Welcome to Night Vale : ce roman n’a jamais existé, tenez, prenez-le, et méfiez vous des lundi

Amateurs d’humour absurde et étrange, bonjour.

S’il vous faut votre dose quotidienne de bizarreries, j’ai le livre qu’il vous faut pour tenir quelques semaines.

Dans ses 329 pages, vous trouverez un monceau d’improbabilités, et aucune, je vous le garantie, aucune cohérence ou intrigue consistante qui pourrait venir gâcher votre expérience.

Si ces critères sont les vôtres, entrez dans Night Vale, et laissez votre raison dériver.

pour nos amis malvoyants : un oeil, dont la pupille est la lune, au dessus de la silhouette d'une ville

Amorce de l’histoire : une prêteuse sur gage bloquée à l’âge de 19 ans et une informaticienne solitaire se lancent à la recherche d’un inconnu que tout le monde oublie, le tout sur fond de commentaires radiophoniques.

A l’origine, un podcast anglophone à succès

D’une voix posée, un homme vous déclame des annonces municipales toutes plus étranges les unes que les autres.

Et cela fonctionne.

Depuis 2013, les téléchargements se comptent en dizaines de milliers, les followers également, et, signe de succès, les guest stars pointent le bout de leur nez.

Les créateurs de cette série organisent des Live Shows (« Ghost Stories Tour »), dans une tournée qui passe même par la France (Paris, le 3 octobre, fin du volet promotionnel).

Dans le monde des séries humoristiques « radiophoniques », il s’agit donc d’une valeur sûre, attachée à un public fidèle et averti.

Le gouvernement, les aliens, l’Au-Delà et quelques milliers de sectes secrètes

L’idée de départ est résumée comme suit par un de ses créateurs, Joseph Fink : imaginer une ville en plein désert où toutes les théories du complot seraient réelles. S’additionnent donc des hommes en costume, des figures cachées sous une capuche, des anges, des animaux, des signes cabalistiques, des codes, des sous-entendus, des mystères, de la mort, des adolescents protéiformes, des papiers qui parlent etc etc etc etc etc.

Les Anglais ont une expression : ils parlent parfois d’une « énigme enveloppée dans un mystère ». Dans le cas présent, cette expression ne suffit pas.

Si ce livre était un film où les acteurs clignent des yeux à chaque indice, on les croirait pris de TOC.

A côté de cet enchevêtrement, les pâles embrouilles de X-Files ressemblent à une chasse aux trésors de scouts.

Le plus grand défi de The Night Vale, en définitive, est d’y trouver une suite cohérente d’idées. Ou de ne pas souffrir de surcharge cognitive en suivant le chemin tortueux pris par un narrateur inconstant.

De la suite dans les nombreuses, nombreuses idées

Rendons aux maîtres du monde cachés dans l’ombre ce qui revient aux maîtres du monde cachés dans l’ombre : leurs histoires sont percutantes.

Elles ne vont nulle part, mais avec brio. Elles cultivent le sens de la formule, et l’art de prendre par surprise un lecteur blasé et revenu de tout.

En une phrase, le narrateur vous pointe un objet du doigt. Puis il vous tapote sur l’épaule gauche, vous souffle un coup de clairon sur votre droite, et pendant ce temps-là, un monstre visqueux est apparu au-dessus de votre tête. Quand l’opération fonctionne à répétition, c’est soit que le lecteur est simplet (on ne sait jamais), soit que l’auteur est doué.

Un petit peu des deux, peut-être.

 

The Night Vale est un roman incapable de se prendre au sérieux, dans le style de John Dies At The End.

L’idéal est sans doute de lui accorder le statut qu’il cherche, celui d’OVNI, et d’en apprécier l’étrangeté.

Citation :

Diane did not like invisible pie. […] Her issue was not with flavor (the pie had none) but with texture (it had none).

NB : au moment de l’écriture de cet article, j’ai réalisé que ce livre a déjà été traduit et édité chez Bragelonne. Au temps pour moi…

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Sept nouvelles pour les jours de versatilité

Parfois, les romans défilent sans parvenir à accrocher votre attention.

