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We are legion (we are Bob) – par Dennis E. Taylor : la satisfaction paresseuse à l’ouverture du paquet de chips

L’univers est conquis par une IA auto-répliquante logée dans une sonde de Von Neumann (une sonde capable de se dupliquer à l’infini).

Et ce n’est pas le pire.

Le pire, c’est que cette IA est calquée sur Bob, un modèle d’entrepreneur-ingénieur-américain-moyen-geek.

Un narrateur qui considère tout ce qui l’entoure comme un mécano.

Autant dire qu’il ne s’agit pas d’une réflexion philosophique, mais plutôt d’un raccourci pragmatique de la course à l’évolution.

Une course capable d’arracher vaguement chez le lecteur un ou deux maigres sourires.

we are legion we are Bob- min

Ô Univers, contemple la puissance de l’ingénieur américain

Qu’il est simple, l’univers auquel doit faire face Bob.

Comme dans tout jeu vidéo, il lui suffit de collecter des ressources, de générer des armées de Bob, de choisir ses arbres de compétence et de se lancer à l’assaut des forteresses ennemies.

Les prises de tête sont le fait de politiques. Mate-les.

Les questions de la duplication de la conscience et de la personnalité sont superflues. Ignore-les.

Les maths et la physique connaissent des limites théoriques. Oui mais tu es un informaticien-entrepreneur (un génie, donc).

Secoue le tout. Et hop, le tour est joué.

L’univers est conquis, l’humanité est sauvée, les distances incommensurables de l’espace sont domestiquées, et la Vie en général est assurée de perdurer sous le regard bienveillant d’un Geek tout Puissant.

Fin du jeu. Voulez-vous recommencer la partie ?

Pas forcément.

Ou plutôt si. S’il-te-plaît, M. Taylor, rejoue sans les cheat codes.

Un geek n’a-t-il vraiment aucune imagination ?

Car c’est bien là, le fond du problème.

L’IA calquée sur un geek, une fois capable de (presque tout), se contente ici de reproduire ses codes culturels.

Et que je te remplie l’espace avec du Star Wars / Trek, du Calvin & Hobbes, du Simpson.

Et que je détruis mes ennemis déshumanisés comme autant de boss de fin de niveau.

Et que je traite les humains comme d’ennuyeuses équations à résoudre.

D’un certain point de vue, Bob-le-geek réagit comme un zombie de Roméro. Le zombie qui, formaté pour le shopping, revient mécaniquement dans un grand centre commercial.

Faut-il en déduire que le geek est le nouveau zombie, incapable de sortir de ses charnières par manque d’ennui ?

Avec quelques pintes de bière dans le sang, par pure provocation, et pourvu que l’auteur ne l’entende jamais… oui.

La satisfaction de regarder des rouages tourner

C’est le point fort de ce livre : il nous donne à voir une mécanique bien huilée, une roue qui tourne sans accroc, une progression technique sans soubresaut.

Nous avons tous une part de notre cerveau qui aime ça.

Celle qui applaudit quand tu mets tes pieds sur une table basse et que tu ouvres un paquet de chips.

Appelons-la Blobbie.

Blobbie chérit Fondation de Asimov, parce que cette suite de romans gomme allègrement la sérendipité et le libre arbitre de trillions d’êtres humains.

Blobbie relit Tolkien pour la vingt-cinquième fois, parce qu’un orc restera toujours une bête répugnante et qu’il est toujours bon de la tuer.

Blobbie savoure tous les Satr Wars, parce que rien ne vaut une couleur de sabre laser pour juger de la moralité de quelqu’un (pas besoin de carte de visite).

Blobbie aimera Bob. Vous pouvez l’en nourrir. Mais pas après minuit…

Citation :

« I think you may be just a little too invested in this Star Trek thing, » Charles said with a smirk.

I waved away the comment. « We’ve always been a Star Trek fan. Deal with it. »

 

 

Aurora – de Kim Stanley Robinson : didactique de l’exil

Kim Stanley Robinson est un vétéran de la hard-science. Et plutôt que d’empiler ses oeuvres pour les rendre toujours plus cryptiques, il se remet à l’ouvrage pour reprendre les bases et pour expliquer sans cesse les fondamentaux de l’exploration spatiale.

Aurora est l’illustration même de cette démarche, nous guidant sur un ton très didactique vers les territoires de la physique, de l’évolution comme des sciences sociales.

Tout cela dans un seul but : nous faire prendre conscience de l’immensité du défi que représente la colonisation de nouvelles planètes.

Et nous dire, par ce biais, de ne pas gaspiller la nôtre.

Pour nous amis les malvoyants : un vaisseau spatial en forme de toupie à double anneaux dans l'espace

Apprentissage constant

La fille de l’ingénieur principal du vaisseau, qui marche timidement sur les pas de sa mère.

