel pour consacrer l’adolescent gamer comme nouvelle incarnation de l’homme providentiel. Et lui faire écraser la génération précédente : les vieux James Bond et les Bruce Willis.

Adieu la sueur et les pectoraux. Place aux réflexes, à la synchronisation oeil/main et au sens de l’orientation. Et aussi à l’appartenance à une bourgeoisie mondiale qui a assez de temps libre pour jouer.

Mais l’idée originale qui se dessine derrière Armada, c’est que, tout à coup, tout terrien équipé d’une console ou d’un PC peut, depuis son salon, participer à la défense de sa planète. Sans ordre, ni formation, ni hiérarchie. De la même manière que l’on peut improviser une partie de ping-pong après un repas en famille, Armada place les humains dans la position de guerriers du dimanche.

Peut-être est-ce la consécration de la « gamification » rampante de notre société occidentale. Ou de la toute puissance de nos loisirs. Ou juste un clin d’oeil plus gros que les autres.

Notez, au passage, que le roman sur sa fin présente, plus explicitement, une autre idée qui se veut originale, et dont je vous laisse juge.

« Plaisir » coupable du roman débile à lire avec un joystick

Inutile de prétendre avoir entre les mains un morceau de grande littérature. Mais il est possible d’apprécier sa lecture si l’on considère que :

  • Armada est simple comme un jeu d’arcades. Ce part pris est assumé, voir même revendiqué.
  • d’un point de vue documentaire, il collectionne les références aux précurseurs de la culture Geek. A tel point que ce livre pourrait être considéré comme un quizz jeux, musique & cinéma (certaines allusions sont faciles, comme les citations de Dune. Mais trouverez vous le refrain issu de Rob Base and D.J. E-Z Rock ?)
  • à prendre au second degré, et à imaginer sur-joué par des acteurs bénévoles, de nombreuses scènes relèvent d’un comique à la Starship Troopers. Au menu : des ennemis volontairement stéréotypés selon les modèles des niveaux de jeux, du patriotisme et des bons sentiments mélangés au shaker, et un timing trop parfait pour faire mine d’être crédible.
  • en dernier recours, on peut prend un certain plaisir régressif à cette lecture sans effort, idéale pour s’endormir,
  • accessoirement, Armada pose la bonne question de savoir pourquoi un pan si important de la science-fiction est militariste. Même si ce n’est pas pour y apporte rune réponse, et plutôt pour en accepter l’héritage.

Citation :

Even as I shuddered in my seat, something about the message struck me as oddly familiar. It was like something out a bad science-fiction movie.

NB : je souhaite bon courage au traducteur ou à la traductrice qui devra se coltiner un jeu de mots basé sur du français…

NB2 : vous apprendrez dans Aramada que la phrase « que la Force soit avec vous » se dit en chinois « Yuan li yu ni tong zai ». Très utile en soirée.

The water knife – par Paolo Bacigalupi : coeurs à sec

Durant l’été 2016, la Californie a souffert de la sécheresse pour la quatrième année consécutive.

Paolo Bacigalupi imagine ici le cinquantième été, marqué par la désertification de tout le sud des Etats-Unis, et par un état fédéral bien incapable de sauver quoi que ce soit.

Cela donne un thriller noir et craquelé, mélange de Mad Max et de House of Cards, dénué de tout optimisme quant à la victoire de la civilité sur nos instincts primaires.

Pour nos amis malvoyants : le titre est composé de gouttes d'eau pixellisées

Il y a plus d’eau sur cette couverture que dans tout le reste du bouquin

Amorce de l’histoire : dans une Amérique futuriste marquée par la pénurie d’eau, les villes et les Etats du sud se mènent une guerre silencieuse pour le contrôle de la moindre rivière. Au centre de cette lutte se retrouvent un homme de main, une journaliste et jeune égarée.

On sait déjà que ce morceau de la Terre deviendra une écorce desséchée

Pour les fondations de sa vision prospectiviste, Paolo Bacigalupi s’appuie sur un livre : Cadillac Desert, de Marc Reisner.

Un ouvrage qui, dès 1986, pointe du doigt les conséquences à long terme d’une mauvaise politique de gestion dans l’eau dans l’Ouest américain :

  • assèchement des cours d’eau et des lacs et des nappes phréatiques,
  • contamination des réserves par des agents polluants,
  • et désertification des plaines.

