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Dark fantasy : un sous-genre surqualifié

Ce qu’il y a de plus sombre dans la « dark fantasy », c’est sa définition.

Cela n’empêche cette catégorie d’être souvent utilisée par les lecteurs, les libraires, les critiques… et par les auteurs des littératures de l’imaginaire eux-même. Et pour cause : elle regroupe des séries extrêmement populaires (on peut y trouver Game of Thrones et Lock Lamora comme Buffy et Anita Blake),

Que faut-il classer sous ce terme ?

Selon les interlocuteurs, le terme ‘dark’ peut être assimilé à une ambiance – ruelles obscures passé minuit, violence, créatures effrayantes – comme à une mentalité – absence de morale, ou intérêt pour les personnages ‘maléfiques’.

Dans son acceptation plus commerciale, cette catégorie concerne une vision plus ‘adulte’ de l’imaginaire – voir interdite au moins de 16 ans.

Toutes ces différences d’approche permettent de toucher, selon les acceptations de ce sous-genre, un très large spectre de livres et de lecteurs.

En définitive, aimer la dark fantasy, c’est comme aimer les saucisses de Strasbourg : le goût ne permet pas de savoir avec certitude ce qu’il y a dedans.

évolution du nombre de recherches pour le terme grimdark fantasy entre 2004 et 2017

Un rapport originel à l’horreur

Si l’on cherche à placer la fantasy dans une large perspective historique, tout ce qui relève du folklore, du conte, de la légende et du merveilleux peut être réquisitionné. L’irruption de créatures imaginaires, voir un simple détachement du réel, suffisent. Les historiens peuvent remonter à l’Odyssée, aux sagas nordiques, aux récits médiévaux, à Mary Shelley ou à Edgar Allan Poe.

Au choix.

Dans ce contexte, la dark fantasy répond à l’équation suivante : dark fantasy = fantasy + horreur.

Autrement dit, cette catégorie correspond à l’intrusion de monstres et d’une ambiance angoissante dans un récit fantasmé.

La différence avec le genre fantastique datant du XIXième siècle est ténue. Elle tient au doute :

  • dans le Horla ou de manière plus récente dans American Gods, il n’est pas possible de savoir avec certitude si le narrateur vit une expérience surnaturelle, ou s’il déraille tout seul comme un grand;
  • dans un roman de dark fantasy, l’irruption d’un monstre est indubitable, et vous n’avez pas le choix, il vous faut sortir les muscles pour résoudre le problème. Exemple : si un croque-mitaine a décapité votre meilleur ami sous vos yeux en vous aspergeant de globules rouges, vous ne dégainez pas votre exemplaire de Sigmund Freud en vous demandant si vous avez rêvé, mais vous sortez votre fusil à canon scié.

Les séries qui offrent un frisson adolescent mêlée de tension séductrice – Buffy, Anita Blake & co – perpétuent donc la tradition. Stephen King également, dans ses oeuvres les plus terre-à-terre.

Note : pour Anne Besson, qui s’exprime dans le LIVE MOOC consacré à la Fantasy, l’association du merveilleux et de la fantasy est un postulat acceptable. En conséquence, l’expression « dark fantasy » devient une oxymore. Il est cependant possible de traiter ce sujet en parallèle avec l’urban fantasy.

Quelques auteurs : ~Mary Shelley, Jim Butcher, Laurell K. Hamilton, Charlaine Harris, ~Stephen king

Incarner le ‘bad guy’

Une autre manière de définir la dark fantasy est de considérer cette fois-ci son amour pour les monstres.

La fantasy ‘classique’ regroupe des récits qui se positionnent du côté de vertueux héros qui défendent la veuve / l’orphelin / le monde / l’univers. Le scénario dénué de ses péripétie se résume souvent à la lutte du Bien contre le Mal. Et le second est prié de perdre au dernier moment.

A contrario, la dark fantasy se place résolument du côté du ‘Mal’. Que cela soit en se mettant dans la peau de vampires, d’orcs, ou de simples démons du chaos. Fini le mimétisme entre le lecteur et le héros humain. Bonjour les crocs, les poils partout, la soif de sang, et les sombres desseins.

