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Aurora – de Kim Stanley Robinson : didactique de l’exil

Kim Stanley Robinson est un vétéran de la hard-science. Et plutôt que d’empiler ses oeuvres pour les rendre toujours plus cryptiques, il se remet à l’ouvrage pour reprendre les bases et pour expliquer sans cesse les fondamentaux de l’exploration spatiale.

Aurora est l’illustration même de cette démarche, nous guidant sur un ton très didactique vers les territoires de la physique, de l’évolution comme des sciences sociales.

Tout cela dans un seul but : nous faire prendre conscience de l’immensité du défi que représente la colonisation de nouvelles planètes.

Et nous dire, par ce biais, de ne pas gaspiller la nôtre.

Pour nous amis les malvoyants : un vaisseau spatial en forme de toupie à double anneaux dans l'espace

Apprentissage constant

La fille de l’ingénieur principal du vaisseau, qui marche timidement sur les pas de sa mère.

Le vaisseau lui-même, et son IA naissante.

Une communauté humaine réduite, qui doit évoluer sur seulement quelques générations.

Les principaux protagonistes de cet ouvrage n’atteignent jamais le stade où ils peuvent assoir leurs connaissances (ou leurs traditions). Le lecteur les suit depuis leurs balbutiements jusqu’à leurs nombreuses mises à l’épreuve. Et, comme eux, il apprend.

Pour ce faire, Kim Stanley Robinson adopte un ton très didactique, nous parlant comme à des enfants. Et comme il aborde des champs aussi divers que les mutations des prions, les théories sociales de communautés insulaires, et les rayonnements stellaires, il touche rapidement aux zones d’ombres de notre champ de connaissance. Et il pousse ces notions le plus loin possible.

A moins d’être déjà un scientifique chevronné, nous abordons donc ce livre dans l’ignorance de nombreuses problématiques complexes. Voilà pourquoi le ton, parfois presque scolaire de cet ouvrage, est reposant plutôt que lénifiant. La progression dans la compréhension des enjeux scientifiques de l’expédition est en soit une partie du voyage.

Moi qui croyais que la terraformation était simple comme bonjour

Si vous êtes, vous aussi, plus habitués au space-opéra qu’à la science-fiction pure et dure, vous conservez peut-être cette impression que la conquête d’une nouvelle planète se règle à coup de miracles technologiques produits en série.

Que nenni.

Parce qu’ici, on prend conscience qu’il n’existe pas un modèle type de planète à coloniser.

Et qu’il est littéralement impossible de savoir où l’on met les pieds, avant de s’être posé sur le sol du futur habitat.

Et que l’espèce humaine reste bien fragile loin de son berceau.

Alors, oui, Kim Stanley Robinson empile les problèmes. La conquête a un goût amer. Mais peut-on vraiment lui donner tort ? Aucun écueil qui se présente ne paraît superflu. L’eau, la terre, l’air, la lumière… Loin de chez nous, tout peut poser problème.

A tel point que, en refermant cet ouvrage, on se prend à rire en feuilletant l’optimisme béat d’un Science & Vie, ou en entendant Elon Musk envisager, pour le plaisir du coût de com’, une ville sur Mars.

Par un jeu de balancier, le ternissement d’un nouvel éden a un impact sur l’image de l’ancien. En définitive, Aurora ne nous parle vraiment de la difficulté de conquérir de nouvelles planètes : il nous dit surtout de profiter pleinement de la nôtre.

L’histoire collective avant tout

Il n’existe, dans Aurora, pas d’autre destin que celui du groupe. L’individu humain n’a pas sa place, seul, dans cette histoire.

  • S’il se développe, c’est pour mieux affronter les problèmes que rencontre sa communauté.
  • S’il s’exprime, c’est au sein de communautés, de groupe de paroles, ou d’élections.
  • S’il se rebelle, c’est en groupe.
  • S’il s’interroge, c’est au sujet du groupe.

Et pourtant…

  • Un individu a le droit de se développer seul, et je ne vous dirai pas lequel.
  • L’émotion parvient à se glisser dans des expériences collectives que l’on pourrait croire peu stimulantes.
  • La hard science sait parfois s’effacer au profit d’un discours profondément humaniste.

 

Pour les novices de la conquête spatiale, Aurora se révèle être une expérience très enrichissante, studieuse mais accessible, et bien plus touchante qu’elle ne le laisse supposer au premier abord.

 

Citation :

Maybe each star invents its own language and speaks in solitude.

Children of Time – par Adrian Adrian Tchaikovsky : hard-science bondissante

J’ai choisi ce livre par pure facilité.

Il vient de gagner le prix Arthur C. Clarke. Ce qui équivaut à « il y avait de la lumière… ».

Il ne parle pas de voyage temporel. Ouf.