Le vaisseau lui-même, et son IA naissante.

Une communauté humaine réduite, qui doit évoluer sur seulement quelques générations.

Les principaux protagonistes de cet ouvrage n’atteignent jamais le stade où ils peuvent assoir leurs connaissances (ou leurs traditions). Le lecteur les suit depuis leurs balbutiements jusqu’à leurs nombreuses mises à l’épreuve. Et, comme eux, il apprend.

Pour ce faire, Kim Stanley Robinson adopte un ton très didactique, nous parlant comme à des enfants. Et comme il aborde des champs aussi divers que les mutations des prions, les théories sociales de communautés insulaires, et les rayonnements stellaires, il touche rapidement aux zones d’ombres de notre champ de connaissance. Et il pousse ces notions le plus loin possible.

A moins d’être déjà un scientifique chevronné, nous abordons donc ce livre dans l’ignorance de nombreuses problématiques complexes. Voilà pourquoi le ton, parfois presque scolaire de cet ouvrage, est reposant plutôt que lénifiant. La progression dans la compréhension des enjeux scientifiques de l’expédition est en soit une partie du voyage.

Moi qui croyais que la terraformation était simple comme bonjour

Si vous êtes, vous aussi, plus habitués au space-opéra qu’à la science-fiction pure et dure, vous conservez peut-être cette impression que la conquête d’une nouvelle planète se règle à coup de miracles technologiques produits en série.

Que nenni.

Parce qu’ici, on prend conscience qu’il n’existe pas un modèle type de planète à coloniser.

Et qu’il est littéralement impossible de savoir où l’on met les pieds, avant de s’être posé sur le sol du futur habitat.

Et que l’espèce humaine reste bien fragile loin de son berceau.

Alors, oui, Kim Stanley Robinson empile les problèmes. La conquête a un goût amer. Mais peut-on vraiment lui donner tort ? Aucun écueil qui se présente ne paraît superflu. L’eau, la terre, l’air, la lumière… Loin de chez nous, tout peut poser problème.

A tel point que, en refermant cet ouvrage, on se prend à rire en feuilletant l’optimisme béat d’un Science & Vie, ou en entendant Elon Musk envisager, pour le plaisir du coût de com’, une ville sur Mars.

Par un jeu de balancier, le ternissement d’un nouvel éden a un impact sur l’image de l’ancien. En définitive, Aurora ne nous parle vraiment de la difficulté de conquérir de nouvelles planètes : il nous dit surtout de profiter pleinement de la nôtre.

L’histoire collective avant tout

Il n’existe, dans Aurora, pas d’autre destin que celui du groupe. L’individu humain n’a pas sa place, seul, dans cette histoire.

  • S’il se développe, c’est pour mieux affronter les problèmes que rencontre sa communauté.
  • S’il s’exprime, c’est au sein de communautés, de groupe de paroles, ou d’élections.
  • S’il se rebelle, c’est en groupe.
  • S’il s’interroge, c’est au sujet du groupe.

Et pourtant…

  • Un individu a le droit de se développer seul, et je ne vous dirai pas lequel.
  • L’émotion parvient à se glisser dans des expériences collectives que l’on pourrait croire peu stimulantes.
  • La hard science sait parfois s’effacer au profit d’un discours profondément humaniste.

 

Pour les novices de la conquête spatiale, Aurora se révèle être une expérience très enrichissante, studieuse mais accessible, et bien plus touchante qu’elle ne le laisse supposer au premier abord.

 

Citation :

Maybe each star invents its own language and speaks in solitude.

Children of Time – par Adrian Adrian Tchaikovsky : hard-science bondissante

J’ai choisi ce livre par pure facilité.

Il vient de gagner le prix Arthur C. Clarke. Ce qui équivaut à « il y avait de la lumière… ».

Il ne parle pas de voyage temporel. Ouf.

Et son auteur a pondu Spiderlight, un roman de fantasy assez jouissif.

Le résultat n’a pourtant rien à voir. Plus sérieux, plus structuré (les chapitres ont même des sous-chapitres…), plus réfléchi, plus innovant…

Pour résumer : une excellente expérience de laboratoire.

Pour nos amis malvoyants : un vaisseau en orbite autour d'une planête verte

La nouvelle planète de l’Humanité est verte comme une orange

Au grand jeu de l’évolution, il n’y a pas de femme blonde pour tourner la roue.

Amorce de l’histoire : notre futur : la Terre n’est plus un habitat viable (étonnant, non ? ).

De l’humanité, il ne reste que des corps congelés, entassés dans un cargo stellaire comme des poissons panés oubliés au fond d’un frigo. Et une équipe de techniciens sortis de leur cryogénie à chaque fois qu’une alarme sonne (réveils difficiles à prévoir).