Quel que soit le talent de l’auteur, cette vision de la dark fantasy conserve une distinction assez nette entre ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Elle en profite pour se complaire dans le mauvais rôle, et pour offrir un frisson de mauvais garçon.

Quelques auteurs : Anne Rice, Michel Robert, Richelle Mead

La fascination toute humaine pour la violence

La dark fantasy peut aussi faire l’objet d’une surenchère dans la brutalité.

Dans ce cas, ce sont des héros humains qui jouent le rôle de monstres. Ils peuvent être princes, voleurs, ou mercenaires. Et puisqu’il ne faut pas être en reste, ils redoublent de sauvagerie, voir même de barbarie, dans leur conquête du pouvoir. Leurs auteurs leur attribuent un raisonnement retors qui ne donne aucune valeur à la vie humaine.

Ces romans ont tendance à dégouliner de sang, et à décrire de manière précise l’éparpillement des corps. Si le menu est peu ragoutant, la réflexion des personnages est souvent hypnothique, pour qui apprécie les facéties d’un Hannibal Lecter.

Quelques auteurs : Mark Lawrence, ~Anna Smith Spark, Anthony Ryan, ~Michael Moorcock pour la série Elric, ~K. J. Parker pour Le Ventre de l’arc, ~Anna Stephen pour Godblind

La voie amorale de la maturité

Sous le nom de ‘grimdark fantasy’, la vision ‘anti-Tolkien’ constitue, à mon sens, la forme la plus mature de la dark fantasy. L’idée ici est de ne pas être immoral, mais amoral. Il s’agit lutter contre le manichéisme et contre la naïveté horripilante de héros sans peur et sans reproche, et ce avec une bonne dose de pragmatisme. A l’origine de cette définition, on trouve le cycle de La Compagnie noire de Glen Cook, dans lequel une bande de mercenaires luttent tantôt du côté des opprimés, tantôt du côté des oppresseurs, avec un seul but : survivre.

Les frontières entre le Bien et le Mal sont cette fois-ci très poreuses. Ce n’est pas que ces concepts n’existent pas, mais les héros sont préoccupés par des questions autrement plus urgentes : gagner une guerre, se sortir du pétrin, manger, dormir. Des priorités humaines, qui tiennent compte des besoins essentiels du quotidien. Pas de pose guerrière, pas de grand discours, pas de cheveux au vent, mais de l’amitié sincère, du bon sens, et pas mal de gouaillerie.

Dans cette vision en négatif de la dark fantasy, les auteurs introduisent une dose de ‘real politic’, sans pour autant nier qu’il existe une forme de Bien. Bien pour lequel les rares engagements des personnages sont d’autant plus forts qu’ils sont rares.

Quelques auteurs : Jean-Philippe Jaworsky pour Gagner la guerre, Glen Cook, Joe Abercrombie, ~Sergueï Loukianenko pour la série Night Watch, George R. R. Martin, Laurent Genefort pour La Horde

The Stone Sky – par N. K. Jemisin : 10 promesses tenues (Tome 3 la série de la Terre fracturée)

Tout au long de sa trilogie de la Terre fracturée, Nora K. Jemisin délivre ses informations au compte-goutte.

Au point que l’on en vient à se demander s’il l’on aura un jour une vision claire de ce monde.

Avec ce dernier tome, The Stone Sky, l’auteur répond cependant à toutes nos attentes.

Plus que cela, même, elle ne cesse jamais d’étendre son univers. Et, ce faisant, elle lui donne une dimension impressionnante, rarement égalée dans la littérature fantasy.

Cerise sur le gâteau, elle dénoue le drame de la relation mère-fille avec autant de beauté que de sobriété.

Que demander de plus ? – pas une blague, vous êtes dans la mauvaise trilogie pour ce qui est de l’humour.

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On attend du dernier tome d’une trilogie de fantasy qu’il clôt l’aventure, tant du point de vue de l’action que des informations nécessaires à sa bonne compréhension.
Ici, la promesse est tenue.

