Articles

Metro 2035 – par Dimitry Glukhovsky : pire que la radioactivité : la politique

Oubliez le fantastique de Metro 2033, ses monstres qui observent dans le noir les voyageurs et qui les croquent entre deux stations.

Oubliez également l’enquête de Metro 2034, l’espoir d’une autre base, les énigmes, les plans cachés.

Oubliez presque tout de cette série.

Ne gardez que le glauque, le pathos, la vie de rat sous terre, et la folie bien humaine.

Donnez à cela des accents de discours politique complotiste.

Et ‘savourez’ Metro 2035.

metro-2035_Dimitry-Glukhovsky

En un mot : Après ses faits d’arme, Anton ne parvient pas à revenir totalement à sa vie ‘normale’. Obsédé par la vie à l’extérieur du métro, il cherche désespérément d’autres villes survivantes, à l’aide d’une radio militaire portative. Sur la simple foi d’un vieil historien, il se met en quête d’un autre radio-émetteur qui aurait trouvé d’autres cités survivantes.

I’m not singing in the subway

Dans le monde post-apocalyptique de Dimitry Glukhovsky, les moscovites enterrés dans leur réseau de tunnels cultivent des champignons et des hobby variés :

  • faire des enfants,
  • écrite l’Histoire du métro,
  • établir des dictatures basées sur des idéologies surannées.

Anton, lui, a la bougeotte. Il cherche le salut, le retour à la surface, l’herbe verte et les petits oiseaux, les retrouvailles émues avec d’autres survivants et les piques-niques près de la datcha.

Ce faisant, il s’agite. Et en s’agitant, en fouinant, il brasse dans le métro la misère ambiante, il patauge dans les remugles.

Bref, il fait, sans le savoir et pour son propre compte, un travail de journaliste.

 

Pour le lecteur qui suit cette agitation, le résultat est particulièrement sombre.

Tous les personnages du Métro semblent trouver une forme de satisfaction à leur vie courte et misérable. Leur seul objectif est de la préserver à tout prix.

Anton, en aspirant à mieux, dévoile les combines, les hypocrisies, les mensonges, les complots, et l’abêtissement de ses camarades.

Il explore la bassesse des seuls survivants coincés avec leur folie et leur médiocrité.

Il expose également son propre mal-être, en offrant au lecteur un voyage intérieur autant qu’un périple dans les couloirs du Métro.

Que de bonheur.

 

Au lecteur, Dimitry Glukhovsky présente toute une galerie de monstres parfaitement humains, à leur aise dans les rouages d’idéologies violentes : le fascisme, le communisme soviétique & le capitalisme sauvage.

Pire, il évoque petit à petit la présence sous-jacente d’un système omnipotent.

Et voilà, le thème est lancé. Pour renouveler la série des Métro, voici les complots, l’Hydre, les agents de l’ombre, les maîtres derrière le rideau, ceux qui trinquent quand les autres saignent.

Bref, voici la litanie du politologue fatigué.

 

Peut-on en vouloir à l’auteur ? L’actualité russe est sans doute encore plus sombre que celle que connaît l’Europe.

Mais en jetant une lumière crue sur les avanies des derniers humains, Dimitry Glukhovsky me fait regretter l’obscurité de son premier tome, et ses monstres qu’il est plus rassurant de craindre.

Il témoigne aussi sans doute d’une lassitude largement répandue de nos jours.

Oubliant au passage que les littératures de l’imaginaire ne sont pas là pour nous rappeler les vicissitudes de nos sociétés. Il y a les journaux et les livres d’Histoire, pour ça.

Holy Fire – par Bruce Sterling : déambulations d’une centenaire sans déambulateur

Le « feu sacré » de Bruce Sterling ne tient pas du haut fourneau.

Plutôt de la lampe à pétrole. Celle qui sert à lire posément, calé dans un fauteuil, un soir de panne de courant.

Préparez-vous à un roman au ton posé, fait de rencontres inopinées et de voyages en train, dans une Europe futuriste à la technologie discrète.