Dans cette logique, le Texas, la Californie ou le Nevada ne pourront peut-être un jour plus subvenir aux besoins en eau de leur population.

Même en faisant une croix sur le gazon des golfs et les parcs fleuris.

Même en se contentant d’une douche par semaine.

Même en rationnant l’eau.

Les millions d’Américains du sud-ouest vivent dans un désert en devenir.

Et à ce problème, l’auteur n’apporte aucune solution miracle. L’ingénierie toute-puissante américaine a disparu (au profit des Chinois), le rêve d’ascension social est au fond d’un puits à sec, les espoirs de toute une population sont relégués au siècle passé. The Water Knife fait tomber l’Amérique sous le poids de son bilan écologique,  sans lui offrir le scientisme comme filet.

Trop de sable dans les yeux pour distinguer de l’espoir

Ou même la moindre politique à moyen ou long terme. Le rythme de ce livre est celui d’une survie au jour le jour, centrée sur les besoins vitaux des personnages : manger, boire, et éviter les balles.

Angel, mercenaire qui ‘coupe’ l’eau et son approvisionnement, pense sur commande.

Lucy, prix Pulitzer, sait qu’elle a la même espérance de vie qu’un blogueur mexicain spécialisé en ragots sur les cartels.

Maria, fille sans ressource, ne se voit offrir que la prostitution comme porte de sortie.

Et tous se démènent pour faire avancer des projets qui ne durent que jusqu’au lendemain.

Difficile, dans ces conditions, de se concentrer sur l’intrigue à long terme d’un thriller. Il s’agit plutôt d’une enquête par à-coups, ou d’une succession de carambolages qui finissent bien par aboutir quelque part.

Ne vous attendez donc pas au rythme mesuré d’une enquête classique. Le monde de Paolo Bacigalupi est chaotique, même s’il n’est pas dénué d’un certain tempo dans l’enchaînement des situations sordides.

Vision hypnotique d’une apocalypse au ralenti

La journaliste de The Water Knife a beau s’en dégager, elle témoigne tout de même de la fascination pour le désagrégement de sa civilisation.

Un « collapse porn » mis en scène, qui se substitue au « food porn », et qui se traduit par des images revenant sans cesse de morts violentes, de colonnes de réfugiés et de villes laissées à l’abandon.

C’est une esthétique que le livre illustre à la perfection, comme si le photographe Sebastiao Salgado avait trouvé son nouveau sujet de prédilection au Texas.

Ce livre ne nous épargne ni le glauque, ni l’horreur. Une fois cela admis, on peut y distinguer des échappatoires. Enfin, si l’on parvient à courir plus vite que l’animal le plus à l’aise dans ce futur : la hyène…

Citation :

If the whole world was burning, why not face it with a beer in your hand, unafraid ?

 

NB : la traduction sortira le 27 octobre 2016 (éditeur : Le Diable Vauvert)

Afterparty – par Daryl Gregory : ostie addictive

Est-ce que Johnny Cash a chanté ‘personnal Jesus’ à l’oreille de Daryl Gregory, au moment où ce dernier pensait à écrire un nouveau roman ?

Ou bien est-ce Brandon Sanderson qui lui a offert un tome de ‘Legion’, avec ses hallucinations indépendantes de leur créateur ?

Qui, ou quoi, que ce soit qui a inspiré l’auteur, il a bien fait.

Le résultat est un road-trip savamment dosé, mélange de réflexions sur le libre arbitre, de roman noir et de fantastique.

Et quel fantastique ! Une vraie couche d’amis imaginaires, frôlant sans cesse le réel, émerveillant un futur cynique et désabusé.

Pour nos amis malvoyants : un crucifix mélangé à une seringue

Présenté comme ça, qui voudrait d’une dose de spiritualité ?

Amorce de l’histoire : la créatrice d’une drogue « spirituelle », aux conséquences ravageuses, part sur les traces de ses anciens collaborateurs, quand elle apprend que son produit a refait surface et qu’il a provoqué la mort d’une jeune femme.

L’héroïne telle une bille

Une fois que l’impulsion est donnée, Lyda ne s’arrête plus.

Elle part comme un rocher dévalant une pente, ou comme un chien dans un jeu de quilles pour reprendre une expression couramment utilisée.

