Children of earth and sky – par Guy Gavriel Kay : astrolabe en fleur bleue

De la fantaisie, ce livre n’en contient que de rares touches. A peine quelques artifices qui servent à l’auteur à se tirer de situations épineuses (on frôle parfois la triche).

Children of earth and sky tient plutôt de la fresque historique. Les destins d’une dizaine de personnages s’entrecroisent, sur fond de luttes politiques et militaires entre les nations. C’est aussi cynique à l’échelle des états que niais à l’échelle individuelle.

Pour nos amis malvoyants : un soleil en fer forgé et doré, éclairé par la droite, sur un fond de nuit

Amorce de l’histoire : deux empires s’affrontent chaque année, à la belle saison. Entre eux se tiennent de petites nations insulaires, qui jouent leur avenir sur des intrigues et des coups discrètement portés.

Imaginaire style renaissance

L’univers de Guy Gavriel Kay s’inspire cette fois-ci de l’Europe du XVième / XVIième siècle. Les jeux de pouvoir rappellent explicitement l’histoire de Venise, de l’Empire Ottoman et de la dynastie des Habsburg. On quitte le traditionnel médiéval-fantastique pour la renaissance-fantastique.

Concrètement, les premiers canons menacent les murailles des châteaux, les arquebuses sont aussi dangereuses pour leur propriétaire que pour l’adversaire, et les banquiers jouissent d’une influence considérable. Ce qui nous éparne au moins les clichés des chevaliers aux armures rutilantes chargeant dans la brume du matin.

Narration en astrolabe

Comme des astres dans un système solaire, les personnages clés suivent chacun leur propre orbite, croisant ponctuellement celle des autres avant de reprendre leur chemin. La trajectoire des héros constitue une mécanique de corps céleste, avec ses attractions et ses répulsions. Certains objets filent en ligne droite avant de s’écraser, d’autres tournent paisiblement autour du centre du pouvoir. Cela nous donne un livre qui jongle habilement entre les différents protagonistes.

narration

De la romance qui suinte de tous les personnages

Et pourquoi faut-il donc qu’ils tombent amoureux et qu’ils se pâment à tout va ? L’univers est pourtant assez réaliste : les hommes politiques ourdissent leurs coups bas en affichant de grands sourires, et les guerres se gagnent autant en fonction du temps que des hommes. Mais c’est à croire que les héros sont accompagnés par des ménestrels. Ils tuent sans ciller, et la seconde suivante, leur petit cœur bat à la chamade à la vue d’un(e) beau / belle gosse.

Comme si cela ne suffisait pas, Guy Gavriel Kay tient à analyser le ressenti de tous ses personnages, dans toutes les situations. Quitte à se répéter. Et à écoeurer le lecteur dans une soupe à la Harlequin qui masque les aspects intéressants des héros.

Mais qu’est ce qu’on en a à faire, de ces émois adolescents de tueurs sans pitié ?

 

Il faut se faire une raison : Guy Gavriel Kay a laissé loin derrière lui la Tapisserie de Fianovar qui a marquée mon adolescence. Sa fantaisie est devenue bien plus classique, plus historique, plus sensible. Plus originale dans le contexte, bien plus stéréotypée dans les mentalités.

Citation :

Lives continue or they end, empires move forward or are cut off, as with shears, if rain falls or does not.

 

Harry Potter and the Cursed Child – par Rowling, Tiffany & Thorne : l’amour (des suites) rend aveugle

Les fans irréductibles de Harry Potter liront cet opus, quoi que l’on en dise.

Les autres ont toutes les raisons d’hésiter, sachant que :

  • on peut le lire en seulement une ou deux heures ,

  • il y a autant de J. K. Rowling dans « The Cursed Child » que de homard dans du surimi,

  • l’histoire n’apporte aucun nouvel éclairage sur les précédents tomes,

  • lire une pièce de théâtre, sans en voir le jeu, revient à se contenter de lire les sous-titres d’un épisode de Game of Thrones sans lancer la vidéo.

Pour nos amis malvoyants : un nid d'oiseau, entouré d'ailes, dans lequel se tient un enfant, le tout sur fond doré

Voici le prochain tatouage à la mode chez les fans

Amorce de l’intrigue : le deuxième fils de Harry Potter tente de réparer un dégât collatéral des précédentes aventures de son père.

Condensé de vérités

En bref : Albus, deuxième fils de Harry Potter, se bat contre de 1. mauvais sorciers et 2. sa crise d’adolescence.

Cette trépidante aventure sera l’occasion d’apprendre de nombreuses vérités éternelles, comme :

  • l’importance des BFF à Poudlard,
  • l’amour rend aveugle,
  • ou les méchants, au fond de leur petit coeur, se sentent seuls.

Et comme ces leçons prennent du temps, il en reste peu pour une intrigue fouillée. Reste quelques occasions de retrouver Poudlard. Et le plaisir, pour tous ceux qui ont grandi avec Harry et ses amis, de les suivre encore quelques pages.

Magie Express

Les précédents tomes de la saga nous laissaient nous installer confortablement dans l’univers de J. K. Rowling. Cette fois-ci, pour être embarqué par la magie de Harry Potter, il faut ne jamais être descendu du train. Pas le temps d’expliquer l’univers (qui a pu changer en 19 ans…) ou de poser l’ambiance. Ce sont les déchirements internes des personnages qui nous intéressent, immédiatement accessibles. Et tant pis si Albus grandit en dix pages chrono, et que l’on s’y attache autant qu’à un poulet d’élevage…

Et au théâtre ?