Voici les champions n°1 de l’évolution biologique.

Les champions n°2, ce sont des araignées accidentellement lâchées sur une lointaine planète terraformée, en compagnie d’un virus accélérant et guidant leurs mutations naturelles.

Les présentations sont faites, que le match commence.

Mais attention, un match au rythme de Mère Nature. Cent ans par tour, au mieux.

Comme il faut bien que le lecteur puisse finir ce livre de son vivant, Adrian Tchaikovsky procède par bonds temporels, avec une surprenante habilité pour garder le fil.

Et les araignées jamais n’inventèrent la roue

Children of Time ne réduit pas ses créatures évoluées à une image de monstre de foire, style série Z. Pas plus qu’il ne les anthropomorphise.

C’est sérieusement qu’il explore les possibilités ouvertes par son postulat de base : l’évolution tournée vers l’intelligence d’une espèce à huit pattes, où la femelle dépasse le mâle, et où toute communication passe par des vibrations. Pas de main, pas d’outil. Mais des procédés biologiques infiniment diversifiés.

Le résultat a un goût de Fourmis de Werber, un parfum de Fondation, une vague ressemblance avec la Guerre Eternelle. Mais avec un arrière-plan scientifique et une mesure qui le place dans le sous-genre de la hard-science. Adrian Tchaikovsky joue avec le temps et les espèces comme un Dieu laborantin, en dépassant avec son expérience scientifique une simple copie des mécanismes darwiniens.

Vous reprendrez bien un petit peu d’empathie

C’est le pari osé de l’auteur, à une époque où l’arachnophobie est proportionnelle à la technophilie, que de nous sensibiliser à notre pire cauchemar. Sans les lisser, comme un Walt Disney, ou même atténuer leurs penchants de prédateurs. Il joue avec les miroirs, renvoyant constamment l’attitude des araignées à celles des humains, mixant les intérêts et les évolutions des générations, liant le tout aux drastiques condition de survie des espèces.

Les araignées sont des tueuses ? Nous aussi. Cruelles ? Elles n’ont rien inventé. Désorganisées ? Plus pour longtemps. Sensibles ? Parfois plus que nous.

Et voici la plus profonde originalité de ce roman : Adrian Tchaikovsky suit la course de ces deux héritiers de l’humanité sans prendre parti. Et, jusqu’au bout, vous vous demanderez lequelle va gagner. Car la fin, élégamment trouvée, est le point fort de ce roman, justifiant toutes les petites longueurs d’une course sur cent mille ans.

Citation :

This is the future. This is where mankind takes its next great step. This is were we become gods.

 

The Fifth Season – par N. K. Jemisin : subtil séisme

Méfiez-vous de la terre qui dort.

Cela pourrait être l’adage de ce premier tome de cycle fantasy baroque.

Triste, il nous raconte les difficultés de toute lutte. Le sentiment d’inéluctabilité des catastrophes vaut autant à l’échelle personnelle que terrestre.

Grandiloquent, là où d’autres livres manipulent les boules de feu, lui remue les plaques tectoniques.

Maîtrisé, il joue avec les procédés de narration et distille avec précision les éléments de l’intrigue.

Engagé, il nous parle, à mots à peine couverts, de luttes sociales et d’écologie.

pour nos amis malvoyants : une sculpture florale en bas relief dans un mur vert-de-gris

Le motif de la sculpture renvoie à la dimension baroque du livre

Amorce de l’histoire : trois femmes, ayant chacune un pouvoir sur la terre, évoluent dans un monde hostile à leur singularité.

L’art du morcellement et de la recomposition

Le continent de The Fifth Season s’agite en permanence. Cela se traduit par des secousses, des tremblements de terre, et des volcans qui poussent en une nuit au milieu d’une terre battue comme un comédon sur un visage malchanceux. Les couches de terre se déchirent, puis se recomposent lentement.

La narration de ce livre fonctionne de manière similaire :

  • Dans les protagonistes : trois pistes, trois personnages, s’entrecroisent dans un monde dont des détails diffèrent.
  • Dans le décor : les vestiges empilés de civilisations, que tout le monde ignore superbement, se mêlent aux communautés qui ne seront bientôt plus que des ruines.
  • Dans le temps : l’Histoire du continent subsiste dans des fragments de textes mélangés aux traditions et aux superstitions.
  • Dans les guerres de pouvoir : les factions ne brandissent pas d’étendards. Elles luttent sans mot dire, le visage couvert.

C’est un jeu subtil auquel il faut prêter attention. N’espérez pas pouvoir lire ce livre en diagonale.

