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The Stone Sky – par N. K. Jemisin : 10 promesses tenues (Tome 3 la série de la Terre fracturée)

Tout au long de sa trilogie de la Terre fracturée, Nora K. Jemisin délivre ses informations au compte-goutte.

Au point que l’on en vient à se demander s’il l’on aura un jour une vision claire de ce monde.

Avec ce dernier tome, The Stone Sky, l’auteur répond cependant à toutes nos attentes.

Plus que cela, même, elle ne cesse jamais d’étendre son univers. Et, ce faisant, elle lui donne une dimension impressionnante, rarement égalée dans la littérature fantasy.

Cerise sur le gâteau, elle dénoue le drame de la relation mère-fille avec autant de beauté que de sobriété.

Que demander de plus ? – pas une blague, vous êtes dans la mauvaise trilogie pour ce qui est de l’humour.

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On attend du dernier tome d’une trilogie de fantasy qu’il clôt l’aventure, tant du point de vue de l’action que des informations nécessaires à sa bonne compréhension.
Ici, la promesse est tenue.

En lisant The Stone Sky :
– vous apprendrez où et comment le conflit a commencé,
– vous saurez comment il va se conclure, et ce qu’il restera de la Terre fracturée,
– vous comprendrez comment sont nés les mangeurs de pierre,
– vous serez accompagné-e pour la première fois d’un narrateur à la première personne – et ce ne sera ni Essun ni Nassun,
– vous contemplerez le face-à-face entre la mère et la fille ‘orogènes’,
– vous connaîtrez le rôle du père, et celui de Schaffa,
– vous visiterez le lieu où se réfugient les gardiens durant la cinquième saison,
– vous voyagerez aux antipodes de la Terre,
– vous saisirez ce que l’auteur appelle ‘magie’ dans son univers, et ce que l’on peut en faire,
– et vous verrez comment s’occupent les mangeurs de pierre quand ils s’ennuient…

 

Si vous avez eu le courage de lire le second tome de la trilogie de la terre fracturée, n’hésitez pas une seconde à poursuivre sur votre lancée.
La situation vous paraîtra, à la fin de The Stone Sky, infiniment plus claire, et d’autant plus belle qu’elle est subtile.

Citation :
« Every Season is the Season for us. The apocalypse that never ends. »

The Obelisk Gate – par N. K. Jemisin : terre fracturée mais fertile (Tome 2 la série de la Terre fracturée)

Le premier tome de la trilogie de la Terre fracturée, La Cinquième Saison, est paru en France le 6 septembre 2017 aux éditions J’ai Lu. Il est signé Nora K. Jemisin, et il a gagné le célèbre prix Hugo 2016 .

Si vous en appréciez la subtile construction autant que l’esprit torturé de Essun, vous pouvez d’ores et déjà vous jeter sur la version anglaise du second tome : The Obelisk Gate – également prix Hugo.

Comme un mineur devant un bon filon, il vous faudra à nouveau creuser, conserver votre attention, et avancer patiemment pour profiter de toutes les subtilités de ce roman dense, exigeant et toujours plus dramatique.

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La découverte continuelle d’une Terre aussi riche que torturée.

La grande majorité des trilogies appartenant aux littératures de l’imaginaire répond au schéma suivant :

  • un premier tome apporte de très nombreuses informations sur le monde dans lequel se situe l’action,
  • un second tome développe l’intrigue et les rebondissements,
  • un troisième tome conclue l’histoire en mettant un terme à tous les ressorts narratifs enclenchés.

A contrario, la Terre de N.K. Jemisin est frustrante lors des premiers contacts. Elle ne délivre pas toutes les informations attendues.

Puis elle distille de nouvelles données, sans cesse, dans The Fifth Season comme dans The Obelisk Gate. C’est un enrichissement permanent, qui exige du lecteur une attention maintenue et une capacité à remettre en question ses postulats.

Cette découverte continue est possible car la Terre fracturée est un palimpeste.

Chaque saison, chaque nouveau cycle de catastrophes, entraîne une remise à plat des acquis et la reconstruction des civilisations sur les ruines des anciennes.

Les héros et héroïnes doivent fouiller pour dénicher la moindre parcelle de connaissance. A plus forte raison dans un monde hostile où les factions, lentes à émerger, se paralysent mutuellement.

La bonne réponse est qu’il n’y a pas de bonne réponse

N. K. Jemisin pose de nombreuses questions à travers sa trilogie. Des questions sur les rapports de l’Homme à ses pairs, à la différence, à son environnement et à son égo.