On oublie vite, à la lecture du script, que ces lignes sont destinées aux planches, et pas à un film à gros budget. Les auteurs se permettent toutes les fantaisies : des changements de décor toutes les 3 pages, des accessoires aussi maniables qu’un train, des sorts à la pelle qu’il faudra bien matérialiser (autrement qu’avec la LED au bout de la baguette que demande le Lumos). Si les machinistes ont trouvé le moyen de relever ce défi, cette pièce de théâtre marque un nouveau genre : celui de la magie technique au service de la fantasy sur planches. Allez, donnez-nous des boules de feu qui traversent la pièce, en cramant au passage la moustache d’un ou deux comédiens, et, malgré la légèreté du Cursed Child, on retombera dedans…

Citation :

Hermione : Why are you blocking the entrance to my office ?

Ron : I’m not. Blocking. Anything.

She again makes for the door, he blocks again.

Hermione : You are. Let me into my room, Ron.

Ron : Let’s have another baby.

Hermione tries to dodge past him.

Hermione : What ?

Ron : Or if another baby, a holiday. I want a baby or a holiday

Underground Airlines – par Ben Winters : portrait d’un mouton noir

La Guerre de Sécession n’a pas eu lieu. Au XXIe siècle, l’esclavage n’a toujours pas été aboli dans le sud des Etats-Unis.

Et que fait le personnage principal, qui est noir ?

Il traque les évadés des champs de coton, pour le compte du gouvernement, à coups de fausses larmes et de bons sentiments.

Bienvenue dans la vie d’un traître.

pour nos amis malvoyants : un visage d'homme noir sur lequel est collé posée une silhouette d'avion et un ciel bleu / vert. Et une note de Lev Grossman qui dit que ce bouquin, c'est de la balle

Un avion, une minorité ethnique, et ça ne parle pas d’attentat. Youhou !

Amorce de l’intrigue : Viktor, le narrateur, s’occupe d’un nouveau cas d’esclave évadé, tout en collectant les indices sur le caractère inhabituel de l’affaire.

Narrateur en or.

Tout l’intérêt de ce livre tient dans un héros complexe, ni chevalier ni démon, dont la personnalité s’effeuille plus qu’elle ne se dévoile. Chaque chapitre est une couche de l’oignon que l’on épluche, sans avoir au bout du compte la prétention d’arriver à des tréfonds métaphysiques de l’âme humaine. Il s’agit juste d’arriver, à la fin, à savoir ce qu’est le narrateur, pour lui comme pour nous. Et cela ne tient pas qu’à son passé, à la question des origines ou à son empathie pour ses « frères ». Le héros a ses propres humeurs, ses propres envies, une mobilité qui lui est propre et par laquelle on oublie les ficelles que tire, dans l’ombre, l’écrivain.

Polar militant mené au bon rythme.

Et profitez-en si vous n’êtes pas un fan de science-fiction, mais plutôt un goûteur de romans noirs et d’intrigues policières. Vous ne serez pas déçu(e). La transposition, dans notre monde moderne, de la réalité historique de l’esclavage fournit tous les éléments d’une bonne intrigue :

  • une ambiance lourde, associée à une vision désabusée des luttes pour les droits civiques,
  • un mélange de secrets, de traîtrises et d’intérêts personnels,
  • et une galerie de personnages que l’on rêve de voir mordre la poussière.

Entre les rebondissements de l’histoire et le tableau sordide de maltraitance des Noirs Américains, le lecteur passe son temps à trépigner.

Science-friction : avenir au service d’une seule problématique.

L’intérêt d’une uchronie tient dans ses effets en cascade, imprévisibles sur le long terme. Napoléon tombe à 5 ans dans un ravin, et, par conséquent, Mayenne devient, au XXième siècle, la Capitale du monde connu. Parmentier ne ramène jamais la pomme de terre en Europe et, 300 ans plus tard, McDonald vend ses hamburgers accompagnés de choux de Bruxelles arrosés de sauce au wasabi.

Or ici, rien de tout ça.

Loin des travaux spéculatifs, les USA de Ben Winters ressemblent, à peu de choses près, à ce qu’ils sont aujourd’hui. L’esclavage dans des champs de coton en plus. L’auteur explore bien quelques pistes sur les dérives possibles de cette pratique, liées à l’usage de la technologie par les patrons des plantations, mais ce n’est pas l’objet premier de son livre.

Paradoxalement, je vois là l’aspect le plus mordant de Underground Airlines : il n’y a pas réellement besoin de faire d’uchronie pour parler d’esclavage moderne.

NB : Ben Winters a été interviewé dans le magazine Inverse sur les liens entre la problématique de son livre et le mouvement Black Lives Matter. On peut aussi s’interroger sur une référence possible aux policiers infiltrés dans les mouvements anti-capitalistes et écologistes, mais, pour être certain de ne pas être contredit, mieux vaut attendre que l’auteur ne soit plus parmi nous.

Citation :

I made my careful way along the dark tunnel. I contemplated the man I was coming to see, all the he had undertaken and what he still had to face. What he still had to face was me, the monster, coming slowly down the pipe and do… do what, exactly, I still don’t know.

Nod – par Adrian Barnes : l’humanité sans Morphée

Avant qu’il se passe quoi que ce soit, le héros est aigri, déprimé et misanthrope.

Ensuite, la situation commence à se dégrader.

Si vous estimez qu’il vous faut de la mélancolie en barre pour remédier à votre bonne humeur, le tout dans un enrobage élégant de poésie en noir et gris, vous tenez votre livre.