Et son auteur a pondu Spiderlight, un roman de fantasy assez jouissif.

Le résultat n’a pourtant rien à voir. Plus sérieux, plus structuré (les chapitres ont même des sous-chapitres…), plus réfléchi, plus innovant…

Pour résumer : une excellente expérience de laboratoire.

Pour nos amis malvoyants : un vaisseau en orbite autour d'une planête verte

La nouvelle planète de l’Humanité est verte comme une orange

Au grand jeu de l’évolution, il n’y a pas de femme blonde pour tourner la roue.

Amorce de l’histoire : notre futur : la Terre n’est plus un habitat viable (étonnant, non ? ).

De l’humanité, il ne reste que des corps congelés, entassés dans un cargo stellaire comme des poissons panés oubliés au fond d’un frigo. Et une équipe de techniciens sortis de leur cryogénie à chaque fois qu’une alarme sonne (réveils difficiles à prévoir).

Voici les champions n°1 de l’évolution biologique.

Les champions n°2, ce sont des araignées accidentellement lâchées sur une lointaine planète terraformée, en compagnie d’un virus accélérant et guidant leurs mutations naturelles.

Les présentations sont faites, que le match commence.

Mais attention, un match au rythme de Mère Nature. Cent ans par tour, au mieux.

Comme il faut bien que le lecteur puisse finir ce livre de son vivant, Adrian Tchaikovsky procède par bonds temporels, avec une surprenante habilité pour garder le fil.

Et les araignées jamais n’inventèrent la roue

Children of Time ne réduit pas ses créatures évoluées à une image de monstre de foire, style série Z. Pas plus qu’il ne les anthropomorphise.

C’est sérieusement qu’il explore les possibilités ouvertes par son postulat de base : l’évolution tournée vers l’intelligence d’une espèce à huit pattes, où la femelle dépasse le mâle, et où toute communication passe par des vibrations. Pas de main, pas d’outil. Mais des procédés biologiques infiniment diversifiés.

Le résultat a un goût de Fourmis de Werber, un parfum de Fondation, une vague ressemblance avec la Guerre Eternelle. Mais avec un arrière-plan scientifique et une mesure qui le place dans le sous-genre de la hard-science. Adrian Tchaikovsky joue avec le temps et les espèces comme un Dieu laborantin, en dépassant avec son expérience scientifique une simple copie des mécanismes darwiniens.

Vous reprendrez bien un petit peu d’empathie

C’est le pari osé de l’auteur, à une époque où l’arachnophobie est proportionnelle à la technophilie, que de nous sensibiliser à notre pire cauchemar. Sans les lisser, comme un Walt Disney, ou même atténuer leurs penchants de prédateurs. Il joue avec les miroirs, renvoyant constamment l’attitude des araignées à celles des humains, mixant les intérêts et les évolutions des générations, liant le tout aux drastiques condition de survie des espèces.

Les araignées sont des tueuses ? Nous aussi. Cruelles ? Elles n’ont rien inventé. Désorganisées ? Plus pour longtemps. Sensibles ? Parfois plus que nous.

Et voici la plus profonde originalité de ce roman : Adrian Tchaikovsky suit la course de ces deux héritiers de l’humanité sans prendre parti. Et, jusqu’au bout, vous vous demanderez lequelle va gagner. Car la fin, élégamment trouvée, est le point fort de ce roman, justifiant toutes les petites longueurs d’une course sur cent mille ans.

Citation :

This is the future. This is where mankind takes its next great step. This is were we become gods.

 

Seveneves – par Neal Stephenson : reboot de l’humanité

Il y a des jours avec et des jours sans. Neal Stephenson commence par un jour sans, lorsque quelqu’un ou quelque chose explose (sans prévenir) la lune en sept morceaux.

L’humanité, occupée par ses petits tracas de début de 21ième siècle, ne va pas tarder à comprendre que, malheurs de la physique des corps célestes, c’en est fini de sa biosphère.

Il faut prendre un nouveau départ, dare-dare.

Pour nos amis malvoyants : gros plan sur un oeil, en noir et blanc, avec, dans l'éclat de l'iris, une étoile

L’éclat dans le regard quand je comprends enfin le titre du livre (3/4 d’heure après avoir fini la 698ième page du bouquin…)

Amorce de l’histoire : face à la destruction imminente de la Terre, l’Humanité se met à pied d’oeuvre pour assurer sa survie, quelles qu’en soient les conditions.

Fantasme de survivor scientifique

Creuser un abri anti-atomique dans son jardin pour survivre quelques années aux attaques atomiques ou aux repas de famille, c’est à la portée de tout le monde. Il suffit d’être prêt à sacrifier quelques pelles et son dos.

