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Holy Fire – par Bruce Sterling : déambulations d’une centenaire sans déambulateur

Ce « feu sacré » de Bruce Sterling ne tient pas du haut fourneau. Plutôt de la lampe à pétrole. Celle qui sert à lire posément, calé dans un fauteuil, un soir de panne de courant.

Préparez-vous à un roman au ton posé, fait de rencontres inopinées et de voyages en train, dans une Europe futuriste à la technologie discrète.

Un livre qui s’affiche dans l’imaginaire du lecteur comme un film en technicolor, signé par un réalisateur fraichement enterré et adulé par les étudiants en cinéma.

Un roman ludique et critique, à l’humour subtil, et à la sensibilité à fleur de peau.

vaisseau

Amorce de l’histoire : grâce à la science, une vieille femme prudente bénéficie d’une cure de jouvence. Une fois dans son nouveau corps, elle décide de fuir sa vie programmée, et de se lancer dans une vie de bohème en Europe.

Roman initiatique d’une centenaire

Dans l’avenir de Bruce Sterling, l’espérance de vie s’achète au prix d’une modération constante.

Pas d’alcool, pas de drogue, pas d’excès. Une vie passée dans un canapé, occupée par une observation constante des bio-technologies les plus prometteuses.

Et voici que, pour une presque-centenaire, le Graal arrive : la science lui procure une cure de jouvence.

Que faire, alors, sinon redécouvrir la vie, et se comporter comme la première des adolescentes ?

Après une vie cérébrale, l’héroïne se laisse aller au dictat des hormones, dans une recherche effrénée du risque, avec, en sourdine, la voix de son moi-passé qui peine à la retenir.

A se demander si Bruce Sterling n’a pas eu cette idée de roman en observant le comportement de sa mère découvrant MSN Messenger.

Utopie artistique, européenne et travestie

L’héroïne, rajeunie, tombe dans les milieux artistiques underground européens.

Comme si Alice, en tombant dans le terrier, s’était retrouvée dans un épisode de Tracks.

Et, plutôt qu’une sortie, elle recherche sans cesse le feu sacré, dans le risque et dans l’art pour l’art.

Le lecteur est ainsi amené à visiter les squats et marchés alternatifs des marginaux, des petits voleurs, des drogués, des artistes, des libertaires… Tous ceux qui crachent à la figure de la bonne pensée.

Mais Bruce Sterling ne prétend pas trouver dans cette faune la solution miracle. L’héroïne de son roman peine à trouver son feu sacré, que cela soit dans l’alcool, le sexe, la drogue ou la mode. Et si elle va de lieux en lieux, c’est autant par appétit de la découverte que par volonté de fuir chaque expérience ratée.

Une expérience douce-amère, donc, qui accumule une forme de spleen au gré des rencontres.

Critique en demi-fond de teint

Si vous pensez que la richesse est aujourd’hui accaparée par le troisième âge, attendez de voir la fin du XXIième siècle.

Car l’espérance de vie d’une classe dominante, éternellement prolongée, retarde d’autant la transmission de son patrimoine aux générations suivantes.

Plutôt qu’une jeunesse éternelle, c’est une gérontocratie sans fin que nous promet Bruce Sterling.

Une société poliment verrouillée, truffée d’indicateurs et d’espions jusque dans le tout-à-l’égout.

Une société « monitorée », prête à investir chaque richesse disponible dans sa lutte contre la vieillesse.

Une société technologique, en lutte contre le temps, et qui rate pathétiquement sa conquête de l’espace.

Une société sans but commun, uniquement gouvernée par des aspirations individuelles.

Bienvenue dans le monde de Bruce Sterling. Pour le visiter, je conseille vivement le fauteuil moelleux, le feu dans l’âtre, le chat qui ronronne, et une énorme part de gâteau au chocolat pour, de temps à autre, vous remonter le moral.

Citation :

The gerontocrats, they are like ice on a pond. We’re so deep down we’ll never see the honest light of the day.