J’ai tenté de lire Sorcerer to the Crown, The Dream-Quest of Vellitt Boe, The Shepherd’s Crown, Wolfhound Century… Autant de livres bénéficiant de bonne critiques, pour la plupart sans doute justifiées.

Mais ce n’est pas suffisant.

Pas les jours où l’on a la capacité d’attention d’un lapin sous acide…

Autant se tourner vers des formats courts, dans lesquels les idées des auteurs s’expriment sans préambule.

Laissez-moi donc vous présenter 7 nouvelles anglophones, gracieusement mises à disposition par leurs auteurs sur la Toile, et qui méritent sans doute votre attention.

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Freedom is space for the spirit – par Glen Hirshberg

Propos : un russe, réfugié en Allemagne, revient à St Pétersbourg après de nombreuses années d’absence. Il y trouve une ville envahie par des ours silencieux.

Avis : une nouvelle triste et poétique, traitant en filigranes de la « nouvelle Russie » post-URSS, avec l’aide du folklore de l’Est de cet immense pays.

Citation :

A politsiya official had given a brief press conference and said his force had limited ressources and would be devoting them to ‘more pressing and concrete threats such as Chechen guerillas and homosexuals’. And from then on, the bears had been left to wander.

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The e-mail heiress – par Malka Older

Propos : une employée d’un des premiers FAI réalise l’importance des boîte email dans l’héritage affectif des abonnés décédés.

Avis : une mise en lumière intéressante sur un pan occulté de ce qui constitue désormais notre mémoire : notre correspondance électronique.

Citation :

The e-mail servers. The only back-up copy of their collective life’s work, maybe an ascii text graphic of a scene from Lord of the Rings, or a weather-linked schedule for managing the hydroponics, has disappeared from the servers.

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Modern Style with Death Goddess – par A. Lee Martinez

Propos : un agent immobilier fait visiter une maison dans laquelle se trouve une gardienne de l’Au-Delà.

Avis : une nouvelle aussi maline que courte.

Citation :

We can’t have children playing around the underworld.

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The Only Harry Potter Fanfic I Will Ever Write (Probably) – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : les quatre mages fondateurs de Poudlard livrent ensemble une bataille contre des loups-garous chevauchant des basilics.

Avis : une vraie petite mise en scène en l’honneur de Helga Poufsouffle, figure sous-estimée dans la série de J. K. Rowling.

Citation :

Godric was riding a griffin and was a bit annoyed that no-one had mentionned how cool it was.

« You know that thing’ll go to sleep if somebody throws a coat over its head » said Salazar nastily.

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The tomato thief – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : une vieille femme aux talents surnaturels veille jalousement, au bord du désert, sur ses tomates.

Avis : au-delà de la dose d’humour habituelle d’Ursula Vernon, cette nouvelle recèle plusieurs trouvailles liées à l’imaginaire du far-west américain (petit conseil : avant votre lecture, allez jeter un oeil sur la définition du Jackalope qui peuple le désert)

Citation :

« Blessed St. Anthony », she prayed, as she folded her quilt, « give me strenght to defend my tomatoes ».

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Razorback – par T. Kingfisher (Aka Ursula Vernon)

Propos : une sorcière s’attache plus que de raison à un animal de compagnie inhabituel.

Avis : le ton est plus mélancolique que ce à quoi Ursula Vernon habitue ses lecteurs, même si le style reste efficace.

Citation :

She was a good witch and a decent person, but decent people aren’t always easy to live with. So at the end of the day, Sal’s best friend was a razorback hog.

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The Truth Is a Cave in the Black Mountains – par Neil Gaiman

Propos : un homme de petite taille s’en va trouver un guide pour le mener à une grotte menant à un trésor.

Avis : tout le talent de Neil Gaiman s’exprime, ici, dans sa manière de dévoiler, petite phrase par petite phrase, les motifs de plus en plus complexes des actions des personnages. J’aimerais être original en parvenant à critiquer sévèrement cet auteur, mais il ne me facilite pas la tâche…

Citation :

You, with your hand. Me, only a little man. It’s fine heroes we are, who seek our fortunes on the Misty Isle.