Pour nos amis malvoyants : le titre, en noir, est entouré de nervures rouges rappelant les yeux éclatés d'une clubber à 7h du matin...

Toute la joie de vivre de Nod transpire dans cette couverture.

Amorce de l’intrigue : les journaux télévisuels font état d’une insomnie mondiale et généralisée. Qui se poursuit le lendemain. Puis le surlendemain…

L’apocalypse selon Saint-Insomniaque.

L’être humain est décidément bien fragile. Pour en faire un zombie, nul besoin d’un complexe militaro-scientifique tenu par des chimistes maladroits, ou d’une évolution bactérienne dans le tas de chaussettes enfoui dans la chambre mal rangée de votre petit frère : quelques jours sans sommeil suffisent. C’est l’engrenage que Adrian Barnes met en place dans Nod : soudainement, l’humanité ne peut plus dormir (à de très rares exceptions près). Combien de temps va-t-elle mettre pour sombrer dans la folie, puis dans la mort ? D’après les scientifiques : 8 jours pour le premier, moins de 30 jours pour le deuxième. 

C’est une apocalypse banale tant ses effets sont ternes. Les références à la Bible, livre haut en couleurs, y sont pourtant omniprésentes, depuis le titre renvoyant à la terre d’exil de Caïn jusqu’à la lecture prophétique de cette plaie infligée aux terriens. Sans pour autant qu’il y ait de réponses divines, ou même d’indices sur la validité de cette théorie. D’un point de vue social, la religion apparaît plutôt comme un virus qui vient contaminer les humains fatigués, lorsque leurs barrières mentales s’abaissent, que la société ne joue plus son rôle rassurant et que la fin est proche.

Anatomie de la zombification

Imaginez que vous mettiez 192  heures à vous déshumaniser, en étant conscient du processus en cours et de l’incapacité généralisée à y remédier. Ecrivez un essai de 10 pages sur votre joie de vivre, vous avez cinq heures.

Non : imaginez que vous échappiez à ce sort, mais que tous vos proches et votre entourage le subissent. Décrivez l’avancement dans votre couple et vos perspectives d’évolution professionnelle.

Tenez minutieusement votre carnet de bord. Faites-en un livre. Vous avez Nod.

Livre qui n’a certainement pas été sponsorisé par l’Office de Tourisme de Vancouver. Sombre comme un futur de Thierry Di Rollo ou comme une blague de Houellebecq, une contre-utopie chronométrée y prend racine en moins de temps qu’il en faut pour dire « on-a-pas-prévu-de-plan-d’urgence-gouvernemental-pour-cette-catastrophe-là ». Et l’on retrouve appliquée dans ce roman une maxime biblique : quand tout s’effondre, les premiers seront les derniers.

Ce livre n’a pas été non plus sponsorisé par la CIA : ses agents auraient honte d’un tel manque d’efficacité dans la destruction d’une personne.

Zombie exquis

Adrian Barnes est économe de ses mots. Ses 180 pages de vague-à-l’âme passent tout seuls, comme un comprimé de Lexomil avec un grand verre d’eau. Son style fluide et précis alterne efficacement les passages de monologues internes et d’actions externes. Contrairement à de nombreux ouvrages de littérature de l’imaginaire, sa lecture en anglais est facile, associée à un vocabulaire courant (pas de néologisme, de jargon u d’argot) et à un référentiel immédiatement reconnaissable (même si l’on a jamais vu cette partie ouest du Canada et si l’auteur ne s’encombre pas de détails).

 

Par un procédé de répulsion, Adrian Barnes donne envie, même en plein été, de se lover sous la couette et d’y roupiller pendant des journées entières, pour saisir les morceaux de « rêve doré » qui échappent si cruellement aux personnages de son livre.

Citation :

All this sleeplessness plague could do was align those billions of inevitable deaths into a slighty narrower window of time – a matter of efficiency, not tragedy.

The Nightmare Stacks – par Charles Stross : gâteau chocolat – andouillettes

Prenez un cycle résolument original (le cycle de la Laverie), à la croisée des horreurs de Lovecraft et de la bureaucratie anglaise à ses heures les plus sombres.

Commencez par un tome à l’écriture nerveuse, regorgeant d’humour noir (Le bureau des atrocités).

Etirez vos idées tout au long de sept tomes.

Changez sur la fin le héros.

Insérez de la romance.

Gardez une pointe d’esprit.

Revenez sur votre volonté de rester dans votre moule, et, tous comptes faits, allez chercher une idée WTF (du médiéval-fantastique qui débarque entre deux voitures – je ne divulgâche rien, c’est sur la couverture…).

Bref, prenez une bonne recette de gâteau et ajoutez y de l’andouillette.

Et vous obtenez… malgré quelques bonnes bouchées, 400 pages à vous demander ce que vous avez entre les mains.

 

Pour nos amis malvoyants : un homme en armure sur une moto de la seconde guerre mondiale en premier plan. En arrière plan : un tank et un dragon, oui oui oui

Si l’idée d’un chevalier sur un véhicule militaire de la Seconde Guerre mondiale vous paraît géniale, foncez ! Sinon…

Amorce de l’histoire : le tissu de la réalité de notre univers se fendille, laissant passer des visiteurs indésirables issus de dimensions parallèles à la recherche d’un nouvel habitat.

Une série littéraire unique.

Avant tout : rappeler que les cinq premiers tomes de la série de la Laverie méritent toute l’attention d’un lecteur exigeant, amateur de mélange des genres et de romans nerveux.

La Laverie, c’est la série The Office + Men In Black.

C’est les méthodes Agiles appliquées à votre transformation en vampire.