A ce titre, elle joue un rôle proche du détective de roman noir, s’étant engagée elle-même.

Philip Marlowe était, même s’il s’en cachait, un chevalier moderne. Lyda fait de même. Elle roule allègrement sur tout ce qui se trouve en travers de son chemin, sollicitant des faveurs sans même l’espoir de les retourner, et fonçant vers son objectif sans écouter le moindre conseil relevant de la modération.

Du Canada futuriste où se passe la plus grande partie de l’action, vous ne verrez que des fonds de bouteille et des zooms sur des cafés noirs, mais c’est le propre du genre.

Si les personnages sont fous, peut-être l’êtes vous aussi

Parce qu’ils n’ont de cesse de vouloir la partager, cette folie.

En nous entraînant dans leurs conversations avec leurs interlocuteurs imaginaires. Et en nous faisant douter de leur réalité (jusqu’à revenir en arrière pour vérifier, quelques pages auparavant, ce que nous tenions pour acquis).

En décortiquant les mécanismes de notre volonté, pour nous apprendre que la sanité parfaite n’existe pas.

Et en distribuant des drogues à tous les interlocuteurs rencontrés au fur et à mesure des tribulations de Lyda.

Car il n’existe pas vraiment de modèle de sobriété dans Afterparty, à part peut-être un médecin moqué dès les premières pages pour sa naïveté.

Quelle conclusion en tirer ?

Peut-être qu’il faut être un petit fou pour naviguer dans ce futur désillusionné. L’avenir ne présente aucune perspective sérieuse aux personnages : ils vont d’asile en prisons, ou de petites banlieues en motels.

La planète ne semble pas se porter bien, les humains ne semblent pas se donner la main pour former une ronde tout autour de la Terre, et personne ne lève les yeux au ciel avec la perspective d’y voir une solution scientifique.

D’où la drogue et la religion, tous les deux généralisés et banalisés.

Levez les yeux, tout n’est pas si noir.

Parce que Daryl Gregory ne cultive pas le glauque comme un Thierry Di Rollo.

Il joue.

Avec nous, en nous tendant des pièges. Avec ses personnages, malmenés mais pas accablés.

Et surtout avec un univers sauvé par le second degré : les relations psychotiques entre les personnages, et avec leurs incarnations affiliées, sont jouées sur le ton de la dérision et de la pudeur, préférant la chamaillerie au tragique, les grincements de dents aux larmes, les clins d’oeil aux grandes déclarations.

Cette retenue sauve un discours sombre et parfois émouvant, comme un remède à la gueule de bois pétillant et acidulé.

Citation :

If there’s one thing I’ve learned, the brain is one lying son of a bitch.

 

NB : Afterparty sortira le 22 septembre au éditions Le Bélial’

The Devil you know – par K. J. Parker – au Malin, malin et demi

Amorce de l’histoire : un génie vend son âme au Diable, et entend bien en tirer le meilleur parti.

Novella sur le thème du jeu avec l’Enfer (ou l’un de ses représentants), The Devil you know ballade le lecteur avec facilité.

Elle passe d’un narrateur à l’autre sans faire mine de s’en soucier, agençant un plan que l’on voit venir sans parvenir à en saisir toute la portée avant les dernières pages.

Le Malin est peut-être ici un petit peu naïf. Mais il a un défaut : sa connaissance intime de la vie de son adversaire lui laisse croire qu’il pourra prédire tous ses mouvements.

Rien de plus faux, en définitive.

Pour nos amis malvoyants : deux hommes, en haut d'une colline, regardent un château au loin

Plus que les flammes dans l’herbe, ce sont les bretelles qui me perturbent dans cette illustration…

Et si vous aimez ces défis maniérés avec le maître des royaumes souterrains, toute en politesse et fourberies, je vous conseille également :

  • le cycle de Johannes Cabal : son personnage de nécromancien misanthrope et guindé bat tous les seigneurs des ténèbres du monde.
    • les nouvelles A long Spoon (en référence à l’adage ‘quand on mange avec le Diable, il faut une longue cuillère’) & The Death of me sont particulièrement savoureuses
  • Bring Me the Head of Prince Charming (Apportez-moi la tête du prince charmant) : ce livre de Sheckley et Zelany préfigure toutes les embrouilles que peut subir le Diable dans ses négociations avec les humains.

