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We are legion (we are Bob) – par Dennis E. Taylor : la satisfaction paresseuse à l’ouverture du paquet de chips

L’univers est conquis par une IA auto-répliquante logée dans une sonde de Von Neumann (une sonde capable de se dupliquer à l’infini).

Et ce n’est pas le pire.

Le pire, c’est que cette IA est calquée sur Bob, un modèle d’entrepreneur-ingénieur-américain-moyen-geek.

Un narrateur qui considère tout ce qui l’entoure comme un mécano.

Autant dire qu’il ne s’agit pas d’une réflexion philosophique, mais plutôt d’un raccourci pragmatique de la course à l’évolution.

Une course capable d’arracher vaguement chez le lecteur un ou deux maigres sourires.

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Ô Univers, contemple la puissance de l’ingénieur américain

Qu’il est simple, l’univers auquel doit faire face Bob.

Comme dans tout jeu vidéo, il lui suffit de collecter des ressources, de générer des armées de Bob, de choisir ses arbres de compétence et de se lancer à l’assaut des forteresses ennemies.

Les prises de tête sont le fait de politiques. Mate-les.

Les questions de la duplication de la conscience et de la personnalité sont superflues. Ignore-les.

Les maths et la physique connaissent des limites théoriques. Oui mais tu es un informaticien-entrepreneur (un génie, donc).

Secoue le tout. Et hop, le tour est joué.

L’univers est conquis, l’humanité est sauvée, les distances incommensurables de l’espace sont domestiquées, et la Vie en général est assurée de perdurer sous le regard bienveillant d’un Geek tout Puissant.

Fin du jeu. Voulez-vous recommencer la partie ?

Pas forcément.

Ou plutôt si. S’il-te-plaît, M. Taylor, rejoue sans les cheat codes.

Un geek n’a-t-il vraiment aucune imagination ?

Car c’est bien là, le fond du problème.

L’IA calquée sur un geek, une fois capable de (presque tout), se contente ici de reproduire ses codes culturels.

Et que je te remplie l’espace avec du Star Wars / Trek, du Calvin & Hobbes, du Simpson.

Et que je détruis mes ennemis déshumanisés comme autant de boss de fin de niveau.

Et que je traite les humains comme d’ennuyeuses équations à résoudre.

D’un certain point de vue, Bob-le-geek réagit comme un zombie de Roméro. Le zombie qui, formaté pour le shopping, revient mécaniquement dans un grand centre commercial.

Faut-il en déduire que le geek est le nouveau zombie, incapable de sortir de ses charnières par manque d’ennui ?

Avec quelques pintes de bière dans le sang, par pure provocation, et pourvu que l’auteur ne l’entende jamais… oui.

La satisfaction de regarder des rouages tourner

C’est le point fort de ce livre : il nous donne à voir une mécanique bien huilée, une roue qui tourne sans accroc, une progression technique sans soubresaut.

Nous avons tous une part de notre cerveau qui aime ça.

Celle qui applaudit quand tu mets tes pieds sur une table basse et que tu ouvres un paquet de chips.

Appelons-la Blobbie.

Blobbie chérit Fondation de Asimov, parce que cette suite de romans gomme allègrement la sérendipité et le libre arbitre de trillions d’êtres humains.

Blobbie relit Tolkien pour la vingt-cinquième fois, parce qu’un orc restera toujours une bête répugnante et qu’il est toujours bon de la tuer.

Blobbie savoure tous les Satr Wars, parce que rien ne vaut une couleur de sabre laser pour juger de la moralité de quelqu’un (pas besoin de carte de visite).

Blobbie aimera Bob. Vous pouvez l’en nourrir. Mais pas après minuit…

Citation :

« I think you may be just a little too invested in this Star Trek thing, » Charles said with a smirk.

I waved away the comment. « We’ve always been a Star Trek fan. Deal with it. »

 

 

The Builders – par Daniel Polansky : dynamite, revolvers et longues, longues moustaches

Voici un roman adolescent, empli de violence, de clichés, de poses et de répliques de durs à cuir.

Et n’allez pas croire qu’il s’agit là d’un reproche.

Daniel Polansky a écrit ce roman au second degré, pour le simple plaisir de revisiter à la sauce rongeurs des scènes cultes de western et de fantasy.

A l’inverse d’un taxidermiste, il ne fige pas souris, belettes et mouflettes, mais les remplit d’adrénalines et de caractères de badass !

A savourer comme une Légende de la Garde survitaminée.

the-builders_daniel-polansky

Amorce de l’histoire : un capitaine souris rassemble son ancienne équipe pour prendre sa revanche sur d’anciens camarades qui, 5 ans plus tôt, l’ont trahi et l’ont laissé pour mort.