Faire la même chose dans l’espace pour tenir plusieurs milliers d’années, voilà le vrai défi ! (c’est ce que les organisateurs de séries de TV réalité devraient demander à leurs participants la prochaine fois qu’ils créeront une émission prétentieuse de type « les bricoleurs de l’extrême »). Parce que notre si évoluée Humanité n’y est technologiquement pas prête.

Alors Seveneves se présente initialement comme un jeu de l’esprit : et si la Terre mettait toutes ses ressources en commun, durant ses derniers instants, pour sauver tout ce qu’elle peut ? A quoi arriverait-elle ? Petit indice : ce livre s’inscrit pleinement dans le sous-genre de la « hard science », il n’y a peu de légèreté à attendre de la part de l’auteur sur les problèmes que l’Homme rencontre dans le vide, et peu d’insouciance dans le caractère de ses personnages.

Pour reprendre l’expression de l’écrivain, dans une interview accordée au site Slate : « OK, if that’s the game that we’re going to play, let’s play that game, and let’s play it by some legitimate scientific rule. »

De la « très-hard science », donc : ici les lois de la physique vous tombent sur le coin du museau comme la règle d’un professeur de collège allergique à la vue de l’acné juvénile, elles ne font pas de grands sourires comme dans le camion de Fred et Jamie. C’est à la fois stimulant et plombant, peut-être ridicule si vous avez un doctorat d’astrophysique mais assez plausible sinon (à quelques exceptions facilement repérables), et émouvant à plus d’une occasion (je ne peux pas m’empêcher de tirer une larme devant ces personnages qui concèdent à peine une grimace avant de se remettre au travail quand tout s’effondre autour d’eux).

De la hard science naît un space opera

Parce que les problèmes de turbine et de petites graines, même si c’est une question de vie ou de mort pour une espèce entière, ça va un moment. Alors, après une ellipse plus grosse que la moyenne, nous voici dans une seconde partie bien plus éloignée des spéculations scientifiques, résolument orientée vers l’action et l’exotisme, où se sont développés les fruits des choix scientifiques et moraux de la première partie. Neal Stephenson aborde la seconde moitié de son expérience, et il se comporte comme un scientifique contemplant avec curiosité une plante rose après en avoir bidouillé tous les gènes.

Il faut reprendre à zéro le monde dans lequel évolue le lecteur. Les descriptions longues auxquelles les amateurs de SF sont souvent habitués refont surface. Ce qui surprend, et peut même agacer. Les codes du space opera (constructions dantesques, complots et rêves technologiques) sont cette fois-ci clairement utilisés, à tel point que l’on peut se demander s’il ne s’agit pas du tome introductif d’une série (ce que contredit la mention « a novel » en sous-titre de Seveneves).

Et puis force est de constater que Neal Stephenson est assez doué pour nous embarquer dans une nouvelle histoire ayant germé de la première, en nous liant à des personnages qui représentent au moins autant un futur ou un groupe qu’eux-mêmes (avis aux nostalgiques du cycle de la Fondation d’Asimov). Parce que les personnages s’inscrivent tous dans l’Histoire, même quand ils boivent leur café : ils se situent exactement aux noeuds temporels où les chronologies peuvent bifurquer, ce qui les rend bien plus spéciaux que leurs actions, leurs caractères ou leurs idées. C’est une manière de forger des héros moins naïve que ce que l’on peut trouver dans de nombreux romans.

Accrochez-vous quand même

Un petit peu comme un Jules Vernes ou un cahier de devoirs de vacances, Seveneves est l’occasion d’apprendre de nombreuses anecdotes, toutes issues du terreau scientifique des connaissances humaines (astronomie, génétique, physique, sociologie…). Que l’Afrique est le continent le plus génétiquement diversifié, par exemple, ou que els femmes subiraient moins les effets des radiations que les hommes (ce que je ne retrouve pas dans cette étude de la NASA, en passant). Mais, pour apprécier pleinement la description d’actions dans l’espace, le roman nécessite aussi des connaissances qu’il ne se donne pas la peine d’expliquer, comme la notion d’apogée ou de périgée dans une trajectoire. Si vous êtes déjà féru de hard science, il y a fort à parier que ce soit du petit lait pour vous. Sinon, à vos encyclopédies !

Ou à Wikipedia, si vous préférez. Avec des auteurs de science-fiction comme Neal Stephenson, et avec un délai infini, peut-être serait-il possible d’en relier tous les articles au sein d’une même histoire de fiction. Ô mon Dieu, nous ne sommes pas loin d' »apprendre en nous amusant »…

Citation :

By outward appearances, Cantabrigia Five was a video journalist. But it made sense that, in a world where no police or military action could be judged successful unless it lokked good to ordinary persons watching it on video screen, she was also a general.

