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The court of broken knives – par Anna Smith Spark : glamour, gore et beauté

Anna Smith Spark se présente comme la ‘reine de la grimdark fantasy’.

Entendez par là : la référence d’une fantasy violente et cynique, de celle qui prend plaisir à énucléer les bébés chatons/dragons/elfes dès le réveil.

Entendez surtout par là : une fantasy loin du merveilleux, loin des héros sans peur et sans reproche, loin d’une naïveté mielleuse, voir dégoulinante.

Entendez par là : de la bonne fantasy.

Anna Smith Spark ambitionne de se ranger aux côtés de Glen Cook, Joe Abercrombie et George R. R. Martin, voir un petit peu au-dessus en raison du port assumé de talons hauts.

Elle entame très bien son ascension, par un premier livre percutant : The court of broken knives.

the court of broken knives - Anna Smith Spark

L’art d’écrire au service de la laideur

La première qualité d’un bon livre de grimdark fantasy est de ne pas sublimer la violence.

Au mieux, un combat y est une tâche simplement nécessaire à accomplir (comme lorsque les mercenaires de la compagnie noire trucident mécaniquement des rebelles pour honorer un contrat). Au pire, il s’agit d’une boucherie bestiale dans laquelle les héros risquent autant de se massacrer entre eux que d’étriper leurs adversaires. Ici, les passes d’armes sont brouillées dans leur description par des émotions brutes et par l’urgence du moment.

Rien de majestueux, rien de gracieux.

Bien au contraire, on y accentue les odeurs de tripes qui sortent, la crasse dans laquelle on patauge, et la complète absence de gloire que l’on retire d’une bataille quand on appartient à la piétaille.

Et voici la seconde qualité de la grimdark fantasy : que les héros soient nobles ou non, ils pataugent toujours dans une forme de boue.

Et plus ils poursuivent des idéaux, et plus ces idéaux sont grandioses, plus ils s’enfoncent.

Les rêves de grandeur y sont des poids qui lestent les jambes. La gloire est une tâche de sang ou de vomi indélébile sur les gambisons et les armures.

Les héros ne trouvent le bonheur que dans de furtifs moments d’évasion : un repas pris le soir avec ses compagnons, une étreinte au fond des bois, un simple moment de tranquilité.

Sous ses dehors de conte cruel, la grimdark fantasy est une ode aux petits plaisirs de la vie.

La troisième qualité de la grimdark fantasy est que l’histoire y est tordue.

Dans ce roman, vos amis ne le sont pas pour la vie.

Vos ennemis non plus.

Et l’intrigue suit des chemins si tortueux qu’il est fort heureusement impossible de prédire ce que les 100 prochaines pages vont apporter.

On peut toujours arguer que les trahisons sont attendues, mais bien malin qui pourra deviner d’où elles viendront.

On peut toujours s’attendre au pire et être blasé, mais cette forme de fantasy vous surprendra alors par quelques touches d’optimisme.

On peut aussi se laisser entraîner sans poser de question.

La beauté du prince du gore

The court of broken knives se distingue du canon du genre par sa fascination pour le glamour.

Ce que l’on pourrait appeler de nos jour une « image publique de son héros ».

Par une forme de magie génétique, le héros parvient à dépasser son statut de crevure pour irradier de charisme, et emporter avec lui tout son entourage.

Il ne prononce aucun discours émouvant, il n’annonce aucun but si ce n’est sa propre grandeur, il ne regarde même pas ses soldats.

Il ne fait preuve d’aucune qualité, et pourtant son image est si parfaite que les combattants le suivent et meurent pour lui.

Je ne saurais dire si c’est un hommage à notre propre fascination pour des choses superficielles, ou un jeu sadique de l’auteure.

Toujours est-il que le résultat est une forme perverse de conte de fée au sein d’un environnement brutal à souhait.

Citation :

Until Skie found him, and somehow death in battle had seemed marginally less unapealing than death choking in his own vomit. Everything after that had been happenstance. Chaos and confusion and still half-hoping he could just die on them.

Sharp Ends – par Joe Abercrombie : retour chez les grands

Nous avions perdu l’auteur dans un trilogie pour jeunes adultes. Une trilogie avec de gros morceaux de ce qui ressemble vaguement à des états d’âme (pitié !).