Citation (& incipit) :

I don’t do evil when I’m not on duty, just as prostitutes tend not to have sex on their days off.

Children of Time – par Adrian Adrian Tchaikovsky : hard-science bondissante

J’ai choisi ce livre par pure facilité.

Il vient de gagner le prix Arthur C. Clarke. Ce qui équivaut à « il y avait de la lumière… ».

Il ne parle pas de voyage temporel. Ouf.

Et son auteur a pondu Spiderlight, un roman de fantasy assez jouissif.

Le résultat n’a pourtant rien à voir. Plus sérieux, plus structuré (les chapitres ont même des sous-chapitres…), plus réfléchi, plus innovant…

Pour résumer : une excellente expérience de laboratoire.

Pour nos amis malvoyants : un vaisseau en orbite autour d'une planête verte

La nouvelle planète de l’Humanité est verte comme une orange

Au grand jeu de l’évolution, il n’y a pas de femme blonde pour tourner la roue.

Amorce de l’histoire : notre futur : la Terre n’est plus un habitat viable (étonnant, non ? ).

De l’humanité, il ne reste que des corps congelés, entassés dans un cargo stellaire comme des poissons panés oubliés au fond d’un frigo. Et une équipe de techniciens sortis de leur cryogénie à chaque fois qu’une alarme sonne (réveils difficiles à prévoir).

Voici les champions n°1 de l’évolution biologique.

Les champions n°2, ce sont des araignées accidentellement lâchées sur une lointaine planète terraformée, en compagnie d’un virus accélérant et guidant leurs mutations naturelles.

Les présentations sont faites, que le match commence.

Mais attention, un match au rythme de Mère Nature. Cent ans par tour, au mieux.

Comme il faut bien que le lecteur puisse finir ce livre de son vivant, Adrian Tchaikovsky procède par bonds temporels, avec une surprenante habilité pour garder le fil.

Et les araignées jamais n’inventèrent la roue

Children of Time ne réduit pas ses créatures évoluées à une image de monstre de foire, style série Z. Pas plus qu’il ne les anthropomorphise.

C’est sérieusement qu’il explore les possibilités ouvertes par son postulat de base : l’évolution tournée vers l’intelligence d’une espèce à huit pattes, où la femelle dépasse le mâle, et où toute communication passe par des vibrations. Pas de main, pas d’outil. Mais des procédés biologiques infiniment diversifiés.

Le résultat a un goût de Fourmis de Werber, un parfum de Fondation, une vague ressemblance avec la Guerre Eternelle. Mais avec un arrière-plan scientifique et une mesure qui le place dans le sous-genre de la hard-science. Adrian Tchaikovsky joue avec le temps et les espèces comme un Dieu laborantin, en dépassant avec son expérience scientifique une simple copie des mécanismes darwiniens.

Vous reprendrez bien un petit peu d’empathie

C’est le pari osé de l’auteur, à une époque où l’arachnophobie est proportionnelle à la technophilie, que de nous sensibiliser à notre pire cauchemar. Sans les lisser, comme un Walt Disney, ou même atténuer leurs penchants de prédateurs. Il joue avec les miroirs, renvoyant constamment l’attitude des araignées à celles des humains, mixant les intérêts et les évolutions des générations, liant le tout aux drastiques condition de survie des espèces.

Les araignées sont des tueuses ? Nous aussi. Cruelles ? Elles n’ont rien inventé. Désorganisées ? Plus pour longtemps. Sensibles ? Parfois plus que nous.

Et voici la plus profonde originalité de ce roman : Adrian Tchaikovsky suit la course de ces deux héritiers de l’humanité sans prendre parti. Et, jusqu’au bout, vous vous demanderez lequelle va gagner. Car la fin, élégamment trouvée, est le point fort de ce roman, justifiant toutes les petites longueurs d’une course sur cent mille ans.

Citation :

This is the future. This is where mankind takes its next great step. This is were we become gods.

 

The Grace of Kings – par Ken Liu : flamme tiède

J’attendais beaucoup de ce premier tome de The Dandelion Dynasty.

Après tout, Ken Liu collectionne les récompenses littéraires comme autant de médailles sur le costume de parade d’un amiral soviétique.