En lisant The Stone Sky :
– vous apprendrez où et comment le conflit a commencé,
– vous saurez comment il va se conclure, et ce qu’il restera de la Terre fracturée,
– vous comprendrez comment sont nés les mangeurs de pierre,
– vous serez accompagné-e pour la première fois d’un narrateur à la première personne – et ce ne sera ni Essun ni Nassun,
– vous contemplerez le face-à-face entre la mère et la fille ‘orogènes’,
– vous connaîtrez le rôle du père, et celui de Schaffa,
– vous visiterez le lieu où se réfugient les gardiens durant la cinquième saison,
– vous voyagerez aux antipodes de la Terre,
– vous saisirez ce que l’auteur appelle ‘magie’ dans son univers, et ce que l’on peut en faire,
– et vous verrez comment s’occupent les mangeurs de pierre quand ils s’ennuient…

 

Si vous avez eu le courage de lire le second tome de la trilogie de la terre fracturée, n’hésitez pas une seconde à poursuivre sur votre lancée.
La situation vous paraîtra, à la fin de The Stone Sky, infiniment plus claire, et d’autant plus belle qu’elle est subtile.

Citation :
« Every Season is the Season for us. The apocalypse that never ends. »

The Obelisk Gate – par N. K. Jemisin : terre fracturée mais fertile (Tome 2 la série de la Terre fracturée)

Le premier tome de la trilogie de la Terre fracturée, La Cinquième Saison, est paru en France le 6 septembre 2017 aux éditions J’ai Lu. Il est signé Nora K. Jemisin, et il a gagné le célèbre prix Hugo 2016 .

Si vous en appréciez la subtile construction autant que l’esprit torturé de Essun, vous pouvez d’ores et déjà vous jeter sur la version anglaise du second tome : The Obelisk Gate – également prix Hugo.

Comme un mineur devant un bon filon, il vous faudra à nouveau creuser, conserver votre attention, et avancer patiemment pour profiter de toutes les subtilités de ce roman dense, exigeant et toujours plus dramatique.

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La découverte continuelle d’une Terre aussi riche que torturée.

La grande majorité des trilogies appartenant aux littératures de l’imaginaire répond au schéma suivant :

  • un premier tome apporte de très nombreuses informations sur le monde dans lequel se situe l’action,
  • un second tome développe l’intrigue et les rebondissements,
  • un troisième tome conclue l’histoire en mettant un terme à tous les ressorts narratifs enclenchés.

A contrario, la Terre de N.K. Jemisin est frustrante lors des premiers contacts. Elle ne délivre pas toutes les informations attendues.

Puis elle distille de nouvelles données, sans cesse, dans The Fifth Season comme dans The Obelisk Gate. C’est un enrichissement permanent, qui exige du lecteur une attention maintenue et une capacité à remettre en question ses postulats.

Cette découverte continue est possible car la Terre fracturée est un palimpeste.

Chaque saison, chaque nouveau cycle de catastrophes, entraîne une remise à plat des acquis et la reconstruction des civilisations sur les ruines des anciennes.

Les héros et héroïnes doivent fouiller pour dénicher la moindre parcelle de connaissance. A plus forte raison dans un monde hostile où les factions, lentes à émerger, se paralysent mutuellement.

La bonne réponse est qu’il n’y a pas de bonne réponse

N. K. Jemisin pose de nombreuses questions à travers sa trilogie. Des questions sur les rapports de l’Homme à ses pairs, à la différence, à son environnement et à son égo.

Elle le fait en enclenchant une mécanique monstrueuse, de taille à écraser presque tous les protagonistes.

Puis elle les laisse se débattre pour trouver la bonne voie et la bonne issue, si bonne voie il y a et si issue il y a.

Surtout, elle ne délivre pas de message, et encore moins de morale.

N. K. Jemisin préfère ausculter leurs états d’âmes, leurs errements et leur stupéfaction devant l’étendue sans cesse croissante des questions sans réponses.

Elle les regarde explorer leurs pouvoirs et en payer le prix.

A noter également qu’elle échappe à une tentation : celle de présenter l’émergence des pouvoirs telluriques comme un stéréotype darwinien sur la survie du fort et l’extinction du faible.

Elle préfère mettre en avant la coopération, l’adaptabilité et la remise en cause des préceptes moraux et sociaux comme clés de la survie. Quand bien même ses personnages sont littéralement capables de déplacer des montagnes.

Citation :

Nassun doesn’t know where they take him, […], and she never knows anything of his ultimate fate other than that she has killed him, which makes her a monster.