The three-body problem – par Liu Cixin : de si trépidantes équations

A bien des égards, ce roman de Liu Cixin peut sembler froid comme un festival de blagues d’algébristes. On y vit et on y meurt sans que cela provoque autant de palpitations que la résolution d’un problème de mathématique. Et le style de l’auteur (loin des canons anglo-saxons) n’invite pas aux atermoiements.

Pourtant, la hard-science a gagné avec ce roman un véritable nouveau souffle (mentholé).

Pour nos amis malvoyants, il s'agit d'une pyramide dans un désert, en pleine nuit, à côté de laquelle flottent des pierres à quelques mètres du sol. Au-dessus, trois corps célestes tournent autour d'un cercle. La couleur du titre est vert-gelée-anglaise-dégueulasse.

Premier tome d’une trilogie, il est suivi de « The Dark Forest » et de « Death’s End ».

Amorce de l’histoire : Parallèlement à une vague de résultats incompréhensibles touchant toutes les expériences scientifiques du monde, un jeu de simulation gagne du terrain et fait de plus en plus d’adeptes.

Retour à la case science-scientifique-fiction.

Autrement dit, une histoire de science avant tout. De science dure. Et de science en péril. Les blouses blanches se foutent en l’air les unes après les autres, et les expériences physiques les plus pointues renvoient soudainement des résultats dignes du compte Twitter de Donald Trump. La Terre a un nouveau problème.

En parallèle, un jeu de simulation nous invite à nous pencher sur le cas d’une planète coincée dans un jeu d’orbites qui provoque régulièrement l’anéantissement de toutes ses formes de vie. Une planète qui doit modéliser rigoureusement sa situation sous peine de mort. On se croirait dans un groupe de travail du GIEC.

Présenté comme cela, on est tenté de reprendre un paquet de chips et de zapper. Sauf si l’on résout des équations pour le plaisir, le soir au coin du feu. Ou si on se laisse accrocher par le jeu intellectuel proposé par Liu Cixin. Ou si son style détaché nous rafraichit (mentholé, je vous dit). Ou si on aime l’idée d’une lutte dans plus de trois dimensions. Ou si on se laisse séduire par les liens entre la Chine d’aujourd’hui et celle de sa Révolution (cela commence à faire de nombreuses raisons possibles).

Derrière les équations, l’histoire de la Chine.

La Révolution Culturelle (qui a marqué l’enfance de l’auteur) prend autant de place dans ce roman que les problèmes extra-terrestres. C’est un autre ailleurs où Liu Cixin nous convie. Une époque troublée où le sort de tout à chacun est incertain, et que nous avons peut-être autant de difficulté à nous représenter fidèlement, à percevoir finement, qu’un autre système solaire. La science, dans sa dimension universellement compréhensible, y est encore une fois un lien. Cette fois-ci non pas entre des planètes éloignées, mais entre des époques.

L’empathie par un problème de modélisation.

Liu Cixin nous place de manière récurrente dans un jeu de modélisation de civilisation (imaginez le jeu vidéo Civilization XXIII, difficulté maximale). Un jeu où l’on se trouve sur une planète qui connaît un problème cyclique d’apocalypse. Et le tout nous est raconté avec le pathos d’un randonneur qui vient de marcher sur une fourmis. Autrement dit, l’évènement est anecdotique, malgré les morts en pagaille.

Et pourtant, à travers les efforts répétés de comprendre ce cycle de destruction, à la lumière glacée d’un raisonnement scientifique, l’auteur parvient à nous sensibiliser au destin de cet ailleurs. On se surprend à comprendre petit à petit une forme de vie étrangère dans sa lutte récurrente pour sa survie. Liu Cixin ne part pas du principe que nous pouvons nous identifier à des extra-terrestre, même s’ils nous ressemblaient : il nous force à développer notre empathie, en invoquant les grandes figures de notre histoire scientifique pour suivre leur combat.

A lire si vous avez besoin d’augmenter l’intensité des signaux électriques entre vos petites cellules grises.

Citation (de milieu de livre) :

Civilization Number 183 was destroyed by a tri-solar day. This civilization had advanced to the Middle Ages.

After a long time, life and civilization will begin again, and progress once more through the unpredictable world of Three Body.

But in this civilization, Copernicus successfully revealed the basic structure of the universe. The civilization of Three Bodywill take its first leap. The game has now entered the second level.

We invite you to log on to the second level of Three Body.

Note :

Ce n’est pas un roman anglophone (l’auteur est chinois), mais sa traduction par Ken Liu a été jugée de si bonne qualité qu’elle a obtenu le prix Hugo en 2015 (une première)…

The Three-body problem (« Le problème à trois corps ») sortira en France en octobre 2016, aux éditions Actes Sud.