Heureusement, le voici de retour avec le cynisme et la brutalité qui sont le sel et le poivre de ses histoires. Revenons chez les adultes !

Couverture du roman Sharp Ends. pour nos amis malvoyan: carte à l'ancienne, avec un fond bleuté, et sur lequel traînent des cartes à jouer, des dés et des pièces de monnaie

George R. R. Martin recommande Sharp Ends en toute connaissance de cause : il a intégré la nouvelle « Tough Times All Over » à son anthologie nommée « Rogues »

Dans ce recueil, l’auteur entrelace brillamment les personnages et les situations.

Moui mon bon monsieur, il le fait. Entre l’histoire filée de Shev & Javre, à travers plusieurs nouvelles qui se suivent en sauts de puces, et les multiples clins d’oeil qui parsèment ce recueil, Abercrombie jette le lecteur aux quatre coins de son univers, et il les rattrape avec un style efficace et juste ce qu’il faut d’informations pour ne pas être perdu. L’ensemble des histoires fournit un vision kaléidoscopique de son monde (un petit peu comme « Des milliards de tapis de cheveux« , ma référence de ce mode de narration).

On reste toujours loin des affaires d’Etat. Tant mieux.

Les nouvelles sont ancrées dans les bas-fonds et les petites affaires sordides qui font le quotidien des villes de Sipani, Khali, Talins… Entre deux gouttières ou deux caniveaux, les héros se battent pour la plus noble cause qui soit : leur propre trogne.

Ne lisez pas cet ouvrage si vous voulez avoir le palpitant en chamade à l’évocation d’une charge héroïque, d’une noble tirade ou d’un morceau de poésie champêtre. Ou si vous voulez retrouver la vision originale de la première trilogie de Joe Abercrombie, avec ses sorciers qui manipulent le monde via (entre autre) leur banque. Ruez-vous plutôt sur ce recueil si vous aimez les morceaux de viande saignante comme marque page, avec ce qu’il faut de finesse stylistique et narrative pour se distinguer nettement d’un Conan.

Pour apprécier pleinement ce recueil de nouvelles, lisez le après les 6 autres livres pour adultes issus de l’univers de La Première Loi.

Vous pourrez pleinement apprécier de croiser des têtes connues, à travers :

  • les relations faussement distantes entre West et Glokta, à l’époque où ce dernier tenait encore sur ses jambes sans l’aide d’une canne [« A beautiful Bastard »],
  • le sens de l’humour de Whirrun, au même niveau que son instinct de survie [« The fool jobs » & « Two’s Company »],
  • la fameuse noblesse de conduite de Nicomo Cosca [« Hell » & « Freedom! »]
  • l’art équestre de Shy (utilisé au maximum depuis qu’elle ne peut plus compter sur Lamb) [« Some Desperado »]
  • les réflexions profondes de Gorst entre deux mouvements d’épée [« Yesterday, near a village called Barren »]
  • l’évolution professionnelle de Vitari (elle va bien, merci pour elle) [« Three’s a Crowd »]
  • les leçons d’éducation de Béthod [« Made a Monster »]

Quelques nouveaux au menu :

  • Shev & Javres, personnages récurrents dont la moralité est dans la moyenne des héros d’Abercrombie (au troisième sous-sol, donc). Elles sont assez attachantes pour qu’on leur pardonne leurs ponctuels accès de morale [« Small Kindnesses », « The Near Country », « Two’s Company », « Three’s a Crowd » & une autre nouvelle dont je ne vous donnerai pas le nom sous peine de la divulgâcher],
  • Temple, perdu comme une souris dans un tonneau rempli de chats [« Hell »],
  • des figurants issus des péripéties passées, dont le sort tient dans le titre de la nouvelle [« Wrong Places, Wrong Time »],
  • Carcolf, sorte de mercenaire qui m’évoque la Ada Wong de Resident Evil en cape et talon aiguilles (tout est dans le style) [« Tough Times all over »].

Extrait :

When she stuck the thumb up, her cards fluttered to the floor. Javre frowned at them. ‘I cannot even count any more.’ She started to fish them clumsily up between scabbed fingers, one by one. ‘Drinking, fucking, fighting and losing at cards. Days since I won a hand.’ She burped. Even from this distance, Shev shuddered at the smell of it. ‘Weeks. I hardly know which side up the cards go.’