« Perhaps, » Schaffa tells her as she sobs these words. He holds her in his lap again, strocking her thick curls. « But you are my monster. »

The court of broken knives – par Anna Smith Spark : glamour, gore et beauté

Anna Smith Spark se présente comme la ‘reine de la grimdark fantasy’.

Entendez par là : la référence d’une fantasy violente et cynique.

De celle qui prend plaisir à énucléer les bébés chatons/dragons/elfes dès le réveil.

Entendez surtout par là : une fantasy loin du merveilleux, loin des héros sans peur et sans reproche, loin d’une naïveté mielleuse, voir dégoulinante.

Entendez par là : de la bonne fantasy.

Anna Smith Spark ambitionne de se ranger aux côtés de Glen Cook, Joe Abercrombie et George R. R. Martin. Voir un petit peu au-dessus en raison du port assumé de talons hauts.

Et elle entame très bien son ascension, par un premier livre percutant : The court of broken knives.

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L’art d’écrire au service de la laideur

La première qualité d’un bon livre de grimdark fantasy est de ne pas sublimer la violence.

Au mieux, un combat y est une tâche simplement nécessaire à accomplir (comme lorsque les mercenaires de la Compagnie Noire trucident mécaniquement des rebelles pour honorer un contrat).

Au pire, il s’agit d’une boucherie bestiale dans laquelle les héros risquent autant de se massacrer entre eux que d’étriper leurs adversaires.

Ici, les passes d’armes sont brouillées dans leur description par des émotions brutes et par l’urgence du moment.

Rien de majestueux, rien de gracieux.

Bien au contraire, on y accentue les odeurs de tripes qui sortent, la crasse dans laquelle on patauge, et la complète absence de gloire que l’on retire d’une bataille, quand on appartient à la piétaille.

Et voici la seconde qualité de la grimdark fantasy : que les héros soient nobles ou non, ils pataugent toujours dans une forme de boue.

Et plus ils poursuivent des idéaux, plus ces idéaux sont grandioses, plus ils s’enfoncent.

Ici, les rêves de grandeur sont des poids qui lestent les jambes. La gloire est une tâche de sang ou de vomi indélébile sur les gambisons et les armures.

Les héros ne trouvent le bonheur que dans de furtifs moments d’évasion : un repas pris le soir avec ses compagnons, une étreinte au fond des bois, un simple moment de tranquilité.

Sous ses dehors de conte cruel, la grimdark fantasy est une ode aux petits plaisirs de la vie.

La troisième qualité de la grimdark fantasy est que l’histoire y est tordue.

Dans ce roman, vos amis ne le sont pas pour la vie.

Vos ennemis non plus.

Et l’intrigue suit des chemins si tortueux qu’il est fort heureusement impossible de prédire ce que les 100 prochaines pages vont apporter.

On peut toujours arguer que les trahisons sont attendues. Mais bien malin qui pourra deviner d’où elles viendront.

On peut toujours s’attendre au pire et être blasé. Mais cette forme de fantasy vous surprendra alors par quelques touches d’optimisme.

On peut aussi se laisser entraîner sans poser de question.

La beauté du prince du gore

The court of broken knives se distingue du canon du genre par sa fascination pour le glamour.

Ce que l’on pourrait appeler de nos jour une « image publique de son héros ».

Par une forme de magie, le héros irradie de charisme.

Il sait enflammer la moindre foule malgré son absence totale de ‘hauts faits’.

Il ne prononce aucun discours émouvant, il n’annonce aucun but si ce n’est sa propre grandeur. Il ne regarde même pas ses soldats.

Il ne fait preuve d’aucune qualité, et pourtant son image est si parfaite que les combattants le suivent et meurent pour lui.

Je ne saurais dire si c’est un hommage à notre propre fascination pour des choses superficielles, ou un jeu sadique de l’auteure.

Toujours est-il que le résultat est une forme perverse de conte de fée au sein d’un environnement brutal à souhait.

Citation :

Until Skie found him, and somehow death in battle had seemed marginally less unapealing than death choking in his own vomit. Everything after that had been happenstance. Chaos and confusion and still half-hoping he could just die on them.