Un livre dont vous n’êtes pas le héros

Dans un chapitre sur trois, N. K. Jemisin s’adresse directement à vous, lecteur. Vous êtes une femme, d’une quarantaine d’années, partie à la recherche de sa fille. Elle vous détaille le paysage, vous murmure à l’oreille son avis sur le comportement des habitants du continent. Ils ne lèvent pas les yeux au ciel, trop préoccupés par le sol. On l’imagine comme une voix posée, sirotant son café en racontant son histoire.

Ce mode de narration emprunte la spécificité du livre dont vous êtes le héros. Mais vous n’avez aucun choix. Par un effet de style, vous n’êtes plus simple visiteur, par l’acte de lecture, mais prisonnier d’un corps qui se meut et qui ressent.

C’est une autre manière de transcrire l’inéluctabilité des catastrophes qui parsèment ce livre. Une manière de maximiser l’empathie, comme de vous imposer des barreaux. Avec parfois un morceau de paysage à apercevoir.

La constance des oppressions

The Fifth Season nous parle de brides au cou des héros :

  • qui peuvent déchaîner des puissances telluriques, au prix de la destruction de leur propre environnement,
  • qui disposent d’une puissance inégalée sur les Hommes, mais aisément nullifiée par leurs Gardiens,
  • qui sont à la fois le poison et le remède d’un monde chroniquement soumis à l’apocalypse.

The Fifth Season nous parle de violence :

  • d’une terre autrefois hospitalière, et qui se rebelle maintenant contre ses hôtes, coupables de l’avoir agressée une fois de trop,
  • d’une population ignorante, accrochée à la loi du plus fort, et qui ostracise toute différence,
  • d’une classe d’individus spéciaux dont la moindre émotion peut se traduire par des cataclysmes, sur une terre qui fonctionne comme une caisse de résonance.

The Fifth Season nous parle d’un voile :

  • jeté sur la vérité : les personnages sont à peine conscient du monde dans lequel ils évoluent, malgré leur sensibilité épidermique,
  • qui tombe avec les cendres produites par dernier cataclysme en date, jouant le rôle de linceul,
  • qui occulte toute vision à long terme des personnages, incapables de penser à long terme.

La violence de ce livre est une réaction physique à cette oppression omniprésente.

Et, heureusement, elle est très bien maîtrisée par N. K. Jemisin : retenue le long de passages mélancoliques pour être mieux libérée ensuite dans les passages les plus intenses. Chapeau bas.

Citation :

My people didn’t use mysterious powers to track you; we used deduction. Much more reliable.

The Swarm – par Orson Scott Card : petite propagande planétaire

Il faut lire The Swarm en écoutant de la musique de grands orchestres. Quelque chose de martial, qui vous prend aux tripes, et qui vous donne envie de construire des bombes à sous-munition pendant 70 heures d’affilée, avant de vous essuyer le front face au soleil couchant, le coeur rempli de fierté.

Parce que, dans ce nouveau préquel de La Stratégie Ender, ce n’est que de ça dont il s’agit : de l’effort de guerre, juste avant l’arrivée d’une flotte de Doryphores (ici les Formics).

Et gare aux personnages qui trainent des pieds : pour Orson Scott Gard, il n’y a que des héros-sauveurs-de-l’humanité ou de vils-égoïstes-manipulateurs-traîtres-de-leur-espèce. C’est l’un, ou c’est l’autre. Pas de nuance.

La logique de ce roman écrase toute subtilité avec l’élégance d’un char Leclerc dans une compétition de salsa…

pour nos amis malvoyants : des débris de vaisseaux flottent dans l'espace

l’histoire aurait pu être plus intéressante si, comme le suggère la couverture, ce livre racontait l’histoire d’une future friche industrielle…

Amorce de l’histoire : alors que la flotte de doryphores est en marche vers la Terre, cette dernière s’organise pour combler in extremis son retard et préparer ses défenses.

Modèle productiviste

Au coeur de The Swarm, il y a Mazer Rackham, l’incarnation du Soldat Dévoué mêlée à celle de l’Ingénieur. Il est sur le terrain, lui. Il sait. Et, comme tout bon militaire, il réalise l’impossible tous les matins au petit déjeuner (pas comme ces lopettes de civils).

Autour de lui gravitent Lem (l’incarnation de l’Industriel patriote), Victor (l’incarnation de l’Ouvrier patriote), Bingwen (énième petit génie, patriote cela va sans dire). Tous « sacrifient » sans broncher leur vie et leurs aspirations familiales pour Servir.

Contre Mazer se dressent la bureaucratie, les syndicats, les politiques. Et également quelques milliards de Doryphore, mais c’est secondaire…

Vous voyez le tableau ? The Swarm raconte une bataille  : celle des bons travailleurs contre les égoïstes et les tire-au-flanc. Comme si la menace existentielle planant au-dessus de l’Humanité donnait l’occasion d’un écrémage nécessaire. Nous sommes attaqués par de grosses fourmis extraterrestres, le salut est dans le mimétisme. Devenons nous aussi des membres d’une ruche, effaçons nos personnalités, sous peine de périr.