C’est le réveil des Dieux Anciens traité à coup de commissions et de formulaires…

des menaces d’apocalypses standardisées dans un jargon de SSII…

ou le destin du monde ordonnancé par un Maître du Jeu, reclus quelque part, dans une pièce sombre, avec ses dés cliquetant sans sa main…

Le cycle de Charles Stross intègre les codes du geek à l’ancienne à un univers gris, fantastique et cynique. On y meurt dans une explosion de tripes au plafond, ou figé par la transformation de ses atomes de carbone en silicium (je vous laisse compter combien vous en avez en vous…), mais ce n’est pas aussi désagréable qu’un pot de départ où l’on commence à se poser trop de questions.

Nouvel héros, nouvelle ambiance.

Nous voici au septième tome.

Dans le sixième, déjà, des problèmes de couple interfèrent avec le destin du monde.

Ici, Bob Howard continue de faire sa vie, dans son coin. Après s’être concentré sur sa femme, Mo, Charles Stross met au premier plan un ancien personnage annexe : Alex, ancien banquier, nouvelle recrue.

Et nous voici en route avec un natif de Leeds, bourgade de 750 000 habitants qui a certainement marqué Charles Stross comme un coin de péquenauds. Pourquoi pas.

En route avec une bleusaille, en proie à des questions existentielles à propos de conséquences de nouvelles dents pointues sur sa vie quotidienne. Soit.

Avec un sorcier qui n’a pas encore eu l’occasion de tester sa bravoure, même face à sa mère…

Avec un sentimental…

Que celui à qui Bob Howard ne manque pas me jette la première pierre.

Mais pourquoi du Tolkien dans la soupe ?

Avec les codes de la Laverie, on ne parle pas d’elfes. Ni d’extra-terrestres venus d’autres dimensions. Mais de « Code Nightmare Red », ou encore de « idiopathic macroscopic cryptobionic infestation » et de « medieval cybermen ». Aux oreilles pointues. Enfin, ça reste des älfars, du peuple ancien, des e-l-f-e-s quoi. Des teignes qui ne sont pas sans rappeler les envahisseurs de « Nobliaux et sorcières » de Terry Pratchett.

Charles Stross fait mouche quand il les dépeint comme des agresseurs démodés, incapables de comprendre une société post-féodale ou une guerre asymétrique. Le comique de situation fonctionne à l’échelle des peuples. Mais c’est une nouvelle menace sur notre bonne vieille Angleterrequi doit se faire une place entre les Anciens des profondeurs et les nosfertus. Imaginez alors la Laverie comme une photo de famille. Un tirage un peu jauni, un peu tâché de sang. Mettez-y des geeks, des démons tentaculaires, et des cartes à puce. Quand un elfe en armure se glisse au premier rang, le photographe (s’il est encore en vie) se dit que ça ne va pas. Et puis quoi, après ? Des dinosaures ? Oups, trop tard : il y a aussi des dragons…

 

Avec des références à Matrix ou Stargate, un tempo digne des films d’action standardisés, un nouvel héros assez impersonnel, et une dose de sentimentalisme glissé entre deux menaces de fin du monde, The Nightmare Stacks, malgré quelques surprises sur la fin, laisse dans la bouche comme un goût de scénario de blockbuster hollywoodien.

Pas grand chose à voir avec ses premiers livres, donc, eux qui restent à déguster sans faim comme un croustillant au monstre des profondeurs.

 

Citation :

Even now, years after the fact, the Cobweb Maze group are still trying to work out how X [->filtre antispoil concernant un tome précédent] subverted his oath to office so thoroughly that he squared running a congregation of the Cult of the Red Skull with his remit as a departemental manager in IT Services. Theories to account for his deviant behavior include an undiagnosed psychopathic personnality disorder, an impressive talent for double think, and overexposure to Windows 2000 Domain Services.

Seveneves – par Neal Stephenson : reboot de l’humanité

Il y a des jours avec et des jours sans. Neal Stephenson commence par un jour sans, lorsque quelqu’un ou quelque chose explose (sans prévenir) la lune en sept morceaux.

L’humanité, occupée par ses petits tracas de début de 21ième siècle, ne va pas tarder à comprendre que, malheurs de la physique des corps célestes, c’en est fini de sa biosphère.

Il faut prendre un nouveau départ, dare-dare.

Pour nos amis malvoyants : gros plan sur un oeil, en noir et blanc, avec, dans l'éclat de l'iris, une étoile

L’éclat dans le regard quand je comprends enfin le titre du livre (3/4 d’heure après avoir fini la 698ième page du bouquin…)

Amorce de l’histoire : face à la destruction imminente de la Terre, l’Humanité se met à pied d’oeuvre pour assurer sa survie, quelles qu’en soient les conditions.

Fantasme de survivor scientifique

Creuser un abri anti-atomique dans son jardin pour survivre quelques années aux attaques atomiques ou aux repas de famille, c’est à la portée de tout le monde. Il suffit d’être prêt à sacrifier quelques pelles et son dos.

Faire la même chose dans l’espace pour tenir plusieurs milliers d’années, voilà le vrai défi ! (c’est ce que les organisateurs de séries de TV réalité devraient demander à leurs participants la prochaine fois qu’ils créeront une émission prétentieuse de type « les bricoleurs de l’extrême »). Parce que notre si évoluée Humanité n’y est technologiquement pas prête.