Red sister – par Mark Lawrence : soirée couteaux – pyjamas (VF : Soeur écarlate, éditions Bragelonne)

Dans Red Sister / Soeur écarlate (aux éditions Bragelonne ), suivez les aventures de Nona, une petite tueuse de neuf ans qui apprend, dans l’univers de Mark Lawrence, à :

– pardonner

– devenir infirmière

– jouer à la poupée

– massacrer toujours plus efficacement.

Mais entre copines.

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Mark Lawrence se moque des parcours initiatiques.

Car dans un parcours initiatique, le héros apprend de ses failles et de ses erreurs :

  • il écoute (in fine) ses compagnons de route et ses maîtres,
  • il apprend et tire d’une série d’aventures une grande leçon sur la vie, l’univers et le reste (la force de l’amitié, ou la puissance de la sagesse intérieure, ou la vertu de l’obstination et du travail acharné, ou le sens des priorités, etc),
  • et il éprouve, au dernier chapitre, sa nouvelle stature à travers un combat final.

Fin de l’histoire, merci d’être venu(e).

Je le répète : Mark Lawrence s’en moque, de ce canevas moralisateur. Et c’est bien ce qui donne à ses cycles un côté jouissif.

Ses héros trouvent (et retrouvent) leur force dans leur personnalité originelle, sans que l’on vienne les ‘déformer’ :

  • Le prince des épines est, dès les premiers chapitres, un sociopathe de très grande envergure.
  • Le prince des fous : imprévisible.
  • Red sister : basiquement, enragée.

Ne cherchez pas plus loin. Toute l’histoire consiste ensuite à faire souffrir ces personnages et à constater à quel point ils sont capables de reprendre leur ‘forme’ initiale. On pourrait appeler cela des ‘personnages à mémoire de forme’.

A ce titre, bien qu’ils soient accompagnés dans leur quête par une flopée de frères et soeurs d’armes, les héros de Mark Lawrence satisfont un désir d’individualisme et de puissance.

  • Ils ne se soumettent pas à leur environnement, mais le soumettent.
  • Ils ne rendent compte à personne, malgré les liens d’amitié qu’ils peuvent entretenir.
  • Ils expriment leurs besoins et leurs envies avant toute chose.

Le plaisir que je prends à lire Red sister, je le puise dans mes restes de pulsions adolescentes, voir dans mon cerveau reptilien.

La douleur comme essence d’un moteur à explosion

De toutes les surenchères que Mark Lawrence peut mettre en scène dans ses romans (et je pense par exemple à l’incipit, qui annonce qu’il faut deux cents soldats pour abattre une ‘soeur’), la plus addictive est celle de la souffrance des personnages.

On tourne les pages pour voir jusqu’où ils pourront tenir (dans une logique très bien exprimée dans le Ventre de l’arc de K. J. Parker), pour voir quelle quantité de supplice ils pourront encaisser avant de réagir.

Et cette réaction, qui ne manque pas de venir, on l’espère proportionnelle à la douleur reçue par le héros.

D’où des explosions de violence savamment contenues, et encore plus savamment libérées.

Red sister ne fait pas exception à cette logique.

Roman d’un auteur à ses fans

Bien qu’il ne soit pas nécessaire de faire partie des initiés pour aborder ce nouveau cycle, Mark Lawrence s’adresse avant tout à ses lecteurs assidus :

  • Ceux que vise la campagne de communication de ce bestseller programmé.
  • Ceux qui connaissent les particularités de ce monde glaciaire, techno-magique.
  • Ceux qui se demandent, avant même d’ouvrir le livre, de quelle ancêtre il s’agit, en listant dans leur tête les candidates potentielles.
  • Ceux avec qui l’auteur joue, en dosant les temps passé, présent et futur de manière toute professionnelle.
  • Ceux qui seront immédiatement intéressés par les liens (assez naïfs, quand même) tissés entre les différentes soeurs dans leur prime jeunesse.

Des lecteurs conquis d’avance, donc. Car, voilà, l’univers n’est que très peu enrichi par ce nouvel opus.

L’intrigue est assez maigre, et l’on oublie facilement que les héroïnes sont adolescentes, tant leurs raisonnements peuvent devenir pragmatiques.

La sororité et son lot de liens affectifs ne sont pas très convaincants.