L’agressivité d’Ender, sans les remords

La guerre est avant-tout réduite à des composantes logistiques. Le combat est un problème de production. Il faut simplement savoir quoi produire, en plus grande quantité, et plus vite que l’ennemi. C’est la leçon souvent tirée de la Seconde Guerre Mondiale.

Et l’humain dans tout ça ? Il devient un rouage de la machine de guerre, et il doit en être fier. Pour plier ses aspirations personnelles dans le sens d’une logique productiviste, on se sert de la propagande pour intégrer la notion de combat dans toutes les composantes de son existence.

Sa vie ? Elle ne vaut que par la survie de l’espèce.

Son mariage ? Il sert avant-tout à produire des enfants (dixit la femme de Mazer…). Enfants dont la survie ne tient qu’à celle de l’espèce.

Ses amis ? Mazer les choisit en fonction de leurs compétences et de leur bravoure.

Qu’avons-nous au bout du compte ? Des stéréotypes à la moralité immaculée, qui font couler le sang sans jamais se salir les mains, capables des plus grandes prouesses tant intellectuelles que physiques. Aucune imperfection, aucune âme, aucune raison de s’attacher à eux.

Naïvement, j’en étais resté à Ender et Alvin, héros initialement froids et flippants qui avaient au moins l’excuse de l’âge et la perspective de devenir humains. Rien de tout ça ici.

Le prosaïsme au-dessus des Hommes et des lois

L’argument massue de Mazer (et, à travers lui, d’Orson Scott Card), c’est l’urgence (ça vous rappelle quelque chose ?). Les Doryphores pointent le bout de leurs pattes à l’autre bout de l’univers, l’heure est à l’action. La guerre pour la survie de l’espèce est totale, aucune possibilité de négocier.

Alors il faut continuellement trouver des solutions dans l’urgence. Avancer. Etre le plus fort, le plus rapide. S’assoir sur le temps nécessaire à la justice, à la démocratie, à l’éducation.

Vous me direz, ce sont les contingences de la guerre. Mais j’y vois trois problèmes :

  • l’intervalle chronologique choisit par Orson Scott Card, dans ce roman, aboutit à La Stratégie Ender. Dans ce cycle de la seconde guerre formique, il ne peut être question que d’urgence. Pas de recul possible, donc. Pas de réflexion.
  • pas de réflexion dans le temps, pas plus de recul dans le degré de perception des actions des personnages. Pas d’humour. Pas de cynisme. Pas d’ironie. Aucune distanciation de l’auteur vis-à-vis de ses héros qui frisent le ridicule tant ils sont prévisibles.
  • la construction d’un mythe de l’ingénieur tout-puissant est au coeur de the Swarm. Il représente la main dans l’ombre qui soutient le stratège et qui protège le soldat. Dans toute problématique, l’auteur écarte le « pourquoi » pour se focaliser sur le « comment ». Or la science-fiction, quand elle ne s’inscrit pas dans la hard-science la plus pointue, invente des procédés techniques dont la validité n’a que peu d’intérêt. On lui demande juste de respecter une certaine vraisemblance.

 

Ce livre est fait pour être lu au garde-à-vous. Bonne chance pour tourner les pages.

 

Citation :

« You have never flown a quichship, before », said Victor

« I’m a fast learner. It’s not rocket science. »

« Techically, it is rocket science »

Infomocracy – par Malka Older : quand l’avenir tient à un sondage

En matière de démocratie, l’Islande est souvent citée en exemple.

Mais son mode de gestion serait-il applicable en France ? Non, répond-on souvent : ce qui fonctionne à l’échelle d’un pays de 300 000 habitants ne serait pas applicable pour nos 66 000 000.

Que se passerait-il, alors, si la Terre entière était divisée en unités politiques plus petites encore ?

A l’ère de l’information toute puissante, mondialisée, et modelée sur-mesure pour chacun d’entre nous, Malka Older apporte une réponse amère à cette question. A l’instar d’un Iain M. Banks, elle part d’un principe idéal pour mieux y dénicher la faille.

Après la post-démocratie, un nouveau concept politique futuriste plausible et pertinent : l’infomocratie.

Pour nos amis malvoyants : un schéma stylisé de moteur dans lequel deux bonhommes courent

Amorce de l’histoire : deux analystes, travaillant pour des organismes différents, évoluent dans le contexte très particulier d’une élection mondiale.

Contexte en filigranes

La vision du futur offerte par ce livre doit être décryptée au fil des pages. Aucun tableau général ne vous est brossé en introduction.

