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Seveneves – par Neal Stephenson : reboot de l’humanité

Il y a des jours avec et des jours sans. Neal Stephenson commence par un jour sans, lorsque quelqu’un ou quelque chose explose (sans prévenir) la lune en sept morceaux.

L’humanité, occupée par ses petits tracas de début de 21ième siècle, ne va pas tarder à comprendre que, malheurs de la physique des corps célestes, c’en est fini de sa biosphère.

Il faut prendre un nouveau départ, dare-dare.

Pour nos amis malvoyants : gros plan sur un oeil, en noir et blanc, avec, dans l'éclat de l'iris, une étoile

L’éclat dans le regard quand je comprends enfin le titre du livre (3/4 d’heure après avoir fini la 698ième page du bouquin…)

Amorce de l’histoire : face à la destruction imminente de la Terre, l’Humanité se met à pied d’oeuvre pour assurer sa survie, quelles qu’en soient les conditions.

Fantasme de survivor scientifique

Creuser un abri anti-atomique dans son jardin pour survivre quelques années aux attaques atomiques ou aux repas de famille, c’est à la portée de tout le monde. Il suffit d’être prêt à sacrifier quelques pelles et son dos.

Faire la même chose dans l’espace pour tenir plusieurs milliers d’années, voilà le vrai défi ! (c’est ce que les organisateurs de séries de TV réalité devraient demander à leurs participants la prochaine fois qu’ils créeront une émission prétentieuse de type « les bricoleurs de l’extrême »). Parce que notre si évoluée Humanité n’y est technologiquement pas prête.

Alors Seveneves se présente initialement comme un jeu de l’esprit : et si la Terre mettait toutes ses ressources en commun, durant ses derniers instants, pour sauver tout ce qu’elle peut ? A quoi arriverait-elle ? Petit indice : ce livre s’inscrit pleinement dans le sous-genre de la « hard science », il n’y a peu de légèreté à attendre de la part de l’auteur sur les problèmes que l’Homme rencontre dans le vide, et peu d’insouciance dans le caractère de ses personnages.

Pour reprendre l’expression de l’écrivain, dans une interview accordée au site Slate : « OK, if that’s the game that we’re going to play, let’s play that game, and let’s play it by some legitimate scientific rule. »

De la « très-hard science », donc : ici les lois de la physique vous tombent sur le coin du museau comme la règle d’un professeur de collège allergique à la vue de l’acné juvénile, elles ne font pas de grands sourires comme dans le camion de Fred et Jamie. C’est à la fois stimulant et plombant, peut-être ridicule si vous avez un doctorat d’astrophysique mais assez plausible sinon (à quelques exceptions facilement repérables), et émouvant à plus d’une occasion (je ne peux pas m’empêcher de tirer une larme devant ces personnages qui concèdent à peine une grimace avant de se remettre au travail quand tout s’effondre autour d’eux).

De la hard science naît un space opera

Parce que les problèmes de turbine et de petites graines, même si c’est une question de vie ou de mort pour une espèce entière, ça va un moment. Alors, après une ellipse plus grosse que la moyenne, nous voici dans une seconde partie bien plus éloignée des spéculations scientifiques, résolument orientée vers l’action et l’exotisme, où se sont développés les fruits des choix scientifiques et moraux de la première partie. Neal Stephenson aborde la seconde moitié de son expérience, et il se comporte comme un scientifique contemplant avec curiosité une plante rose après en avoir bidouillé tous les gènes.

Il faut reprendre à zéro le monde dans lequel évolue le lecteur. Les descriptions longues auxquelles les amateurs de SF sont souvent habitués refont surface. Ce qui surprend, et peut même agacer. Les codes du space opera (constructions dantesques, complots et rêves technologiques) sont cette fois-ci clairement utilisés, à tel point que l’on peut se demander s’il ne s’agit pas du tome introductif d’une série (ce que contredit la mention « a novel » en sous-titre de Seveneves).

Et puis force est de constater que Neal Stephenson est assez doué pour nous embarquer dans une nouvelle histoire ayant germé de la première, en nous liant à des personnages qui représentent au moins autant un futur ou un groupe qu’eux-mêmes (avis aux nostalgiques du cycle de la Fondation d’Asimov). Parce que les personnages s’inscrivent tous dans l’Histoire, même quand ils boivent leur café : ils se situent exactement aux noeuds temporels où les chronologies peuvent bifurquer, ce qui les rend bien plus spéciaux que leurs actions, leurs caractères ou leurs idées. C’est une manière de forger des héros moins naïve que ce que l’on peut trouver dans de nombreux romans.

Accrochez-vous quand même

Un petit peu comme un Jules Vernes ou un cahier de devoirs de vacances, Seveneves est l’occasion d’apprendre de nombreuses anecdotes, toutes issues du terreau scientifique des connaissances humaines (astronomie, génétique, physique, sociologie…). Que l’Afrique est le continent le plus génétiquement diversifié, par exemple, ou que els femmes subiraient moins les effets des radiations que les hommes (ce que je ne retrouve pas dans cette étude de la NASA, en passant). Mais, pour apprécier pleinement la description d’actions dans l’espace, le roman nécessite aussi des connaissances qu’il ne se donne pas la peine d’expliquer, comme la notion d’apogée ou de périgée dans une trajectoire. Si vous êtes déjà féru de hard science, il y a fort à parier que ce soit du petit lait pour vous. Sinon, à vos encyclopédies !

Ou à Wikipedia, si vous préférez. Avec des auteurs de science-fiction comme Neal Stephenson, et avec un délai infini, peut-être serait-il possible d’en relier tous les articles au sein d’une même histoire de fiction. Ô mon Dieu, nous ne sommes pas loin d' »apprendre en nous amusant »…

Citation :

By outward appearances, Cantabrigia Five was a video journalist. But it made sense that, in a world where no police or military action could be judged successful unless it lokked good to ordinary persons watching it on video screen, she was also a general.