Alors Seveneves se présente initialement comme un jeu de l’esprit : et si la Terre mettait toutes ses ressources en commun, durant ses derniers instants, pour sauver tout ce qu’elle peut ? A quoi arriverait-elle ? Petit indice : ce livre s’inscrit pleinement dans le sous-genre de la « hard science », il n’y a peu de légèreté à attendre de la part de l’auteur sur les problèmes que l’Homme rencontre dans le vide, et peu d’insouciance dans le caractère de ses personnages.

Pour reprendre l’expression de l’écrivain, dans une interview accordée au site Slate : « OK, if that’s the game that we’re going to play, let’s play that game, and let’s play it by some legitimate scientific rule. »

De la « très-hard science », donc : ici les lois de la physique vous tombent sur le coin du museau comme la règle d’un professeur de collège allergique à la vue de l’acné juvénile, elles ne font pas de grands sourires comme dans le camion de Fred et Jamie. C’est à la fois stimulant et plombant, peut-être ridicule si vous avez un doctorat d’astrophysique mais assez plausible sinon (à quelques exceptions facilement repérables), et émouvant à plus d’une occasion (je ne peux pas m’empêcher de tirer une larme devant ces personnages qui concèdent à peine une grimace avant de se remettre au travail quand tout s’effondre autour d’eux).

De la hard science naît un space opera

Parce que les problèmes de turbine et de petites graines, même si c’est une question de vie ou de mort pour une espèce entière, ça va un moment. Alors, après une ellipse plus grosse que la moyenne, nous voici dans une seconde partie bien plus éloignée des spéculations scientifiques, résolument orientée vers l’action et l’exotisme, où se sont développés les fruits des choix scientifiques et moraux de la première partie. Neal Stephenson aborde la seconde moitié de son expérience, et il se comporte comme un scientifique contemplant avec curiosité une plante rose après en avoir bidouillé tous les gènes.

Il faut reprendre à zéro le monde dans lequel évolue le lecteur. Les descriptions longues auxquelles les amateurs de SF sont souvent habitués refont surface. Ce qui surprend, et peut même agacer. Les codes du space opera (constructions dantesques, complots et rêves technologiques) sont cette fois-ci clairement utilisés, à tel point que l’on peut se demander s’il ne s’agit pas du tome introductif d’une série (ce que contredit la mention « a novel » en sous-titre de Seveneves).

Et puis force est de constater que Neal Stephenson est assez doué pour nous embarquer dans une nouvelle histoire ayant germé de la première, en nous liant à des personnages qui représentent au moins autant un futur ou un groupe qu’eux-mêmes (avis aux nostalgiques du cycle de la Fondation d’Asimov). Parce que les personnages s’inscrivent tous dans l’Histoire, même quand ils boivent leur café : ils se situent exactement aux noeuds temporels où les chronologies peuvent bifurquer, ce qui les rend bien plus spéciaux que leurs actions, leurs caractères ou leurs idées. C’est une manière de forger des héros moins naïve que ce que l’on peut trouver dans de nombreux romans.

Accrochez-vous quand même

Un petit peu comme un Jules Vernes ou un cahier de devoirs de vacances, Seveneves est l’occasion d’apprendre de nombreuses anecdotes, toutes issues du terreau scientifique des connaissances humaines (astronomie, génétique, physique, sociologie…). Que l’Afrique est le continent le plus génétiquement diversifié, par exemple, ou que els femmes subiraient moins les effets des radiations que les hommes (ce que je ne retrouve pas dans cette étude de la NASA, en passant). Mais, pour apprécier pleinement la description d’actions dans l’espace, le roman nécessite aussi des connaissances qu’il ne se donne pas la peine d’expliquer, comme la notion d’apogée ou de périgée dans une trajectoire. Si vous êtes déjà féru de hard science, il y a fort à parier que ce soit du petit lait pour vous. Sinon, à vos encyclopédies !

Ou à Wikipedia, si vous préférez. Avec des auteurs de science-fiction comme Neal Stephenson, et avec un délai infini, peut-être serait-il possible d’en relier tous les articles au sein d’une même histoire de fiction. Ô mon Dieu, nous ne sommes pas loin d' »apprendre en nous amusant »…

Citation :

By outward appearances, Cantabrigia Five was a video journalist. But it made sense that, in a world where no police or military action could be judged successful unless it lokked good to ordinary persons watching it on video screen, she was also a general.

The Paper Magician – par Charlie N. Holmberg : très sage fantaisie

Ceony Twill est une apprentie magicienne, fraîchement sortie de l’école, prête à entrer dans une seconde phase de son apprentissage : la spécialisation dans la magie du papier.

Par réflexe, nombreux sont ceux qui comparent ce livre à Harry Potter.

Rien à voir.

Ici, on parle de sentiments, et rien que de sentiments. Malgré une noble tentative d’originalité, ce qu’il y a de plus impressionnant dans ce livre, c’est la taille des mauvaises métaphores.

Pour nos amis malvoyants : une silhouette de femme, en robe noire et tenant un parapluie, à côté de lquelle sont dessinés, façon origami en papier rouge, un coeur et un avion en papier

A peu près tout le roman peut être déduit de la couverture. Comme un Terry Pratchett aux éditions de l’Atalante, mais sans l’humour (aïe)…

Amorce de l’histoire : une étudiante se voit confiée au bon soin d’un mage spécialisé en cellulose et obligée de partager son sort.

Le coeur pour les sentiments, le papier et l’imagination pour construire des histoires, le travail avant tout.

Formulé comme ça, ça fait réac.

Peut-être.

Le message n’est en tous cas pas difficile à comprendre : tu vaux la sueur que tu dépenses, de préférence en obéissant aux instructions de ton professeur. La fierté Ceony de bien faire ses devoirs dépasse celle de risquer sa peau. Visualisez un livre centré sur Hermione, si l’on veut absolument se référer à Harry Potter.