 

 

The Dungeoneers – par Jeffery Russel : heroic fantasy version SWAT

Les aventuriers à l’ancienne sont de vulgaires amateurs.

Dans les donjons, ils font confiance à leurs épées pour résoudre tous les problèmes, foncent droit devant avec une malheureuse torche, et ne regardent pas où ils mettent les pieds.

Puissent-ils mourir rapidement et ne pas s’en plaindre.

Dans The Dungeoneers, Jeffery Russell se concentre sur une équipe de professionnels du ratissage de couloirs obscurs. L’ouvrage est tactique, tout en restant léger. Dommage qu’il lui manque un soupçon d’âme.

Pour nos amis malvoyants : une affiche moyen-âgeuse placardée sur un panneau de bois, proposant les services des "Dungeonners"

Novella contrastée

D’un côté :

  • la race des nains est assez bien réussie. Ils ne se cantonnent pas à des barriques à bière sur patte maniant la hache : leur nécessaire adaptation à leur écosystème d’origine (le creux de montagne) est la source de quelques idées originales,
  • la tactique mise en place est cohérente, plus élaborée que le classique « voleur + sorcier + guerrier + clerc », et parfois bien pensée (à commencer par la manière du groupe de frapper à la porte du donjon),
  • quelques blagues font mouche, même si elles ne volent pas bien haut,
  • la novella est assez un genre assez bref pour rester un agréable divertissement.

De l’autre :

  • l’abus de langage parlé alourdit la lecture plus qu’il ne la vivifie (un petit exemple : « Er… jest go behind a tree er sumthin’ ‘n wash yer hands after, eh ?« ),
  • le donjon est, par nature, un dédale complexe de couloirs regorgeant de mécanismes imprévisibles; et l’auteur n’est pas toujours très clair dans ses descriptions
  • les personnalités ne sont pas très affirmées, ni très marquantes : il est difficile de ne pas mettre tous les nains dans le même (grand) sac,
  • l’ensemble obéit à des règles scénaristiques classiques qui le rendent prévisible.

Avec ce louable effort de déniaiser le genre « exploration de donjons », Jeffery Russell offre un agréable moment, et apporte une contribution intéressante au genre de la « fantasy pragmatique ».

Citation :

Chickens are true creature of zen – they live only and absolutely for the moment.

 

NB : ce livre est auto-édité. Toutes les informations pour vous le procurer sont sur le blog de l’auteur.

Nine Goblins – par T. Kingfisher : perle verte et visqueuse

Le goblin est une des créatures les plus modestes du bestiaire fantasy classique.  Il va rarement, à lui tout seul, mettre un empire à feu et à sang.

De la même manière, Ursula Vernon (sous le pseudonyme de T. Kingfisher) ne prétend pas non plus écrire de l ‘epic fantasy’ mettant en jeu le destin du monde.

Elle n’a qu’une ambition : nous faire passer une ou deux heures agréables en compagnie de ses troupiers.

Et elle y arrive très, très bien.

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Amorce de l’histoire : une escouade de neuf goblins s’égare lors d’une bataille contre les elfes et les humains.

Rendre attachant ce qui aurait bien besoin de détachant

Nine goblins relève de la pièce de théâtre.

Il s’attarde sur un groupe de quelques peaux vertes, lui adjoint quelques autres protagonistes, explore quelques décors, et le tout est joué. Rien qui ne peut être mis en scène à l’aide de deux ou trois artifices bien placés. Et beaucoup de maquillage.

En se focalisant sur ce nombre limité d’éléments, Ursula Vernon parvient à les rendre vivants. Les tas de remugles sur pattes que constituent les personnages jaillissent du livre pour envahir notre imagination. Et ce avec une netteté assez stupéfiante. Tout tient aux dialogues.

L’on assiste donc aux chamailleries, aux plaintes et aux idées absolument minables des membres de cette l’escouade, spectacle réjouissant parce que donné avec un ton juste et un art consommé de la stupidité.