Une recette classique respectée à la lettre

Tous les ingrédients sont là : de l’action, du suspens, des personnalités outrageusement exagérées, de l’héroïsme, de la classe, du sang-froid, de la trahison, et une mécanique de vengeance soigneusement huilée.

Le tout incarné dans des rongeurs hauts comme trois pommes.

Imaginez Clint Eastwood en train de mâchouiller une graine de tournesol haute comme sa tête, sur un empilement de cadavres. Et vous avez là tout le plaisir de l’auteur, dont on sent l’amusement à chaque ligne, et celui du lecteur.

Il n’y a pas grand chose à dire de plus sur ce livre. Ce n’est « que » une blague potache brillamment menée, un classique parmi les hommages aux classiques, un moment de pur plaisir régressif.

Ce n’est « que » le roman le plus savoureux que je n’avais pas lu depuis bien longtemps…

Citation :

– « This is the greatest hat anyone have ever worn, » he said, pointing at his beret. « This hat was a gift from the Emperor of Mexico, after I saved his life from a rampaging skunk. he begged me to stay on as his chief adviser, but I said ‘Emperor, Bonsoir cannot be caged, not even with bars of gold' ».

– « Mexico doesn’t have an emperor. »

– « That is Mexico’s misfortune, for all the greatest countries have emperors. »

Spiderlight – par Adrian Tchaikovsky : délicieuses déceptions

Commençons par l’appréciation : savoureux. Et développons.

Adrian Tchaikovsky embrasse tous les stéréotypes de la quête sacrée d’un groupe de héros (un mage + un clerc + un voleur + un archer + un guerrier = une sauvegarde gratuite de Baldur’s Gate). Il les embrasse un à un, avant de les poignarder dans le dos.

Et comme si ça ne suffisait pas, il utilise un humour assez acéré pour que la blessure fasse mal.

Spiderlight, c’est un pastiche réglé au poil, avec ce qu’il faut de réflexion pour ne pas tourner en rond.

pour nos amis malvoyants : une équipe d'aventuriers (mage, archer, guerrier, clerc) affronte une araignée géante

divulgâcherie : aucun aventurier n’a d’aérosol sur lui

Amorce de l’histoire : un groupe d’aventuriers entreprend le chemin dicté par une prophétie pour défaire le maître des forces obscures.

Vous avez déjà lu de la fantasy ? Vous connaissez l’histoire.

Mais qu’importe. L’auteur annonce la couleur dès les premiers chapitres : il y a une prophétie à respecter, et respectée elle sera.

Le fil rouge est installé. Et le monde de Spiderlight n’a pas besoin de grandes descriptions. Une forêt, une forteresse, une tour noire… Tous ces clichés sont autant de décors que notre cerveau a en réserve, et qu’il peut fournir à notre imaginaire sur commande, sans fournir le moindre effort. Un vrai théâtre. Prenez donc cela comme l’occasion de vous reposer le cortex, pour vous concentrer sur les mises en situation.

La contrepartie, c’est que vous serez d’autant plus à l’aise avec ce livre que vous avez lu et/ou vu de la fantasy. ce n’est pas un roman pour débuter dans les littératures de l’imaginaire, sous peine de rater de nombreuses références (comme voir Shreck sans avoir lu de contes).

Toute l’ironie tient dans les personnages.

Le « problème » de ces héros, c’est qu’ils ont une âme. Et que leurs traits de caractère débordent du rôle qui leur est souvent attribué (le grognon, le hautain, le dévot, etc…), rôle qui se limite dans de nombreux romans de fantasy à quelques tirades de circonstances.

Ici, pas besoin de faire mine de s’intéresser aux obstacles à franchir, tout le monde les connaît. En conséquence, les aventuriers prennent toute la place. Ils analysent ce qui leur arrive, ils critiquent, ils se rebellent ou traînent des pieds. Et Adrian Tchaikovsky a suffisamment de talent pour donner de la saveur à leurs pensées et à leurs réparties.

Ce parti-pris donne lieu à des contretemps, à des petits retournements de situation et à des exagérations de poncifs qui s’égrènent le long du fil rouge menant les héros à leur quête. Pour le plus grand bonheur du lecteur.

Un héros comme levier pour renverser les clichés.

Il y a une surprise dans les premiers chapitres que je me refuse à vous révéler (à l’instar de la quatrième de couverture). Une petite déformation qui se glisse dans ce groupe si homogène d’aventuriers calibrés pour l’exploit. Et cette déformation va gratter. Au début, comme une simple irritation. Puis, au fur et à mesure de livre, comme une démangeaison si forte qu’elle va venir à bout du vernis qui recouvre un monde à l’imaginaire figé.

Vous me direz, c’est le cas de nombreux pastiches. Mais celui-ci m’a pris par surprise.

D’abord parce qu’il met du temps à se déclarer comme tel. L’histoire ne commence pas avec tambours et trompettes, ni de multiples clins d’oeil.