Pas de nouvelle recette donc. Plutôt le nouveau cookie que l’on va piocher dans une boîte déjà ouverte – et presque déjà vide ?

Citation :

The punch she delivered to his throat held such force that her arm passed through his neck, scattering the small bones of his spine in a crimson splatter.

 

Kings of the Wyld – par Nicholas Eames : si les Rolling Stones étaient un groupe d’aventuriers…

Dans la Fantasy, les vieux héros arthritiques reprennent souvent les armes.

Et, petit poncif, ils ont tendance à découper les jouvenceaux en rondelle sans même se fatiguer.

Le Cohen de Pratchett, ou le Druss de Gemmel, se tiennent la hanche en se levant le matin. Mais au combat, ils restent de stature héroïque.

Donc presque intouchables.

Les retraités de Kings of the Wyld fait mentir ce préjugé (pour mieux le rattraper par la suite, mais c’est une des constantes de la Fantasy légère).

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Faites-vous plaisir, faites vous avoir.

C’est une recette simple qu’applique Nicholas Eames.

Il nous présente des héros en nous parlant d’abord de leurs faiblesses.

Il leur promet une dernière quête, un baroud d’honneur.

Et il nous offre un roman d’action classique, de bout en bout.

Rien de trépidant à première vue.

Ce qui le sauve, et ce qui vaut la peine de l’extraire des romans de fantasy copiés/collés qui inondent les étals, c’est la constante ironie de ce roman.

Au delà des nombreuses blagues qui émaillent le récit, Kings in the Wyld nous propose une quête en laquelle les héros ne croient pas vraiment.

Ils partent à l’aventure par habitude, sans se voir réussir.

Ils disent au revoir à leur famille sans tout à fait s’imaginer revenir.

Et ils se comportent de manière héroïque presque par accident. Sans faire attention, pourrait-on dire.

C’est un petit peu la même chose que réalise ce roman : il séduit sans trop le chercher, il s’offre des incursions dans un imaginaire tantôt presque enfantin (avec des ours hiboux), tantôt très adolescent (tripes et roulés-boulés), tantôt plus mature (lorsque les héros ne peuvent pas lutter contre la maladie), et il happe le lecteur avec d’autant plus de facilité que l’aventure qui nous plaît n’a besoin que d’un soupçon d’originalité…

Citation :

At his shoulder walks a sorcerer, a cosmic conversationalist. Enemy of the incurable rot, absent chairman of combustive science at the university in Oddsford, and the only living soul above the age of eight to believe in owlbears.

Senlin Ascends & Arm of the Sphinx – par Josiah Bancroft : classiques en devenir

J’ai cédé devant toutes les critiques élogieuses qui fleurissent sur la Toile, à propos de ces deux livres sans éditeur.

Senlin ascends, tome 1 de The Books of Babel. Arm of the Sphinx, tome 2.

Deux pépites qui méritent d’être lues. Et portées par des foules de lecteurs enthousiastes, jusqu’à qu’elles trouvent leur place parmi les classiques de la fantasy.

Deux histoires indissociables, tant la lecture du premier tome pousse à se jeter sur le deuxième.

Deux surprises, tant l’univers proposé est riche, et potentiellement plus riche encore.

Chapeau bas.

En attendant impatiemment la suite.

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En un mot : Senlin, instituteur d’un petit village, part en voyage de noces pour la fameuse tour de Babel. Sans savoir qu’il y commence une nouvelle vie…

La valeur de l’équilibre

C’est une réflexion que l’on peut se faire aussi bien en dévorant les histoires de Harry Potter qu’en goûtant à de la bonne cuisine :

« tout tient à un excellent équilibre entre les différents ingrédients » :

  • Le dosage des différents éléments de l’intrigue,
  • la composition des personnages,
  • les descriptions vives et pourtant mesurées d’un univers délicatement steampunk…

Tout concourt à former dans l’imaginaire du lecteur une scène vivace dans une intrigue que l’on suit avidement. 

Vous aurez sans doute lu des livres plus drôles. Ou plus intenses. Ou plus épiques.

Mais il faudra vous creuser la tête pour en trouver un qui, distillant tous ces ingrédients sans en avoir l’air, vous captivera plus que celui.

Même si vous vous considérez comme un vieux de la vieille de la fantasy. Vous voici prévenus.