Rien de baddass, il faut le dire. Votre coeur ne sera pas gonflé par l’émotion que procure une charge du Rohan. Vos rêves de gloire ne se concrétiseront pas sur le papier. Mais sans doute serez vous surpris par la logique des gobelins. Une vraie logique, un raisonnement tordu, et tellement évident une fois énoncé, qui prouve que l’auteur a réussi à dépasser largement le stade du cliché, pour se glisser dans la peau sale de ses personnages*.

Je vous laisse en juger avec cette citation :

Goblins appreciate machine that are big and clunky and have lots of spiky bits sticking off them, and which break down and explode and take half the Corps with them. That’s how you knew it worked. If it couldn’t kill goblins, how could you trust it to kill the enemy ?

 

Si vous deviez trouver un premier livre pour vous mettre à la fantasy en anglais, Nine goblins serait probablement un très bon choix (rappelez-vous juste que ‘zucchini’ veut dire ‘courgette’).

Donnez lui donc juste sa chance. Pour la petite heure de lecture qu’il demande, il le mérite amplement.

Vive les romans basés sur des races débiles ! Ils tiennent leurs promesses.

*à ce titre, l’auteur devrait gagner un ‘point Terry Pratchett’. Ou une médaille.

NB : ce livre est auto-édité. Vous trouverez les informations nécessaires pour vous le procurer au format électronique sur le site de T. Kingfisher.

Armada – par Ernest Cline : fast-food fast-geek

Lu au premier degré, ce n’est pas un roman de science-fiction, mais un scénario de blockbuster américain. Un roman pour nos journées paresseuses. Ce qu’il faut pour suivre la voie du précédent livre d’Ernest Cline, Ready Player One, qui sera adapté aux écrans par Steven Spilberg pour 2017.

Armada est calibré au poil. Et il évite soigneusement le principal piège tendu à tout best-seller programmé : avoir la moindre position originale.

Lu au second degré, en revanche, il s’agit d’une vaste blague, bien plus jouissive, accumulant les clins d’oeil retro et les chapitres conçus comme des niveaux de jeux vidéos.

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Amorce de l’histoire : Etudiant la journée, Zack Lightman est, le soir venu, un pilote virtuose, dans un jeu vidéo de simulation de guerre spatiale. Sa vie est banale, jusqu’à ce qu’il découvre que la bataille livrée sur son écran de console est bien réelle…

Manuel du bon petit scénario

Dans l’ordre, nous avons :

  • un personnage en apparence banal, et qui se révèle extraordinaire : check,
  • une histoire de bizutage en salle de classe : check,
  • un complot planétaire dévoilé : check,
  • un problème avec l’image du père : check,
  • un flirt adolescent entre deux explosions : check,
  • un conflit intérieur qui ne pourra se résoudre que dans un face-à-face émouvant sur fond de violons : check,
  • 4 257 références de genre (star treck, star wars, la stratégie Ender…) pour créer une petite mise en abîme et faire rentrer le héros dans le moule du parfait petit geek universel : check,
  • des scènes de voltiges et de bravoure communes à tout ce qui roule depuis Ben-Hur (le vrai, hein, celui qui date de l’an 15 après JC) : check,
  • un ennemi que l’on peut massacrer sans aucun remord : check,
  • la prédominance du « cool » sur toute autre considération esthétique : check,

La mécanique est bien huilée, tenez vous prêt… à bailler au moins durant les cent premières pages.

Sauver le monde n’est qu’un jeu comme un autre

En apparence, dans ce roman, ce sont des geeks chics et décontractés qui sauvent la planète.

Armada prend la suite du film Pixel pour consacrer l’adolescent gamer comme nouvelle incarnation de l’homme providentiel. Et lui faire écraser la génération précédente : les vieux James Bond et les Bruce Willis.

Adieu la sueur et les pectoraux. Place aux réflexes, à la synchronisation oeil/main et au sens de l’orientation. Et aussi à l’appartenance à une bourgeoisie mondiale qui a assez de temps libre pour jouer.