Autre grande leçon : il semblerait que partager ses souvenirs les plus marquants, en bien ou en mal, créé des liens plus forts que la Montagne… Palpitant. Faites des soirées pyjamas après avoir potassé votre devoir maison et vous serez un homme / femme, mon fils / ma fille.

Une héroïne bien seule

C’est un roman de premier de la classe, avec ses valeurs et ses problèmes : toujours s’appliquer, être pudique, subir les brimades des crétins, en revenir toujours à la morale, se demander si on a bien fait, s’appliquer encore… Il manque des personnages plus légers pour entourer Ceony et pour relativiser les leçons qu’elle donne. N’importe qui : un cancre, un maladroit, un idiot, un premier ministre, un fou, un philosophe à côté de la plaque, un peureux, un pédant, un économiste…

En le construisant soigneusement par étapes, Charlie Holmberg a donné un côté rédaction à son roman, avec pour sujet « rédiger vos premiers sentiments adolescents ». Son roman se mange comme une meringue : sucré, un brin écoeurant même s’il est bien cuisiné.

Une ode au papier éditée en France par Amazon, le champion du livre dématérialisé : vive la contradiction.

La première qualité dont se prévaut l’héroïne est sa mémoire infaillible. Elle goûte le contact du papier avec un plaisir fétichiste. Elle habite dans une maison qui fleure bon la poussière et les vieux fourneaux. Bref, à moins de vingt ans elle endosse les habits d’un stéréotype d’archiviste.

Et pour savourer ce message du confort cosy des temps anciens, Amazon cible dans sa stratégie de promotion des jeunes consommateurs branchés à une Kindle. La magie proposée dans ce livre tient autant à l’absence de réseau wifi qu’aux origamis qui prennent vie dans les mains d’un magicien. Mais le paradoxe fait peut-être partie du charme de l’expérience…

Au cas où vous ne cherchez pas vos premiers émois dans un bouquin…

Si la bleuette, ce n’est pas votre tasse de thé, si vous préférez une magie assaisonnée à l’hémoglobine, vous pourrez peut-être apprécier quelques petits passages du Paper Magician, sanglants comme seuls les livres jeunesse savent le faire (cela me rappelle ce conte russe lu à 10 ans dans lequel une soeur sorcière-cannibale aiguise ses dents dans la cuisine pendant que son frère attend son plat dans la salle à manger. Mais pourquoi donne-t-on ça à  lire à des moutards ?). Pour vous économiser l’emballage de ces réjouissances dans la guimauve, lisez donc plutôt l’excellent Terre des Monstres (Monster Blood Tattoo) !

Citation :

The eyeless head of the skeleton looked up and down almost mechanically, and Ceony, with a hand over her heart, realized all si feet of it was comprised of paper – its head, its spine, its ribs, its legs. Hundreds, perhaps thousands of pieces of paper, all white, rolled and Folded and pinched together to connect in a variety of joints.

« He’s mad », Ceony said, aloud this time.

Il ne faut pas grand chose pour être un guedin, dans The Paper Magician…

NB : l’édition française sortira le 20 septembre 2016

The three-body problem – par Liu Cixin : de si trépidantes équations

A bien des égards, ce roman de Liu Cixin peut sembler froid comme un festival de blagues d’algébristes. On y vit et on y meurt sans que cela provoque autant de palpitations que la résolution d’un problème de mathématique. Et le style de l’auteur (loin des canons anglo-saxons) n’invite pas aux atermoiements.

Pourtant, la hard-science a gagné avec ce roman un véritable nouveau souffle (mentholé).

Pour nos amis malvoyants, il s'agit d'une pyramide dans un désert, en pleine nuit, à côté de laquelle flottent des pierres à quelques mètres du sol. Au-dessus, trois corps célestes tournent autour d'un cercle. La couleur du titre est vert-gelée-anglaise-dégueulasse.

Premier tome d’une trilogie, il est suivi de « The Dark Forest » et de « Death’s End ».

Amorce de l’histoire : Parallèlement à une vague de résultats incompréhensibles touchant toutes les expériences scientifiques du monde, un jeu de simulation gagne du terrain et fait de plus en plus d’adeptes.

Retour à la case science-scientifique-fiction.

Autrement dit, une histoire de science avant tout. De science dure. Et de science en péril. Les blouses blanches se foutent en l’air les unes après les autres, et les expériences physiques les plus pointues renvoient soudainement des résultats dignes du compte Twitter de Donald Trump. La Terre a un nouveau problème.

En parallèle, un jeu de simulation nous invite à nous pencher sur le cas d’une planète coincée dans un jeu d’orbites qui provoque régulièrement l’anéantissement de toutes ses formes de vie. Une planète qui doit modéliser rigoureusement sa situation sous peine de mort. On se croirait dans un groupe de travail du GIEC.

Présenté comme cela, on est tenté de reprendre un paquet de chips et de zapper. Sauf si l’on résout des équations pour le plaisir, le soir au coin du feu. Ou si on se laisse accrocher par le jeu intellectuel proposé par Liu Cixin. Ou si son style détaché nous rafraichit (mentholé, je vous dit). Ou si on aime l’idée d’une lutte dans plus de trois dimensions. Ou si on se laisse séduire par les liens entre la Chine d’aujourd’hui et celle de sa Révolution (cela commence à faire de nombreuses raisons possibles).

Derrière les équations, l’histoire de la Chine.