Un livre qui s’affiche dans l’imaginaire du lecteur comme un film en technicolor, signé par un réalisateur fraichement enterré et adulé par les étudiants en cinéma.

Un roman ludique et critique, à l’humour subtil, et à la sensibilité à fleur de peau.

holy-fire_bruce-sterling

Amorce de l’histoire : grâce à la science, une vieille femme prudente bénéficie d’une cure de jouvence. Une fois dans son nouveau corps, elle décide de fuir sa vie programmée, et de se lancer dans une vie de bohème en Europe.

Roman initiatique d’une centenaire

Dans l’avenir de Bruce Sterling, l’espérance de vie s’achète au prix d’une modération constante.

Pas d’alcool, pas de drogue, pas d’excès. Une vie passée dans un canapé, occupée par une observation constante des bio-technologies les plus prometteuses.

Et voici que, pour une presque-centenaire, le Graal arrive : la science lui procure une cure de jouvence.

Que faire, alors, sinon redécouvrir la vie, et se comporter comme la première des adolescentes ?

Après une vie cérébrale, l’héroïne se laisse aller au dictat des hormones, dans une recherche effrénée du risque, avec, en sourdine, la voix de son moi-passé qui peine à la retenir.

A se demander si Bruce Sterling n’a pas eu cette idée de roman en observant le comportement de sa mère découvrant MSN Messenger.

Utopie artistique, européenne et travestie

L’héroïne, rajeunie, tombe dans les milieux artistiques underground européens.

Comme si Alice, en tombant dans le terrier, s’était retrouvée dans un épisode de Tracks.

Et, plutôt qu’une sortie, elle recherche sans cesse le feu sacré, dans le risque et dans l’art pour l’art.

Le lecteur est ainsi amené à visiter les squats et marchés alternatifs des marginaux, des petits voleurs, des drogués, des artistes, des libertaires… Tous ceux qui crachent à la figure de la bonne pensée.

Mais Bruce Sterling ne prétend pas trouver dans cette faune la solution miracle. L’héroïne de son roman peine à trouver son feu sacré, que cela soit dans l’alcool, le sexe, la drogue ou la mode. Et si elle va de lieux en lieux, c’est autant par appétit de la découverte que par volonté de fuir chaque expérience ratée.

Une expérience douce-amère, donc, qui accumule une forme de spleen au gré des rencontres.

Critique en demi-fond de teint

Si vous pensez que la richesse est aujourd’hui accaparée par le troisième âge, attendez de voir la fin du XXIième siècle.

Car l’espérance de vie d’une classe dominante, éternellement prolongée, retarde d’autant la transmission de son patrimoine aux générations suivantes.

Plutôt qu’une jeunesse éternelle, c’est une gérontocratie sans fin que nous promet Bruce Sterling.

Une société poliment verrouillée, truffée d’indicateurs et d’espions jusque dans le tout-à-l’égout.

Une société « monitorée », prête à investir chaque richesse disponible dans sa lutte contre la vieillesse.

Une société technologique, en lutte contre le temps, et qui rate pathétiquement sa conquête de l’espace.

Une société sans but commun, uniquement gouvernée par des aspirations individuelles.

Bienvenue dans le monde de Bruce Sterling. Pour le visiter, je conseille vivement le fauteuil moelleux, le feu dans l’âtre, le chat qui ronronne, et une énorme part de gâteau au chocolat pour, de temps à autre, vous remonter le moral.

Citation :

The gerontocrats, they are like ice on a pond. We’re so deep down we’ll never see the honest light of the day.

 

 

 

Nod – par Adrian Barnes : l’humanité sans Morphée

Avant qu’il se passe quoi que ce soit, le héros est aigri, déprimé et misanthrope.

Ensuite, la situation commence à se dégrader.

Si vous estimez qu’il vous faut de la mélancolie en barre pour remédier à votre bonne humeur, le tout dans un enrobage élégant de poésie en noir et gris, vous tenez votre livre.