Senlin, héros détaché

De nombreux romans de fantasy prennent pour acquis l’attachement du lecteur au personnage principal. C’est le Héros, donc tu l’aimes.

Ils nous livrent une lutte du faible contre le puissant. Ils nous pointent du doigt ce qui doit être beau, laid, bon et mauvais.

Josiah Bancroft préfère le héros qui n’en a pas l’air. Celui qui ne cherche pas à conquérir les foules, ou à jouer au ‘badass’ solitaire.

Celui qui n’est même pas admirable.

Son personnage d’instituteur sobre et raisonné est ô combien rafraichissant.

Il ressemble au professeur le plus strict dont vous pourriez vous souvenir : cet anti-aventurier qui mesure le monde plus qu’il ne le parcourt.

Ce sera lui, votre compagnon de route au cours de votre ascension de la tour de Babel.

Lui qui sera capable de vous surprendre, comme une leçon qui, malgré vous, se révélera intéressante.

Roman d’apprentissage par accident

Vous devinez sans doute que le brave instituteur va s’endurcir. Se découvrir de nouvelles facettes. Prendre du poil de la bête.

Mais à plus d’une occasion, vous serez heureusement déçus.

Le cycle de Babel ne raconte pas l’ascension d’un homme selon une trajectoire linéaire, ce serait tellement rébarbatif.

Il narre ses errements, ses erreurs, ses chutes et ses hésitations, avec ce qu’il faut comme réflexions pour crédibiliser les situations.

Il n’accouche pas d’un stéréotype, mais d’un individu qui garde sa complexité et son humanité.

C’est sans doute pour cette raison qu’il conserve son intérêt tout au long des deux tomes, sans jamais faillir.

Ce que je ne peux pas dire du livre sans poser de question à l’auteur

On pourrait s’amuser à faire une lecture sociale des livres de Babel.

Ou se concentrer par chauvinisme sur les références françaises qui ponctuent les livres (le peintre Ogier, le révolutionnaire Marat…).

Ou se focaliser sur les références religieuses d’un symbole biblique rarement utilisé en fantasy.

Et sans tromper sans doute du tout au tout.

On peut aussi, plus fidèlement, suivre un forum auquel répond directement l’auteur <- lien.

Citation :

« Adam, call me Tom. It’s nice to see a friendly face. »

Adam’s expression clouded again, and his grip weakened. « You have no friends. »

Senlin laughed, startling Adam. « That’s what all my friends say ».

NB : grâce à la coopération de M. Bancroft, ces deux livres ne sont plus disponibles uniquement sur Amazon (puisse-t-il un jour faire travailler ses salariés dans des conditions décentes), mais également sur Kobo. Et sur son site.

The Builders – par Daniel Polansky : dynamite, revolvers et longues, longues moustaches

Voici un roman adolescent, empli de violence, de clichés, de poses et de répliques de durs à cuir.

Et n’allez pas croire qu’il s’agit là d’un reproche.

Daniel Polansky a écrit ce roman au second degré, pour le simple plaisir de revisiter à la sauce rongeurs des scènes cultes de western et de fantasy.

A l’inverse d’un taxidermiste, il ne fige pas souris, belettes et mouflettes, mais les remplit d’adrénalines et de caractères de badass !

A savourer comme une Légende de la Garde survitaminée.

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Amorce de l’histoire : un capitaine souris rassemble son ancienne équipe pour prendre sa revanche sur d’anciens camarades qui, 5 ans plus tôt, l’ont trahi et l’ont laissé pour mort.

Une recette classique respectée à la lettre

Tous les ingrédients sont là : de l’action, du suspens, des personnalités outrageusement exagérées, de l’héroïsme, de la classe, du sang-froid, de la trahison, et une mécanique de vengeance soigneusement huilée.

Le tout incarné dans des rongeurs hauts comme trois pommes.

Imaginez Clint Eastwood en train de mâchouiller une graine de tournesol haute comme sa tête.

Le tout sur un empilement de cadavres.

Vous avez là tout le plaisir de l’auteur, dont on sent l’amusement à chaque ligne.

Il n’y a pas grand chose à dire de plus sur ce livre. Ce n’est « que » une blague potache brillamment menée, un classique parmi les hommages aux classiques, un moment de pur plaisir régressif.