La Révolution Culturelle (qui a marqué l’enfance de l’auteur) prend autant de place dans ce roman que les problèmes extra-terrestres. C’est un autre ailleurs où Liu Cixin nous convie. Une époque troublée où le sort de tout à chacun est incertain, et que nous avons peut-être autant de difficulté à nous représenter fidèlement, à percevoir finement, qu’un autre système solaire. La science, dans sa dimension universellement compréhensible, y est encore une fois un lien. Cette fois-ci non pas entre des planètes éloignées, mais entre des époques.

L’empathie par un problème de modélisation.

Liu Cixin nous place de manière récurrente dans un jeu de modélisation de civilisation (imaginez le jeu vidéo Civilization XXIII, difficulté maximale). Un jeu où l’on se trouve sur une planète qui connaît un problème cyclique d’apocalypse. Et le tout nous est raconté avec le pathos d’un randonneur qui vient de marcher sur une fourmis. Autrement dit, l’évènement est anecdotique, malgré les morts en pagaille.

Et pourtant, à travers les efforts répétés de comprendre ce cycle de destruction, à la lumière glacée d’un raisonnement scientifique, l’auteur parvient à nous sensibiliser au destin de cet ailleurs. On se surprend à comprendre petit à petit une forme de vie étrangère dans sa lutte récurrente pour sa survie. Liu Cixin ne part pas du principe que nous pouvons nous identifier à des extra-terrestre, même s’ils nous ressemblaient : il nous force à développer notre empathie, en invoquant les grandes figures de notre histoire scientifique pour suivre leur combat.

A lire si vous avez besoin d’augmenter l’intensité des signaux électriques entre vos petites cellules grises.

Citation (de milieu de livre) :

Civilization Number 183 was destroyed by a tri-solar day. This civilization had advanced to the Middle Ages.

After a long time, life and civilization will begin again, and progress once more through the unpredictable world of Three Body.

But in this civilization, Copernicus successfully revealed the basic structure of the universe. The civilization of Three Bodywill take its first leap. The game has now entered the second level.

We invite you to log on to the second level of Three Body.

Note :

Ce n’est pas un roman anglophone (l’auteur est chinois), mais sa traduction par Ken Liu a été jugée de si bonne qualité qu’elle a obtenu le prix Hugo en 2015 (une première)…

The Three-body problem (« Le problème à trois corps ») sortira en France en octobre 2016, aux éditions Actes Sud.

Sharp Ends – par Joe Abercrombie : retour chez les grands

Nous avions perdu l’auteur dans un trilogie pour jeunes adultes. Une trilogie avec de gros morceaux de ce qui ressemble vaguement à des états d’âme (pitié !).

Heureusement, le voici de retour avec le cynisme et la brutalité qui sont le sel et le poivre de ses histoires. Revenons chez les adultes !

Couverture du roman Sharp Ends. pour nos amis malvoyan: carte à l'ancienne, avec un fond bleuté, et sur lequel traînent des cartes à jouer, des dés et des pièces de monnaie

George R. R. Martin recommande Sharp Ends en toute connaissance de cause : il a intégré la nouvelle « Tough Times All Over » à son anthologie nommée « Rogues »

Dans ce recueil, l’auteur entrelace brillamment les personnages et les situations.

Moui mon bon monsieur, il le fait. Entre l’histoire filée de Shev & Javre, à travers plusieurs nouvelles qui se suivent en sauts de puces, et les multiples clins d’oeil qui parsèment ce recueil, Abercrombie jette le lecteur aux quatre coins de son univers, et il les rattrape avec un style efficace et juste ce qu’il faut d’informations pour ne pas être perdu. L’ensemble des histoires fournit un vision kaléidoscopique de son monde (un petit peu comme « Des milliards de tapis de cheveux« , ma référence de ce mode de narration).

On reste toujours loin des affaires d’Etat. Tant mieux.

Les nouvelles sont ancrées dans les bas-fonds et les petites affaires sordides qui font le quotidien des villes de Sipani, Khali, Talins… Entre deux gouttières ou deux caniveaux, les héros se battent pour la plus noble cause qui soit : leur propre trogne.

Ne lisez pas cet ouvrage si vous voulez avoir le palpitant en chamade à l’évocation d’une charge héroïque, d’une noble tirade ou d’un morceau de poésie champêtre. Ou si vous voulez retrouver la vision originale de la première trilogie de Joe Abercrombie, avec ses sorciers qui manipulent le monde via (entre autre) leur banque. Ruez-vous plutôt sur ce recueil si vous aimez les morceaux de viande saignante comme marque page, avec ce qu’il faut de finesse stylistique et narrative pour se distinguer nettement d’un Conan.

Pour apprécier pleinement ce recueil de nouvelles, lisez le après les 6 autres livres pour adultes issus de l’univers de La Première Loi.

Vous pourrez pleinement apprécier de croiser des têtes connues, à travers :

  • les relations faussement distantes entre West et Glokta, à l’époque où ce dernier tenait encore sur ses jambes sans l’aide d’une canne [« A beautiful Bastard »],
  • le sens de l’humour de Whirrun, au même niveau que son instinct de survie [« The fool jobs » & « Two’s Company »],
  • la fameuse noblesse de conduite de Nicomo Cosca [« Hell » & « Freedom! »]
  • l’art équestre de Shy (utilisé au maximum depuis qu’elle ne peut plus compter sur Lamb) [« Some Desperado »]
  • les réflexions profondes de Gorst entre deux mouvements d’épée [« Yesterday, near a village called Barren »]
  • l’évolution professionnelle de Vitari (elle va bien, merci pour elle) [« Three’s a Crowd »]
  • les leçons d’éducation de Béthod [« Made a Monster »]