Pour nos amis malvoyants : le titre, en noir, est entouré de nervures rouges rappelant les yeux éclatés d'une clubber à 7h du matin...

Toute la joie de vivre de Nod transpire dans cette couverture.

Amorce de l’intrigue : les journaux télévisuels font état d’une insomnie mondiale et généralisée. Qui se poursuit le lendemain. Puis le surlendemain…

L’apocalypse selon Saint-Insomniaque.

L’être humain est décidément bien fragile. Pour en faire un zombie, nul besoin d’un complexe militaro-scientifique tenu par des chimistes maladroits, ou d’une évolution bactérienne dans le tas de chaussettes enfoui dans la chambre mal rangée de votre petit frère : quelques jours sans sommeil suffisent. C’est l’engrenage que Adrian Barnes met en place dans Nod : soudainement, l’humanité ne peut plus dormir (à de très rares exceptions près). Combien de temps va-t-elle mettre pour sombrer dans la folie, puis dans la mort ? D’après les scientifiques : 8 jours pour le premier, moins de 30 jours pour le deuxième. 

C’est une apocalypse banale tant ses effets sont ternes. Les références à la Bible, livre haut en couleurs, y sont pourtant omniprésentes, depuis le titre renvoyant à la terre d’exil de Caïn jusqu’à la lecture prophétique de cette plaie infligée aux terriens. Sans pour autant qu’il y ait de réponses divines, ou même d’indices sur la validité de cette théorie. D’un point de vue social, la religion apparaît plutôt comme un virus qui vient contaminer les humains fatigués, lorsque leurs barrières mentales s’abaissent, que la société ne joue plus son rôle rassurant et que la fin est proche.

Anatomie de la zombification

Imaginez que vous mettiez 192  heures à vous déshumaniser, en étant conscient du processus en cours et de l’incapacité généralisée à y remédier. Ecrivez un essai de 10 pages sur votre joie de vivre, vous avez cinq heures.

Non : imaginez que vous échappiez à ce sort, mais que tous vos proches et votre entourage le subissent. Décrivez l’avancement dans votre couple et vos perspectives d’évolution professionnelle.

Tenez minutieusement votre carnet de bord. Faites-en un livre. Vous avez Nod.

Livre qui n’a certainement pas été sponsorisé par l’Office de Tourisme de Vancouver. Sombre comme un futur de Thierry Di Rollo ou comme une blague de Houellebecq, une contre-utopie chronométrée y prend racine en moins de temps qu’il en faut pour dire « on-a-pas-prévu-de-plan-d’urgence-gouvernemental-pour-cette-catastrophe-là ». Et l’on retrouve appliquée dans ce roman une maxime biblique : quand tout s’effondre, les premiers seront les derniers.

Ce livre n’a pas été non plus sponsorisé par la CIA : ses agents auraient honte d’un tel manque d’efficacité dans la destruction d’une personne.

Zombie exquis

Adrian Barnes est économe de ses mots. Ses 180 pages de vague-à-l’âme passent tout seuls, comme un comprimé de Lexomil avec un grand verre d’eau. Son style fluide et précis alterne efficacement les passages de monologues internes et d’actions externes. Contrairement à de nombreux ouvrages de littérature de l’imaginaire, sa lecture en anglais est facile, associée à un vocabulaire courant (pas de néologisme, de jargon u d’argot) et à un référentiel immédiatement reconnaissable (même si l’on a jamais vu cette partie ouest du Canada et si l’auteur ne s’encombre pas de détails).

 

Par un procédé de répulsion, Adrian Barnes donne envie, même en plein été, de se lover sous la couette et d’y roupiller pendant des journées entières, pour saisir les morceaux de « rêve doré » qui échappent si cruellement aux personnages de son livre.

Citation :

All this sleeplessness plague could do was align those billions of inevitable deaths into a slighty narrower window of time – a matter of efficiency, not tragedy.