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Sharp Ends – par Joe Abercrombie : retour chez les grands

Nous avions perdu l’auteur dans un trilogie pour jeunes adultes. Une trilogie avec de gros morceaux de ce qui ressemble vaguement à des états d’âme (pitié !).

Heureusement, le voici de retour avec le cynisme et la brutalité qui sont le sel et le poivre de ses histoires. Revenons chez les adultes !

Couverture du roman Sharp Ends. pour nos amis malvoyan: carte à l'ancienne, avec un fond bleuté, et sur lequel traînent des cartes à jouer, des dés et des pièces de monnaie

George R. R. Martin recommande Sharp Ends en toute connaissance de cause : il a intégré la nouvelle « Tough Times All Over » à son anthologie nommée « Rogues »

Dans ce recueil, l’auteur entrelace brillamment les personnages et les situations.

Moui mon bon monsieur, il le fait. Entre l’histoire filée de Shev & Javre, à travers plusieurs nouvelles qui se suivent en sauts de puces, et les multiples clins d’oeil qui parsèment ce recueil, Abercrombie jette le lecteur aux quatre coins de son univers, et il les rattrape avec un style efficace et juste ce qu’il faut d’informations pour ne pas être perdu. L’ensemble des histoires fournit un vision kaléidoscopique de son monde (un petit peu comme « Des milliards de tapis de cheveux« , ma référence de ce mode de narration).

On reste toujours loin des affaires d’Etat. Tant mieux.

Les nouvelles sont ancrées dans les bas-fonds et les petites affaires sordides qui font le quotidien des villes de Sipani, Khali, Talins… Entre deux gouttières ou deux caniveaux, les héros se battent pour la plus noble cause qui soit : leur propre trogne.

Ne lisez pas cet ouvrage si vous voulez avoir le palpitant en chamade à l’évocation d’une charge héroïque, d’une noble tirade ou d’un morceau de poésie champêtre. Ou si vous voulez retrouver la vision originale de la première trilogie de Joe Abercrombie, avec ses sorciers qui manipulent le monde via (entre autre) leur banque. Ruez-vous plutôt sur ce recueil si vous aimez les morceaux de viande saignante comme marque page, avec ce qu’il faut de finesse stylistique et narrative pour se distinguer nettement d’un Conan.

Pour apprécier pleinement ce recueil de nouvelles, lisez le après les 6 autres livres pour adultes issus de l’univers de La Première Loi.

Vous pourrez pleinement apprécier de croiser des têtes connues, à travers :

  • les relations faussement distantes entre West et Glokta, à l’époque où ce dernier tenait encore sur ses jambes sans l’aide d’une canne [« A beautiful Bastard »],
  • le sens de l’humour de Whirrun, au même niveau que son instinct de survie [« The fool jobs » & « Two’s Company »],
  • la fameuse noblesse de conduite de Nicomo Cosca [« Hell » & « Freedom! »]
  • l’art équestre de Shy (utilisé au maximum depuis qu’elle ne peut plus compter sur Lamb) [« Some Desperado »]
  • les réflexions profondes de Gorst entre deux mouvements d’épée [« Yesterday, near a village called Barren »]
  • l’évolution professionnelle de Vitari (elle va bien, merci pour elle) [« Three’s a Crowd »]
  • les leçons d’éducation de Béthod [« Made a Monster »]

Quelques nouveaux au menu :

  • Shev & Javres, personnages récurrents dont la moralité est dans la moyenne des héros d’Abercrombie (au troisième sous-sol, donc). Elles sont assez attachantes pour qu’on leur pardonne leurs ponctuels accès de morale [« Small Kindnesses », « The Near Country », « Two’s Company », « Three’s a Crowd » & une autre nouvelle dont je ne vous donnerai pas le nom sous peine de la divulgâcher],
  • Temple, perdu comme une souris dans un tonneau rempli de chats [« Hell »],
  • des figurants issus des péripéties passées, dont le sort tient dans le titre de la nouvelle [« Wrong Places, Wrong Time »],
  • Carcolf, sorte de mercenaire qui m’évoque la Ada Wong de Resident Evil en cape et talon aiguilles (tout est dans le style) [« Tough Times all over »].

Extrait :

When she stuck the thumb up, her cards fluttered to the floor. Javre frowned at them. ‘I cannot even count any more.’ She started to fish them clumsily up between scabbed fingers, one by one. ‘Drinking, fucking, fighting and losing at cards. Days since I won a hand.’ She burped. Even from this distance, Shev shuddered at the smell of it. ‘Weeks. I hardly know which side up the cards go.’