Quelques nouveaux au menu :

  • Shev & Javres, personnages récurrents dont la moralité est dans la moyenne des héros d’Abercrombie (au troisième sous-sol, donc). Elles sont assez attachantes pour qu’on leur pardonne leurs ponctuels accès de morale [« Small Kindnesses », « The Near Country », « Two’s Company », « Three’s a Crowd » & une autre nouvelle dont je ne vous donnerai pas le nom sous peine de la divulgâcher],
  • Temple, perdu comme une souris dans un tonneau rempli de chats [« Hell »],
  • des figurants issus des péripéties passées, dont le sort tient dans le titre de la nouvelle [« Wrong Places, Wrong Time »],
  • Carcolf, sorte de mercenaire qui m’évoque la Ada Wong de Resident Evil en cape et talon aiguilles (tout est dans le style) [« Tough Times all over »].

Extrait :

When she stuck the thumb up, her cards fluttered to the floor. Javre frowned at them. ‘I cannot even count any more.’ She started to fish them clumsily up between scabbed fingers, one by one. ‘Drinking, fucking, fighting and losing at cards. Days since I won a hand.’ She burped. Even from this distance, Shev shuddered at the smell of it. ‘Weeks. I hardly know which side up the cards go.’

 

 

Warlock Holmes – par G.S Denning : petit pastiche à déguster

Qu’il est délectable, ce livre. Sa quatrième de couverture ne vante pas un humour irrésistible (premier piège évité), ni une descendance directe de Terry Pratchett et Douglas Adams, ou une certification 100% anglaise.

Tant mieux, c’est le signe qu’il mériterait presque tous ces éloges (je m’emporte, que A’Tuin me pardonne).

Pour nos amis malvoyants : un jeu de caligraphie et de fioritures, en vert en noir, avec des silhouettes en coin : Sherlock (reconnaissable avec sa pipe et son chapeau), un géant et une chauve-souris

A Study in Brimstone (soufre) : premier indice sur la nouvelle profession de Sherlock Holmes

Destructurer, puis recomposer l’histoire de Sherlock Holmes.

Première raison d’aimer ce personnage plus recyclé qu’une blague de pilier de comptoir : Warlock Holmes est un anti-Sherlock. Bien qu’il en prenne les apparences (casquette & impulsivité, appartement & manies asociales), il est décrit dès la quatrième de couverture comme un idiot. Pas de déception de ce côté là, la logique pointilleuse du détective attendra. Watson, pour sa part, est en partie Sherlock, en partie le Watson original. Lestrade ne ressemble pas à Lestrade, mais il en joue indirectement le rôle. On ne voit jamais le professeur Moriarty, et pourtant…

Dans ce jeu de recomposition, où les rôles s’échangent, G. S. Denning a pris une particularité de Sherlock Holmes au pied de la lettre : il vit dans un autre monde. Mais plutôt que de l’enfermer dans sa tête (le ‘mind palace’ qu’on aimerait tous avoir), ici on utilise les ressorts du fantastique pour faire déborder cet univers personnel sur le monde réel. Sherlock appartient au « bizarre » (dans le sens adopté par les anglo-saxons) et il n’est plus le seul. On se retrouve donc avec un inadapté qui, cette fois-ci, a toutes les bonnes raisons de l’être (son Londres surnaturel mais policé rappelle parfois celui de « Rivers of London »). Et un Watson tout à fait normal qui se retrouve inadapté dans l’univers de Sherlock. L’histoire peut commencer.

Humour anglais : G. S. Denning parvient souvent à faire mouche.

Particulièrement si vous avez encore en tête les histoires les plus connues du détective, à travers les romans originaux ou la succulente version modernisée de Sherlock par la BBC. Des pans entiers des premières nouvelles constituent des jeux de ping-pong, entre situations déjà connues et fantaisies de l’auteur. On s’engouffre dans une histoire classique (par exemple : une Etude en rouge), puis on s’éloigne de la version initiale pour se tourner vers le surnaturel, puis pour revenir au classique et bifurquer à nouveau.

Au passage, G. S. Denning prend un malin plaisir à détourner les répliques les plus célèbres de Sherlock. Sauf le « élémentaire, mon cher Watson », invention cinématographique qui n’a rien à voir avec le héro de Conan Doyle.

Que l’on se rassure : même si « Warlock Holmes » est présenté comme un imbécile, son histoire constitue une parodie plus fine et pince-sans-rire qu’un « Barry Trotter« , et plus sage et plus anglaise que les déambulations de malade mental du stupéfiant Sherlock de « L’instinct de l’équarisseur » (dont la scène du zeplin reste mon meilleur souvenir).

Parviendra-t-il à ne pas s’essouffler ?

Trois tomes sont déjà programmés, et l’on sent bien que ce premier opus enclenche une histoire globale qui vise à être déployée. Mais s’inscrire dans la durée signifie s’affranchir de ce jeu de clins d’oeil et de références directes qui fait justement le charme d’un pastiche. Maintenir le niveau de Warlock Holmes s’annonce difficile. D’autant que l’auteur passe déjà en revue dans ce premier tome un grand nombre des références les plus connues.

Il ne reste plus à G. S. Denning qu’à élever le sens de la réplique de ses personnages à un niveau tel que l’on se moque totalement de l’histoire en elle-même (petite pensée pour l’humour de Gidéon Defoe).

Citation

It was a drary sort of day and both our Scotland Yard friends had nothing else to savor but the bitter broth of professionnal defeat – a perfect day for Ceylon tea.