Mais l’idée originale qui se dessine derrière Armada, c’est que, tout à coup, tout terrien équipé d’une console ou d’un PC peut, depuis son salon, participer à la défense de sa planète. Sans ordre, ni formation, ni hiérarchie. De la même manière que l’on peut improviser une partie de ping-pong après un repas en famille, Armada place les humains dans la position de guerriers du dimanche.

Peut-être est-ce la consécration de la « gamification » rampante de notre société occidentale. Ou de la toute puissance de nos loisirs. Ou juste un clin d’oeil plus gros que les autres.

Notez, au passage, que le roman sur sa fin présente, plus explicitement, une autre idée qui se veut originale, et dont je vous laisse juge.

« Plaisir » coupable du roman débile à lire avec un joystick

Inutile de prétendre avoir entre les mains un morceau de grande littérature. Mais il est possible d’apprécier sa lecture si l’on considère que :

  • Armada est simple comme un jeu d’arcades. Ce part pris est assumé, voir même revendiqué.
  • d’un point de vue documentaire, il collectionne les références aux précurseurs de la culture Geek. A tel point que ce livre pourrait être considéré comme un quizz jeux, musique & cinéma (certaines allusions sont faciles, comme les citations de Dune. Mais trouverez vous le refrain issu de Rob Base and D.J. E-Z Rock ?)
  • à prendre au second degré, et à imaginer sur-joué par des acteurs bénévoles, de nombreuses scènes relèvent d’un comique à la Starship Troopers. Au menu : des ennemis volontairement stéréotypés selon les modèles des niveaux de jeux, du patriotisme et des bons sentiments mélangés au shaker, et un timing trop parfait pour faire mine d’être crédible.
  • en dernier recours, on peut prend un certain plaisir régressif à cette lecture sans effort, idéale pour s’endormir,
  • accessoirement, Armada pose la bonne question de savoir pourquoi un pan si important de la science-fiction est militariste. Même si ce n’est pas pour y apporte rune réponse, et plutôt pour en accepter l’héritage.

Citation :

Even as I shuddered in my seat, something about the message struck me as oddly familiar. It was like something out a bad science-fiction movie.

NB : je souhaite bon courage au traducteur ou à la traductrice qui devra se coltiner un jeu de mots basé sur du français…

NB2 : vous apprendrez dans Aramada que la phrase « que la Force soit avec vous » se dit en chinois « Yuan li yu ni tong zai ». Très utile en soirée.

The water knife – par Paolo Bacigalupi : coeurs à sec

Durant l’été 2016, la Californie a souffert de la sécheresse pour la quatrième année consécutive.

Paolo Bacigalupi imagine ici le cinquantième été, marqué par la désertification de tout le sud des Etats-Unis, et par un état fédéral bien incapable de sauver quoi que ce soit.

Cela donne un thriller noir et craquelé, mélange de Mad Max et de House of Cards, dénué de tout optimisme quant à la victoire de la civilité sur nos instincts primaires.

Pour nos amis malvoyants : le titre est composé de gouttes d'eau pixellisées

Il y a plus d’eau sur cette couverture que dans tout le reste du bouquin

Amorce de l’histoire : dans une Amérique futuriste marquée par la pénurie d’eau, les villes et les Etats du sud se mènent une guerre silencieuse pour le contrôle de la moindre rivière. Au centre de cette lutte se retrouvent un homme de main, une journaliste et jeune égarée.

On sait déjà que ce morceau de la Terre deviendra une écorce desséchée

Pour les fondations de sa vision prospectiviste, Paolo Bacigalupi s’appuie sur un livre : Cadillac Desert, de Marc Reisner.

Un ouvrage qui, dès 1986, pointe du doigt les conséquences à long terme d’une mauvaise politique de gestion dans l’eau dans l’Ouest américain :

  • assèchement des cours d’eau et des lacs et des nappes phréatiques,
  • contamination des réserves par des agents polluants,
  • et désertification des plaines.

Dans cette logique, le Texas, la Californie ou le Nevada ne pourront peut-être un jour plus subvenir aux besoins en eau de leur population.

Même en faisant une croix sur le gazon des golfs et les parcs fleuris.

Même en se contentant d’une douche par semaine.