Mais voilà, il semblerait que son génie réside dans les dizaines de nouvelles et de romans courts qu’il a signées.

Pas dans ce roman fleuve, indigeste, et frénétique dans sa propension à aligner les faits comme autant de dates d’un mauvais livre d’Histoire.

Pour nos amis malvoyants : un casque médiéval militaire chinois, brisé, sur lequel pousse un pissenlit

J’aurais du me douter, en regardant la couverture, que Ken Liu allait nous ressortir des « perles de sagesse » comme « la plume est plus forte que l’épée »…

Amorce de l’histoire : à la mort d’un empereur, des nations autrefois unifiées par la force se soulèvent les unes après les autres, chacune avec ses propres héros et ses propres armes. Et la roue peut commencer à tourner…

L’auteur bien au-dessus de son roman

La première image du livre est celle d’un « oiseau » survolant un cortège impérial.

Cela décrit assez bien le rapport de Ken Liu à son histoire : il se positionne devant une carte géographique, bougeant ses personnages comme autant de pions grossièrement taillés. Son style est expéditif, sa prose celle d’un manuel scolaire.

Au final, qu’avons-nous ?

  • des personnages réduits à leur rôle de stéréotype (héros implacables ou malins, second couteau, femme fatale, ennemi loyal, etc ad vomitam),
    • leur sagesse à la hauteur d’une chaîne d’emails (le brin d’herbe est plus fort que l’épée, oui oui oui…),
    • leurs tirades amoureuses puisées dans Docteur Queen.
  • des conflits militaires pliés en quelques batailles, réglés à coup d’astuces et de postures héroïques,
  • des dieux en embuscade, collant à leur représentation anthropomorphique,
  • des rapports entre des personnages (presque « émos ») limités à deux options : amour ou haine. Rien entre les deux. A part un petit désespoir occasionnel, entre deux trahisons.

De la Bravoure, de la Lâcheté, de la Cruauté, de la Tendresse… On trouve de tout cela dans cette fresque. Ce qu’il manque, malheureusement, c’est tout l’éventail de comportements intermédiaires qui rendra un personnage attachant, étonnant, ou simplement vivant.

Leçon sur la nature cyclique de l’Histoire

Sonnerie, fin de la récré, en rang, et de retour sur les bancs de la classe.

Vous allez apprendre, mes petits, comment le pouvoir corrompt. Comment ça, vous le savez déjà ?

J’en ai une autre : le bien-être de la nation passe parfois avant celui des individus. Machiavel, au fond, arrête de pouffer !

Et que les empires se font et se défont, et que toujours le paysan en souffrira, vous le saviez ? Que les bandits peuvent avoir un coeur pur, que le mérite n’a rien à voir avec le rang social, et que la guerre n’apporte jamais rien de bon ? Oui ?

Et bien, dans ce cas, épargnez-vous 600 pages de clichés. Et relisons Terry Pratchett.

Une perle bien cachée ?

Il est possible que je trompe. De bout-en-bout.

Peut-être Ken Liu nous livre-t-il un roman à prendre au second degré (comme Starship Troopers). Si cela se trouve, les chansons niaises regorgeant de blagues m’ayant échappé.

Ou peut-être me manque-t-il une connaissance profonde de la culture et/ou de l’Histoire et/ou de l’actualité chinoise, pour saisir toutes les subtilités de The Grace of Kings. J’ai laissé passer des clins d’oeil au Grand Timonier, des farces que Confucius trouverait hilarantes, ou une critique acerbe de Xi Jiping.

Troisième option : ce cycle est destiné à un public adolescent, moins sensible à la répétition des clichés (mais peut-être plus à son côté scolaire).

Quatrième option : si l’on prend chaque première lettre de chaque phrase, et qu’on les assemble bout à bout, on obtient une excellente nouvelle. Mais je n’ai pas le courage d’essayer…

 

Toujours est-il que Ken Liu persiste et signe : The Wall of Storms, le tome 2 de ce cycle, sortira en octobre. La bonne nouvelle, c’est que vous n’avez pas besoin d’attendre pour vous tourner, si vous le coeur vous en dit, vers ses nouvelles déjà sorties.

Pour résumer, voici ma perle de sagesse : au bon fabricant de bougie, ne demande pas d’éclairer la rue. Et si un jour je trouve cette phrase dans un gâteau chinois, j’aurais réussi ma vie.