Ce n’est « que » le roman le plus savoureux que je n’avais pas lu depuis bien longtemps…

Citation :

– « This is the greatest hat anyone have ever worn, » he said, pointing at his beret. « This hat was a gift from the Emperor of Mexico, after I saved his life from a rampaging skunk. he begged me to stay on as his chief adviser, but I said ‘Emperor, Bonsoir cannot be caged, not even with bars of gold' ».

– « Mexico doesn’t have an emperor. »

– « That is Mexico’s misfortune, for all the greatest countries have emperors. »

Swords and scoundrels – par Julia Knight : chamailleries à coups de rapières

Ce n’est pas un roman bien écrit.

Ni même bien ficelé, d’ailleurs.

Mais il utilise une mécanique narrative ingénieuse, entre passé et présent, et un jeu d’attraction / répulsion bien mené entre le frère et la soeur.

Et, surtout, surtout, il se situe dans un monde fantasy confronté au progrès technologique.

Quel bien cela fait, de se détacher du poncif « déclin d’une civilisation millénaire dont des héros cherchent désespérément à déterrer des trésors perdus »…

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Gros clin d’oeil à la Révolution française

Dans l’univers de Julia Knight, une royauté est renversée par un mouvement populaire.

Les dieux qui asseyaient son autorité sont bannis.

Et la seule existence d’une divinité est celle d’un Dieu horloger.

—- apparté —-

Peut-être est-ce une erreur, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à la vision religieuse des Lumières qui, loin de réfuter toute existence divine au nom de la raison, lui préfèrent un dieu horloger, minutieux, capable de façonner notre univers dans toute sa complexité, et d’expliquer ainsi toutes les merveilles de la nature que la science découvre.

—- /apparté —-

A cette même époque, les lames sont affinées, et les pistolets à silex et à percussion se sont généralisés.

Voici donc le contexte de ce livre : les deux héros, fines lames forcément, sont, dès les premières pages, dépassés par des armes qui ne nécessitent que quelques minutes d’apprentissage  – le temps de comprendre dans quel sens pointer le canon et où se trouve la gâchette -.

Ils sont rapides, mortels, renommés… et déjà périmés.

C’est pour cette seule raison que, contrairement à de nombreux personnages de fantasy, il est possible de leur pardonner leur insupportable habilité au combat.

Des personnages posés en équilibre

Julia Knight ne ménage pas ses efforts pour affiner les relations d’amour et de haine entre le frère et la soeur.

  • Elle ajoute de la perspective à travers des flashbacks à répétition.
  • Elle explore leurs pensées, leurs envies et leurs contradictions.

Bref, elle tente de la jouer subtil.

Mais, paradoxalement, c’est dans les personnages secondaires qu’elle réussit le mieux à se dégager des stéréotypes.

  • L’ennemi principal du duo de héros est un indécis.
  • Leur meilleur allié est un benêt très réussi.
  • Et les pontes qui tirent les ficelles ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Peu de leçons de morales, donc.

Et encore moins d’occasions de deviner vingt pages en avance ce qui va se passer – au risque d’éprouver le sentiment de n’aller nulle part…

Pas bien subtil, et alors ?

On pourrait lister longtemps les livres du même genre qui le battent à plate couture.

  • Dans le style « histoire de vauriens », les histoires Salauds Gentilhommes sont plus jouissives.
  • Gagner la guerre regorge d’une gouaille dont Julia Knight ne pourrait même pas rêver.
  • Le Prince de la pègre se révèle plus tortueux.

Mais  :

  • Scott Lynch accuse un retard moyen de 3 ans sur ses derniers ouvrages.
  • Jaworsky ne sort pas un livre par semaine.
  • Et Douglas Hulickdéçoit après le premier tome.

Et les lecteurs assidus doivent bien lire…

Dans un genre qu’il n’est pas si aisé d’alimenter, Swords and Scoundrels a le mérite de délivrer une marchandise honnête : une histoire sans trop de fioritures qui jongle avec les idéaux sans morale cachée.

Au regard de la production fantasy actuelle, c’est déjà pas mal…

Citation :

Ok, Vocho, you annoying little bastard. […] At least I know when you’re lying, because your lips move.