Même en rationnant l’eau.

Les millions d’Américains du sud-ouest vivent dans un désert en devenir.

Et à ce problème, l’auteur n’apporte aucune solution miracle. L’ingénierie toute-puissante américaine a disparu (au profit des Chinois), le rêve d’ascension social est au fond d’un puits à sec, les espoirs de toute une population sont relégués au siècle passé. The Water Knife fait tomber l’Amérique sous le poids de son bilan écologique,  sans lui offrir le scientisme comme filet.

Trop de sable dans les yeux pour distinguer de l’espoir

Ou même la moindre politique à moyen ou long terme. Le rythme de ce livre est celui d’une survie au jour le jour, centrée sur les besoins vitaux des personnages : manger, boire, et éviter les balles.

Angel, mercenaire qui ‘coupe’ l’eau et son approvisionnement, pense sur commande.

Lucy, prix Pulitzer, sait qu’elle a la même espérance de vie qu’un blogueur mexicain spécialisé en ragots sur les cartels.

Maria, fille sans ressource, ne se voit offrir que la prostitution comme porte de sortie.

Et tous se démènent pour faire avancer des projets qui ne durent que jusqu’au lendemain.

Difficile, dans ces conditions, de se concentrer sur l’intrigue à long terme d’un thriller. Il s’agit plutôt d’une enquête par à-coups, ou d’une succession de carambolages qui finissent bien par aboutir quelque part.

Ne vous attendez donc pas au rythme mesuré d’une enquête classique. Le monde de Paolo Bacigalupi est chaotique, même s’il n’est pas dénué d’un certain tempo dans l’enchaînement des situations sordides.

Vision hypnotique d’une apocalypse au ralenti

La journaliste de The Water Knife a beau s’en dégager, elle témoigne tout de même de la fascination pour le désagrégement de sa civilisation.

Un « collapse porn » mis en scène, qui se substitue au « food porn », et qui se traduit par des images revenant sans cesse de morts violentes, de colonnes de réfugiés et de villes laissées à l’abandon.

C’est une esthétique que le livre illustre à la perfection, comme si le photographe Sebastiao Salgado avait trouvé son nouveau sujet de prédilection au Texas.

Ce livre ne nous épargne ni le glauque, ni l’horreur. Une fois cela admis, on peut y distinguer des échappatoires. Enfin, si l’on parvient à courir plus vite que l’animal le plus à l’aise dans ce futur : la hyène…

Citation :

If the whole world was burning, why not face it with a beer in your hand, unafraid ?

 

NB : la traduction sortira le 27 octobre 2016 (éditeur : Le Diable Vauvert)

Afterparty – par Daryl Gregory : ostie addictive

Est-ce que Johnny Cash a chanté ‘personnal Jesus’ à l’oreille de Daryl Gregory, au moment où ce dernier pensait à écrire un nouveau roman ?

Ou bien est-ce Brandon Sanderson qui lui a offert un tome de ‘Legion’, avec ses hallucinations indépendantes de leur créateur ?

Qui, ou quoi, que ce soit qui a inspiré l’auteur, il a bien fait.

Le résultat est un road-trip savamment dosé, mélange de réflexions sur le libre arbitre, de roman noir et de fantastique.

Et quel fantastique ! Une vraie couche d’amis imaginaires, frôlant sans cesse le réel, émerveillant un futur cynique et désabusé.

Pour nos amis malvoyants : un crucifix mélangé à une seringue

Présenté comme ça, qui voudrait d’une dose de spiritualité ?

Amorce de l’histoire : la créatrice d’une drogue « spirituelle », aux conséquences ravageuses, part sur les traces de ses anciens collaborateurs, quand elle apprend que son produit a refait surface et qu’il a provoqué la mort d’une jeune femme.

L’héroïne telle une bille

Une fois que l’impulsion est donnée, Lyda ne s’arrête plus.

Elle part comme un rocher dévalant une pente, ou comme un chien dans un jeu de quilles pour reprendre une expression couramment utilisée.

A ce titre, elle joue un rôle proche du détective de roman noir, s’étant engagée elle-même.