Elle le fait en enclenchant une mécanique monstrueuse, de taille à écraser presque tous les protagonistes.

Puis elle les laisse se débattre pour trouver la bonne voie et la bonne issue, si bonne voie il y a et si issue il y a.

Surtout, elle ne délivre pas de message, et encore moins de morale.

N. K. Jemisin préfère ausculter leurs états d’âmes, leurs errements et leur stupéfaction devant l’étendue sans cesse croissante des questions sans réponses.

Elle les regarde explorer leurs pouvoirs et en payer le prix.

A noter également qu’elle échappe à une tentation : celle de présenter l’émergence des pouvoirs telluriques comme un stéréotype darwinien sur la survie du fort et l’extinction du faible.

Elle préfère mettre en avant la coopération, l’adaptabilité et la remise en cause des préceptes moraux et sociaux comme clés de la survie. Quand bien même ses personnages sont littéralement capables de déplacer des montagnes.

Citation :

Nassun doesn’t know where they take him, […], and she never knows anything of his ultimate fate other than that she has killed him, which makes her a monster.

« Perhaps, » Schaffa tells her as she sobs these words. He holds her in his lap again, strocking her thick curls. « But you are my monster. »

Luna Wolf Moon – par Ian McDonald : théâtre de faible pesanteur, acte II

Wolf Moon est le deuxième tome de Luna, une série qui s’est rapidement forgée la réputation d’un ‘Game of Thrones’ version SF.

Si l’étiquette relève de l’argument marketing, on y retrouve effectivement :

– les intrigues,

– les jeux de pouvoir entre familles,

– et un univers non manichéen, capable d’écraser n’importe quel personnage d’une seconde à l’autre.

Wolf Moon poursuit efficacement l’enchevêtrement d’histoires amorcé dans New Moon.

Avec un découpage moins frénétique et une attention plus poussée apportée au ressenti de chaque personnage situé au centre des chapitres.

Encore quelques tomes à ce niveau de dextérité, et Ian McDonald pourra conquérir le public des fans de Game of Thrones.

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Le pouvoir de la claustrophobie en SF

Le space opera dévore les espaces (quasi) infinis que promet l’univers conquis par l’Homme. Ian McDonal préfère le cloisonnement.

Ce sont dans des espaces étroits que se déroule toute l’action: dans des couloirs, dans des navettes, voir dans des combinaisons spatiales dont la moindre déchirure vaut pour arrêt de mort.

Car Ian McDonald utilise comme cadre une Lune non-terraformée. Elle constitue un environnement stressant, strictement délimité, qui créé une dynamique capable de focaliser l’attention du lecteur.

On ne s’échappe pas de la Lune. Chaque personnage est ainsi constamment placé dos au mur.

Et de cette manière, c’est un ressort classique de la dramaturgie qui est utilisé : une (presque) unité de lieu, dans un style très théâtral, propice à la concentration des émotions.

Classique, Ian McDonald l’est également dans sa vision de la violence. Il privilégie des combats au corps-à-corps, plus sanglants et plus intenses, aux duels d’armes futuristes.

Le moins que l’on puisse, c’est que cela fonctionne.

Parce que Ian mcDonald est un auteur aguerri et talentueux.

Parce qu’il a aussi rendu son univers accessible aux lecteurs :

  • La colonisation de la Lune n’est que faiblement avancée, donc les familles en lutte n’ont pas derrière elles des siècles de rivalité.
  • La liste des protagonistes est limitée et facile à identifier (à quelques manques d’originalité dans les noms près), leur rôle peut être résumé en quelques lignes.
  • La réflexion sur l’évolution des modes de vie et des technologies est circonscrite aux besoins qu’impose la survie en l’absence de terraformation.

Mais les recettes du succès se retrouvent surtout dans le mélange des petites innovations (on appréciera les ‘loups’ qui hurlent lorsque la Terre est pleine) et des canons du genre :

  • le cynisme des jeux de pouvoir,
  • le sexe
  • et les beaux sentiments.

Pas besoin d’être un lecteur chevronné de hard-science ou autre sous découpage de la SF, donc, pour apprécier cette seconde mouture.

Pas besoin non plus d’être un très bon lecteur de la langue de J. K. Rowling.

Profitez-en, car le principe des drames réussis est de ne pas rendre le lecteur patient. Vous n’aurez donc pas envie d’attendre chaque traduction en français.