Ensuite parce qu’il a réussi à dénicher une ou deux idées préconçues que je gardais bien précieusement enfouies au fond de ma cervelle. Moi qui croyais naïvement être à l’abri des jugements hâtifs…

Alors faites attention, ce roman est malin !

Citation :

Then the small Man, Lief, was back [with clothes in his hands], his expression betokening great satisfaction.

« Am I not the most ressourceful of all thieves ? » he declared, then appared to regret it because Dion had turned a stern gaze on him :

« I gave you money. »

Warlock Holmes – par G.S Denning : petit pastiche à déguster

Qu’il est délectable, ce livre. Sa quatrième de couverture ne vante pas un humour irrésistible (premier piège évité), ni une descendance directe de Terry Pratchett et Douglas Adams, ou une certification 100% anglaise.

Tant mieux, c’est le signe qu’il mériterait presque tous ces éloges (je m’emporte, que A’Tuin me pardonne).

Pour nos amis malvoyants : un jeu de caligraphie et de fioritures, en vert en noir, avec des silhouettes en coin : Sherlock (reconnaissable avec sa pipe et son chapeau), un géant et une chauve-souris

A Study in Brimstone (soufre) : premier indice sur la nouvelle profession de Sherlock Holmes

Destructurer, puis recomposer l’histoire de Sherlock Holmes.

Première raison d’aimer ce personnage plus recyclé qu’une blague de pilier de comptoir : Warlock Holmes est un anti-Sherlock. Bien qu’il en prenne les apparences (casquette & impulsivité, appartement & manies asociales), il est décrit dès la quatrième de couverture comme un idiot. Pas de déception de ce côté là, la logique pointilleuse du détective attendra. Watson, pour sa part, est en partie Sherlock, en partie le Watson original. Lestrade ne ressemble pas à Lestrade, mais il en joue indirectement le rôle. On ne voit jamais le professeur Moriarty, et pourtant…

Dans ce jeu de recomposition, où les rôles s’échangent, G. S. Denning a pris une particularité de Sherlock Holmes au pied de la lettre : il vit dans un autre monde. Mais plutôt que de l’enfermer dans sa tête (le ‘mind palace’ qu’on aimerait tous avoir), ici on utilise les ressorts du fantastique pour faire déborder cet univers personnel sur le monde réel. Sherlock appartient au « bizarre » (dans le sens adopté par les anglo-saxons) et il n’est plus le seul. On se retrouve donc avec un inadapté qui, cette fois-ci, a toutes les bonnes raisons de l’être (son Londres surnaturel mais policé rappelle parfois celui de « Rivers of London »). Et un Watson tout à fait normal qui se retrouve inadapté dans l’univers de Sherlock. L’histoire peut commencer.

Humour anglais : G. S. Denning parvient souvent à faire mouche.

Particulièrement si vous avez encore en tête les histoires les plus connues du détective, à travers les romans originaux ou la succulente version modernisée de Sherlock par la BBC. Des pans entiers des premières nouvelles constituent des jeux de ping-pong, entre situations déjà connues et fantaisies de l’auteur. On s’engouffre dans une histoire classique (par exemple : une Etude en rouge), puis on s’éloigne de la version initiale pour se tourner vers le surnaturel, puis pour revenir au classique et bifurquer à nouveau.

Au passage, G. S. Denning prend un malin plaisir à détourner les répliques les plus célèbres de Sherlock. Sauf le « élémentaire, mon cher Watson », invention cinématographique qui n’a rien à voir avec le héro de Conan Doyle.

Que l’on se rassure : même si « Warlock Holmes » est présenté comme un imbécile, son histoire constitue une parodie plus fine et pince-sans-rire qu’un « Barry Trotter« , et plus sage et plus anglaise que les déambulations de malade mental du stupéfiant Sherlock de « L’instinct de l’équarisseur » (dont la scène du zeplin reste mon meilleur souvenir).

Parviendra-t-il à ne pas s’essouffler ?

Trois tomes sont déjà programmés, et l’on sent bien que ce premier opus enclenche une histoire globale qui vise à être déployée. Mais s’inscrire dans la durée signifie s’affranchir de ce jeu de clins d’oeil et de références directes qui fait justement le charme d’un pastiche. Maintenir le niveau de Warlock Holmes s’annonce difficile. D’autant que l’auteur passe déjà en revue dans ce premier tome un grand nombre des références les plus connues.

Il ne reste plus à G. S. Denning qu’à élever le sens de la réplique de ses personnages à un niveau tel que l’on se moque totalement de l’histoire en elle-même (petite pensée pour l’humour de Gidéon Defoe).

Citation

It was a drary sort of day and both our Scotland Yard friends had nothing else to savor but the bitter broth of professionnal defeat – a perfect day for Ceylon tea.