Voici quelques indicateurs qui vous seront utiles :

  • La Terre, toutes nations fusionnées, est divisée en environ 100 000 blocs indépendants. Chacun de ces blocs (nommés « centenal ») comporte 100 000 habitants, et conserve une forte indépendance.
  • Une instance bureaucratique mondiale (« Information ») gère à la fois les actualités reçues par tous, et le processus électoral dans tous les « centenal ».
  • Tous les dix ans, une élection mondiale a lieu. Des partis à échelle planétaire, issus de conglomérats (comme Sony) ou d’anciens gouvernements, poussent leurs candidats. S’ils remportent le plus grand nombre de « centenal », ils remportent la « Supermajorité ».
  • la guerre, la famine, les maladies… ne sont plus des problèmes de taille à perturber cette belle organisation géo-politique.

Le concept de micro-démocratie est au coeur du roman de Malka Older. Il paraît anodin, mais imaginez :

  • chaque centenal a ses lois, sa police, sa vision du futur,
  • une ville comme Paris intra-muros, par exemple, serait divisée en 23 « centenal »,
  • d’un point de vue pratique, la simple existence du métro impliquerait la coopération de nombreux gouvernements différents.

Dans cet univers morcelé, ce sont les flux d’information qui réunissent les Hommes, et les protagonistes d’Infomocratie sont justement situés aux noeuds du réseau, aux embranchements où se contrôlent l’image et l’actualité.

Thriller politique et prospectiviste

Les héros de ce livre sont en prise avec tous ceux qui tentent de manipuler les élections.

Et l’on y vote, bien évidemment, uniquement en ligne. Via l’instance « Information ».

Par réflexe, on serait donc tenté d’attribuer à l’instance de contrôle mondial, un rôle de dictateur. Ou au moins d’éminence grise.

Mais Infomocracy n’est pas une nouvelle dystopie : de manière plus subtile, ce roman explore les tendances naturelles de l’Homme à chercher la faille dans tout système organisé. L’élection est un jeu, avant même d’être en enjeu, et les participants cherchent à gagner avec tous les moyens à leur disposition. Ni plus, ni moins. Les protagonistes sont en demi-teintes, les manoeuvres des partis assez subtils pour être plausibles.

Apprêtez-vous donc à suivre les protagonistes dans des folles courses aux sondages et aux statistiques, avec quelques explosions pour faire bonne mesure.

Un cadre basé sur le transhumaniste

Ce futur (situé à plus d’un siècle, environ) s’inspire fortement de la vision poussée par notre ami ennemi compagnon omniprésent Google :

  • des êtres humains couplés à des rétines à affichage numérique
  • des flux d’informations modelés sur-mesure pour chaque individu (ce qui renvoie à l’idée de « valet personnel » qu’aspirent à devenir les dernières interfaces conversationnelles couplées à la personnalisation de nos résultats de recherche)
  • une notion de popularité au coeur de l’existence des individus (Malka Older pointe du doigt les effets de l’absence de reconnaissance d’un nom de parti dans un processus démocratique, on revient aux processus de traitement du langage)

Plus qu’une toile de fond, ces critères reflètent ce que l’écrivain choisit de critiquer (sans se pencher, par exemple, sur les problèmes potentiels liés aux IA) :

  • des êtres humains rapidement aveugles (ce qui rejoint l’idée qu’un homme augmenté est avant tout un homme diminué),
  • une versatilité d’opinions liées aux modes, aux buzz et aux manipulations,
  • un système électoral qui reste soumis à la théorie des dominos.

Alors, si vous aimez la sociologie politique, les sciences de l’information et de la communication, la critique d’un avenir techno-centré ou simplement vous creuser la tête, ce roman est fait pour vous !

Citation :

People like to think micro-democracy is stable, safe, unbreakable, because there have been two successful elections with plenty of power shifts at the centenal level. It’s too easy to forget the system hasn’t seen a peaceful Supermajority transition yet.

Nod – par Adrian Barnes : l’humanité sans Morphée

Avant qu’il se passe quoi que ce soit, le héros est aigri, déprimé et misanthrope.

Ensuite, la situation commence à se dégrader.

Si vous estimez qu’il vous faut de la mélancolie en barre pour remédier à votre bonne humeur, le tout dans un enrobage élégant de poésie en noir et gris, vous tenez votre livre.

Pour nos amis malvoyants : le titre, en noir, est entouré de nervures rouges rappelant les yeux éclatés d'une clubber à 7h du matin...

Toute la joie de vivre de Nod transpire dans cette couverture.

Amorce de l’intrigue : les journaux télévisuels font état d’une insomnie mondiale et généralisée. Qui se poursuit le lendemain. Puis le surlendemain…

L’apocalypse selon Saint-Insomniaque.