Philip Marlowe était, même s’il s’en cachait, un chevalier moderne. Lyda fait de même. Elle roule allègrement sur tout ce qui se trouve en travers de son chemin, sollicitant des faveurs sans même l’espoir de les retourner, et fonçant vers son objectif sans écouter le moindre conseil relevant de la modération.

Du Canada futuriste où se passe la plus grande partie de l’action, vous ne verrez que des fonds de bouteille et des zooms sur des cafés noirs, mais c’est le propre du genre.

Si les personnages sont fous, peut-être l’êtes vous aussi

Parce qu’ils n’ont de cesse de vouloir la partager, cette folie.

En nous entraînant dans leurs conversations avec leurs interlocuteurs imaginaires. Et en nous faisant douter de leur réalité (jusqu’à revenir en arrière pour vérifier, quelques pages auparavant, ce que nous tenions pour acquis).

En décortiquant les mécanismes de notre volonté, pour nous apprendre que la sanité parfaite n’existe pas.

Et en distribuant des drogues à tous les interlocuteurs rencontrés au fur et à mesure des tribulations de Lyda.

Car il n’existe pas vraiment de modèle de sobriété dans Afterparty, à part peut-être un médecin moqué dès les premières pages pour sa naïveté.

Quelle conclusion en tirer ?

Peut-être qu’il faut être un petit fou pour naviguer dans ce futur désillusionné. L’avenir ne présente aucune perspective sérieuse aux personnages : ils vont d’asile en prisons, ou de petites banlieues en motels.

La planète ne semble pas se porter bien, les humains ne semblent pas se donner la main pour former une ronde tout autour de la Terre, et personne ne lève les yeux au ciel avec la perspective d’y voir une solution scientifique.

D’où la drogue et la religion, tous les deux généralisés et banalisés.

Levez les yeux, tout n’est pas si noir.

Parce que Daryl Gregory ne cultive pas le glauque comme un Thierry Di Rollo.

Il joue.

Avec nous, en nous tendant des pièges. Avec ses personnages, malmenés mais pas accablés.

Et surtout avec un univers sauvé par le second degré : les relations psychotiques entre les personnages, et avec leurs incarnations affiliées, sont jouées sur le ton de la dérision et de la pudeur, préférant la chamaillerie au tragique, les grincements de dents aux larmes, les clins d’oeil aux grandes déclarations.

Cette retenue sauve un discours sombre et parfois émouvant, comme un remède à la gueule de bois pétillant et acidulé.

Citation :

If there’s one thing I’ve learned, the brain is one lying son of a bitch.

 

NB : Afterparty sortira le 22 septembre au éditions Le Bélial’

The Devil you know – par K. J. Parker – au Malin, malin et demi

Amorce de l’histoire : un génie vend son âme au Diable, et entend bien en tirer le meilleur parti.

Novella sur le thème du jeu avec l’Enfer (ou l’un de ses représentants), The Devil you know ballade le lecteur avec facilité.

Elle passe d’un narrateur à l’autre sans faire mine de s’en soucier, agençant un plan que l’on voit venir sans parvenir à en saisir toute la portée avant les dernières pages.

Le Malin est peut-être ici un petit peu naïf. Mais il a un défaut : sa connaissance intime de la vie de son adversaire lui laisse croire qu’il pourra prédire tous ses mouvements.

Rien de plus faux, en définitive.

Pour nos amis malvoyants : deux hommes, en haut d'une colline, regardent un château au loin

Plus que les flammes dans l’herbe, ce sont les bretelles qui me perturbent dans cette illustration…

Et si vous aimez ces défis maniérés avec le maître des royaumes souterrains, toute en politesse et fourberies, je vous conseille également :

  • le cycle de Johannes Cabal : son personnage de nécromancien misanthrope et guindé bat tous les seigneurs des ténèbres du monde.
    • les nouvelles A long Spoon (en référence à l’adage ‘quand on mange avec le Diable, il faut une longue cuillère’) & The Death of me sont particulièrement savoureuses
  • Bring Me the Head of Prince Charming (Apportez-moi la tête du prince charmant) : ce livre de Sheckley et Zelany préfigure toutes les embrouilles que peut subir le Diable dans ses négociations avec les humains.