 

Citation :

If you’ve chosen to be a bandit, be the best bandit you can be, and your mother will be proud of you.

 

The last days of new paris – par China Miéville : du meurtre du nazi, j’accuse André Breton dans l’évier avec un plumeau à molette

Il faut avoir une certaine sensibilité artistique pour apprécier ce roman à sa juste valeur.

Adorer l’absurde, le rêve, et l’imaginaire sans compromis des Surréalistes.

Si c’est votre cas, vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que des démons, des nazis et des éléments uchroniques se mêlent à la partie.

Après tout, la logique du Manifeste est respectée.

En revanche, si comme moi vous avez la fibre poétique d’une brique, vous risquez d’être à la peine.

Pour nos amis malvoyants : un paysage rétro de Paris, la tour Eiffel en arrière-plan

La couverture ne donne aucune idée du ton du roman. Je lui préfère mon collage :

last-days-new-Paris_China-Mieville

Véritable cours de Surréalisme

Amorce de l’histoire : 1950 : Paris, aux mains des nazis, est isolée du reste du monde pour contenir la horde de manifestations artistiques qui la hante. Intra-Muros, la guerre fait rage, entre ces « manifs », les occupants, les résistants, et des démons (qui seraient bien restés chez eux), sans qu’une issue puisse être envisagée.

Sous prétexte d’une lutte anachronique, c’est l’occasion de rappeler :

  • tous les grands noms du mouvement artistique qui intéresse ici China Miéville,
  • leur engagement dans la résistance,
  • leurs liens avec le communisme,
  • leur goût sauvage contre toute forme d’autorité et de conformisme,
  • leurs méthodes de travail (l’écriture automatique comme arme automatique)
  • leurs oeuvres les plus célèbres,

… le tout tâché par l’ambiance glauque d’une ville occupée, où l’on ne pense pas à demain.

The new Paris est parsemé de citations en français, de références (qu’une annexe en fin de livre éclaire, n’hésitez pas à l’utiliser) et de personnages marquants, qui vous seront d’autant plus familiers si vous avez déjà parcouru leurs oeuvres. A plus forte raison, c’est l’esprit même du Surréalisme que ce livre permet d’appréhender ou de retrouver : un imaginaire au pouvoir, dont la toute-puissance effraie même les nazis, ce qui pourrait presque être comique si le livre ne baignait pas dans une atmosphère aussi sombre.

Imaginaire en mode turbo

Du Paris connu, il ne reste plus qu’une architecture grossière, et des noms de rues et d’avenues.

Pour le reste, préparez-vous à faire chauffer votre cortex. Dans un style dépouillé, à la très forte puissance évocatrice, China Miéville vous invite à imaginer toutes les formes possibles et imaginables, sans aucune cohérence ni vraisemblance. Vous n’avez pas le temps de vous satisfaire d’une description qu’elle est déjà obsolète, remplacée par quelque chose de plus bizarre encore.

Le roman dépasse le simple stade de la déambulation onirique : il introduit du bizarre dans le moindre personnage, joue avec l’uchronie, la mise en abîme, et les références artistiques. Ami lecteur, prépare-toi à jongler…

Art de combat contre art du combat

Aux nazis, amoureux de la terreur par l’ordre, le héros répond par un désordre violent qui, autant que de ses adversaires, se moque bien de la figure paternaliste de De Gaulle, des Américains, des sauveurs assermentés et de toute organisation.

Il ne se pare d’aucune morale, à aucun moment l’auteur ne lui attribue un bon droit. Le héros lutte comme il respire.

C’est l’occasion de revêtir un pyjama de guerre. Et de rappeler cette citation du second Manifeste qu’il faut absolument contextualiser :

« L’acte surréaliste le plus simple consiste, révolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. »

Rien de contemporain, juste une ancienne révolte intellectuelle dont ce livre nous permet d’appréhender la puissance.

Citation :

A dream invaded from below. What had been the world’s prettiest city was now populated by its own unpretty imaginings, and by the ugliness of the pit.

 

NB : si vous appréciez le mélange d’art pictural et de littératures de l’imaginaire, je vous conseille (dans un style bien plus léger) Sacré Bleu, de Christopher Moore (avec cette fois-ci des impressionnistes au coeur du roman)