L’être humain est décidément bien fragile. Pour en faire un zombie, nul besoin d’un complexe militaro-scientifique tenu par des chimistes maladroits, ou d’une évolution bactérienne dans le tas de chaussettes enfoui dans la chambre mal rangée de votre petit frère : quelques jours sans sommeil suffisent. C’est l’engrenage que Adrian Barnes met en place dans Nod : soudainement, l’humanité ne peut plus dormir (à de très rares exceptions près). Combien de temps va-t-elle mettre pour sombrer dans la folie, puis dans la mort ? D’après les scientifiques : 8 jours pour le premier, moins de 30 jours pour le deuxième. 

C’est une apocalypse banale tant ses effets sont ternes. Les références à la Bible, livre haut en couleurs, y sont pourtant omniprésentes, depuis le titre renvoyant à la terre d’exil de Caïn jusqu’à la lecture prophétique de cette plaie infligée aux terriens. Sans pour autant qu’il y ait de réponses divines, ou même d’indices sur la validité de cette théorie. D’un point de vue social, la religion apparaît plutôt comme un virus qui vient contaminer les humains fatigués, lorsque leurs barrières mentales s’abaissent, que la société ne joue plus son rôle rassurant et que la fin est proche.

Anatomie de la zombification

Imaginez que vous mettiez 192  heures à vous déshumaniser, en étant conscient du processus en cours et de l’incapacité généralisée à y remédier. Ecrivez un essai de 10 pages sur votre joie de vivre, vous avez cinq heures.

Non : imaginez que vous échappiez à ce sort, mais que tous vos proches et votre entourage le subissent. Décrivez l’avancement dans votre couple et vos perspectives d’évolution professionnelle.

Tenez minutieusement votre carnet de bord. Faites-en un livre. Vous avez Nod.

Livre qui n’a certainement pas été sponsorisé par l’Office de Tourisme de Vancouver. Sombre comme un futur de Thierry Di Rollo ou comme une blague de Houellebecq, une contre-utopie chronométrée y prend racine en moins de temps qu’il en faut pour dire « on-a-pas-prévu-de-plan-d’urgence-gouvernemental-pour-cette-catastrophe-là ». Et l’on retrouve appliquée dans ce roman une maxime biblique : quand tout s’effondre, les premiers seront les derniers.

Ce livre n’a pas été non plus sponsorisé par la CIA : ses agents auraient honte d’un tel manque d’efficacité dans la destruction d’une personne.

Zombie exquis

Adrian Barnes est économe de ses mots. Ses 180 pages de vague-à-l’âme passent tout seuls, comme un comprimé de Lexomil avec un grand verre d’eau. Son style fluide et précis alterne efficacement les passages de monologues internes et d’actions externes. Contrairement à de nombreux ouvrages de littérature de l’imaginaire, sa lecture en anglais est facile, associée à un vocabulaire courant (pas de néologisme, de jargon u d’argot) et à un référentiel immédiatement reconnaissable (même si l’on a jamais vu cette partie ouest du Canada et si l’auteur ne s’encombre pas de détails).

 

Par un procédé de répulsion, Adrian Barnes donne envie, même en plein été, de se lover sous la couette et d’y roupiller pendant des journées entières, pour saisir les morceaux de « rêve doré » qui échappent si cruellement aux personnages de son livre.

Citation :

All this sleeplessness plague could do was align those billions of inevitable deaths into a slighty narrower window of time – a matter of efficiency, not tragedy.

Seveneves – par Neal Stephenson : reboot de l’humanité

Il y a des jours avec et des jours sans. Neal Stephenson commence par un jour sans, lorsque quelqu’un ou quelque chose explose (sans prévenir) la lune en sept morceaux.

L’humanité, occupée par ses petits tracas de début de 21ième siècle, ne va pas tarder à comprendre que, malheurs de la physique des corps célestes, c’en est fini de sa biosphère.

Il faut prendre un nouveau départ, dare-dare.

Pour nos amis malvoyants : gros plan sur un oeil, en noir et blanc, avec, dans l'éclat de l'iris, une étoile

L’éclat dans le regard quand je comprends enfin le titre du livre (3/4 d’heure après avoir fini la 698ième page du bouquin…)

Amorce de l’histoire : face à la destruction imminente de la Terre, l’Humanité se met à pied d’oeuvre pour assurer sa survie, quelles qu’en soient les conditions.

Fantasme de survivor scientifique

Creuser un abri anti-atomique dans son jardin pour survivre quelques années aux attaques atomiques ou aux repas de famille, c’est à la portée de tout le monde. Il suffit d’être prêt à sacrifier quelques pelles et son dos.