Citation (& incipit) :

I don’t do evil when I’m not on duty, just as prostitutes tend not to have sex on their days off.

Children of Time – par Adrian Adrian Tchaikovsky : hard-science bondissante

J’ai choisi ce livre par pure facilité.

Il vient de gagner le prix Arthur C. Clarke. Ce qui équivaut à « il y avait de la lumière… ».

Il ne parle pas de voyage temporel. Ouf.

Et son auteur a pondu Spiderlight, un roman de fantasy assez jouissif.

Le résultat n’a pourtant rien à voir. Plus sérieux, plus structuré (les chapitres ont même des sous-chapitres…), plus réfléchi, plus innovant…

Pour résumer : une excellente expérience de laboratoire.

Pour nos amis malvoyants : un vaisseau en orbite autour d'une planête verte

La nouvelle planète de l’Humanité est verte comme une orange

Au grand jeu de l’évolution, il n’y a pas de femme blonde pour tourner la roue.

Amorce de l’histoire : notre futur : la Terre n’est plus un habitat viable (étonnant, non ? ).

De l’humanité, il ne reste que des corps congelés, entassés dans un cargo stellaire comme des poissons panés oubliés au fond d’un frigo. Et une équipe de techniciens sortis de leur cryogénie à chaque fois qu’une alarme sonne (réveils difficiles à prévoir).

Voici les champions n°1 de l’évolution biologique.

Les champions n°2, ce sont des araignées accidentellement lâchées sur une lointaine planète terraformée, en compagnie d’un virus accélérant et guidant leurs mutations naturelles.

Les présentations sont faites, que le match commence.

Mais attention, un match au rythme de Mère Nature. Cent ans par tour, au mieux.

Comme il faut bien que le lecteur puisse finir ce livre de son vivant, Adrian Tchaikovsky procède par bonds temporels, avec une surprenante habilité pour garder le fil.

Et les araignées jamais n’inventèrent la roue

Children of Time ne réduit pas ses créatures évoluées à une image de monstre de foire, style série Z. Pas plus qu’il ne les anthropomorphise.

C’est sérieusement qu’il explore les possibilités ouvertes par son postulat de base : l’évolution tournée vers l’intelligence d’une espèce à huit pattes, où la femelle dépasse le mâle, et où toute communication passe par des vibrations. Pas de main, pas d’outil. Mais des procédés biologiques infiniment diversifiés.

Le résultat a un goût de Fourmis de Werber, un parfum de Fondation, une vague ressemblance avec la Guerre Eternelle. Mais avec un arrière-plan scientifique et une mesure qui le place dans le sous-genre de la hard-science. Adrian Tchaikovsky joue avec le temps et les espèces comme un Dieu laborantin, en dépassant avec son expérience scientifique une simple copie des mécanismes darwiniens.

Vous reprendrez bien un petit peu d’empathie

C’est le pari osé de l’auteur, à une époque où l’arachnophobie est proportionnelle à la technophilie, que de nous sensibiliser à notre pire cauchemar. Sans les lisser, comme un Walt Disney, ou même atténuer leurs penchants de prédateurs. Il joue avec les miroirs, renvoyant constamment l’attitude des araignées à celles des humains, mixant les intérêts et les évolutions des générations, liant le tout aux drastiques condition de survie des espèces.

Les araignées sont des tueuses ? Nous aussi. Cruelles ? Elles n’ont rien inventé. Désorganisées ? Plus pour longtemps. Sensibles ? Parfois plus que nous.

Et voici la plus profonde originalité de ce roman : Adrian Tchaikovsky suit la course de ces deux héritiers de l’humanité sans prendre parti. Et, jusqu’au bout, vous vous demanderez lequelle va gagner. Car la fin, élégamment trouvée, est le point fort de ce roman, justifiant toutes les petites longueurs d’une course sur cent mille ans.

Citation :

This is the future. This is where mankind takes its next great step. This is were we become gods.