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Underground Airlines – par Ben Winters : portrait d’un mouton noir

La Guerre de Sécession n’a pas eu lieu. Au XXIe siècle, l’esclavage n’a toujours pas été aboli dans le sud des Etats-Unis.

Et que fait le personnage principal, qui est noir ?

Il traque les évadés des champs de coton, pour le compte du gouvernement, à coups de fausses larmes et de bons sentiments.

Bienvenue dans la vie d’un traître.

vaisseau

Amorce de l’intrigue : Viktor, le narrateur, s’occupe d’un nouveau cas d’esclave évadé, tout en collectant les indices sur le caractère inhabituel de l’affaire.

Narrateur en or.

Tout l’intérêt de ce livre tient dans un héros complexe, ni chevalier ni démon, dont la personnalité s’effeuille plus qu’elle ne se dévoile. Chaque chapitre est une couche de l’oignon que l’on épluche, sans avoir au bout du compte la prétention d’arriver à des tréfonds métaphysiques de l’âme humaine. Il s’agit juste d’arriver, à la fin, à savoir ce qu’est le narrateur, pour lui comme pour nous. Et cela ne tient pas qu’à son passé, à la question des origines ou à son empathie pour ses « frères ». Le héros a ses propres humeurs, ses propres envies, une mobilité qui lui est propre et par laquelle on oublie les ficelles que tire, dans l’ombre, l’écrivain.

Polar militant mené au bon rythme.

Et profitez-en si vous n’êtes pas un fan de science-fiction, mais plutôt un goûteur de romans noirs et d’intrigues policières. Vous ne serez pas déçu(e). La transposition, dans notre monde moderne, de la réalité historique de l’esclavage fournit tous les éléments d’une bonne intrigue :

  • une ambiance lourde, associée à une vision désabusée des luttes pour les droits civiques,
  • un mélange de secrets, de traîtrises et d’intérêts personnels,
  • et une galerie de personnages que l’on rêve de voir mordre la poussière.

Entre les rebondissements de l’histoire et le tableau sordide de maltraitance des Noirs Américains, le lecteur passe son temps à trépigner.

Science-friction : avenir au service d’une seule problématique.

L’intérêt d’une uchronie tient dans ses effets en cascade, imprévisibles sur le long terme. Napoléon tombe à 5 ans dans un ravin, et, par conséquent, Mayenne devient, au XXième siècle, la Capitale du monde connu. Parmentier ne ramène jamais la pomme de terre en Europe et, 300 ans plus tard, McDonald vend ses hamburgers accompagnés de choux de Bruxelles arrosés de sauce au wasabi.

Or ici, rien de tout ça.

Loin des travaux spéculatifs, les USA de Ben Winters ressemblent, à peu de choses près, à ce qu’ils sont aujourd’hui. L’esclavage dans des champs de coton en plus. L’auteur explore bien quelques pistes sur les dérives possibles de cette pratique, liées à l’usage de la technologie par les patrons des plantations, mais ce n’est pas l’objet premier de son livre.

Paradoxalement, je vois là l’aspect le plus mordant de Underground Airlines : il n’y a pas réellement besoin de faire d’uchronie pour parler d’esclavage moderne.

NB : Ben Winters a été interviewé dans le magazine Inverse sur les liens entre la problématique de son livre et le mouvement Black Lives Matter. On peut aussi s’interroger sur une référence possible aux policiers infiltrés dans les mouvements anti-capitalistes et écologistes, mais, pour être certain de ne pas être contredit, mieux vaut attendre que l’auteur ne soit plus parmi nous.

Citation :

I made my careful way along the dark tunnel. I contemplated the man I was coming to see, all the he had undertaken and what he still had to face. What he still had to face was me, the monster, coming slowly down the pipe and do… do what, exactly, I still don’t know.