Faire la même chose dans l’espace pour tenir plusieurs milliers d’années, voilà le vrai défi ! (c’est ce que les organisateurs de séries de TV réalité devraient demander à leurs participants la prochaine fois qu’ils créeront une émission prétentieuse de type « les bricoleurs de l’extrême »). Parce que notre si évoluée Humanité n’y est technologiquement pas prête.

Alors Seveneves se présente initialement comme un jeu de l’esprit : et si la Terre mettait toutes ses ressources en commun, durant ses derniers instants, pour sauver tout ce qu’elle peut ? A quoi arriverait-elle ? Petit indice : ce livre s’inscrit pleinement dans le sous-genre de la « hard science », il n’y a peu de légèreté à attendre de la part de l’auteur sur les problèmes que l’Homme rencontre dans le vide, et peu d’insouciance dans le caractère de ses personnages.

Pour reprendre l’expression de l’écrivain, dans une interview accordée au site Slate : « OK, if that’s the game that we’re going to play, let’s play that game, and let’s play it by some legitimate scientific rule. »

De la « très-hard science », donc : ici les lois de la physique vous tombent sur le coin du museau comme la règle d’un professeur de collège allergique à la vue de l’acné juvénile, elles ne font pas de grands sourires comme dans le camion de Fred et Jamie. C’est à la fois stimulant et plombant, peut-être ridicule si vous avez un doctorat d’astrophysique mais assez plausible sinon (à quelques exceptions facilement repérables), et émouvant à plus d’une occasion (je ne peux pas m’empêcher de tirer une larme devant ces personnages qui concèdent à peine une grimace avant de se remettre au travail quand tout s’effondre autour d’eux).

De la hard science naît un space opera

Parce que les problèmes de turbine et de petites graines, même si c’est une question de vie ou de mort pour une espèce entière, ça va un moment. Alors, après une ellipse plus grosse que la moyenne, nous voici dans une seconde partie bien plus éloignée des spéculations scientifiques, résolument orientée vers l’action et l’exotisme, où se sont développés les fruits des choix scientifiques et moraux de la première partie. Neal Stephenson aborde la seconde moitié de son expérience, et il se comporte comme un scientifique contemplant avec curiosité une plante rose après en avoir bidouillé tous les gènes.

Il faut reprendre à zéro le monde dans lequel évolue le lecteur. Les descriptions longues auxquelles les amateurs de SF sont souvent habitués refont surface. Ce qui surprend, et peut même agacer. Les codes du space opera (constructions dantesques, complots et rêves technologiques) sont cette fois-ci clairement utilisés, à tel point que l’on peut se demander s’il ne s’agit pas du tome introductif d’une série (ce que contredit la mention « a novel » en sous-titre de Seveneves).

Et puis force est de constater que Neal Stephenson est assez doué pour nous embarquer dans une nouvelle histoire ayant germé de la première, en nous liant à des personnages qui représentent au moins autant un futur ou un groupe qu’eux-mêmes (avis aux nostalgiques du cycle de la Fondation d’Asimov). Parce que les personnages s’inscrivent tous dans l’Histoire, même quand ils boivent leur café : ils se situent exactement aux noeuds temporels où les chronologies peuvent bifurquer, ce qui les rend bien plus spéciaux que leurs actions, leurs caractères ou leurs idées. C’est une manière de forger des héros moins naïve que ce que l’on peut trouver dans de nombreux romans.

Accrochez-vous quand même

Un petit peu comme un Jules Vernes ou un cahier de devoirs de vacances, Seveneves est l’occasion d’apprendre de nombreuses anecdotes, toutes issues du terreau scientifique des connaissances humaines (astronomie, génétique, physique, sociologie…). Que l’Afrique est le continent le plus génétiquement diversifié, par exemple, ou que els femmes subiraient moins les effets des radiations que les hommes (ce que je ne retrouve pas dans cette étude de la NASA, en passant). Mais, pour apprécier pleinement la description d’actions dans l’espace, le roman nécessite aussi des connaissances qu’il ne se donne pas la peine d’expliquer, comme la notion d’apogée ou de périgée dans une trajectoire. Si vous êtes déjà féru de hard science, il y a fort à parier que ce soit du petit lait pour vous. Sinon, à vos encyclopédies !

Ou à Wikipedia, si vous préférez. Avec des auteurs de science-fiction comme Neal Stephenson, et avec un délai infini, peut-être serait-il possible d’en relier tous les articles au sein d’une même histoire de fiction. Ô mon Dieu, nous ne sommes pas loin d' »apprendre en nous amusant »…

Citation :

By outward appearances, Cantabrigia Five was a video journalist. But it made sense that, in a world where no police or military action could be judged successful unless it lokked good to ordinary persons watching it on video screen, she was also a general.