Articles

Godblind – par Anna Stephens : fantasy au stade amibe

Ce roman a bénéficié ces derniers mois d’un bouche à oreille non négligeable sur les réseaux sociaux.

Godblind se veut le digne rejeton de le veine grimdark fantasy, en se taillant une place au hachoir entre les livres de Joe Abercrombie et ceux de Mark Lawrence.

Quitte à abuser des détails gores et des personnages pré-fabriqués.

Quitte à multiplier les petits rebondissements comme autant de hoquets intempestifs.

Quitte à se révéler aussi mou que les biceps d’un certain Dobby.

Notre cher et fidèle Dobby

Pitch : dans un monde à peine présenté, des adorateurs des Dieux du Sang planifient leur revanche contre des gens sympathiques.

epees

Histoire à trous

Voici un roman où les méchants adoptent un régime ‘globule rouge’. Ils violent, pillent, réduisent en esclavage de pauvres innocents, et ne respectent que la règle du plus fort.

Question : les imagineriez-vous en chaussette prendre leur petit déjeuner ?

Les gentils se font appeler les Loups. Vous les trouverez forts, courageux, honnêtes, réunis au sein d’une famille, et occupés à former une grande ronde de l’amitié quand ils ne défendent pas leurs terres.

Question : ces personnages datent des scénarios Playmobils de nos 6 ans. Si nous avons grandi, pourquoi pas eux ?

La fantasy taillée dans un bloc granitique de « premier degré » n’est plus acceptable. Des centaines d’auteurs de l’imaginaire se sont creusé la cervelle pour faire évoluer les Conan le Barbare, les Aragorn et autres Pug l’apprenti. Ils ont introduit dans les personnages de la nuance, de l’humanité, des contradictions, parfois un grain de folie ou un équilibre propice au développement de vraies personnalités. Ils nous ont débarrassé de la propension à abuser des majuscules – de la Lumière contre le Sang dans le Chemin de la Gloire – et à se vautrer dans les lieux communs.

Que l’on en tienne compte !

Voici à titre d’exemple, quelques stéréotypes d’un autre âge glanés dans Godblind :

  • le héro principal se fait attaquer par des chiens de guerre, et, alors que les bêtes cherchent à lui arracher la gorge, il s’excuse de les poignarder…
  • un traître grommelle son plan machiavélique dans le dos d’un monarque, mais le héro est justement là dans l’ombre pour l’entendre…
  • deux femmes se réconcilient immédiatement à l’aide d’une simple babiole. Leur différent porte pourtant sur la mort de plusieurs dizaines de personnes…

Amen.

Et si on injectait du sang et de la bière dans un roman gonflable ?

Comment transformer votre roman de fantasy en pseudo grimdark-fantasy et cela en seulement 5 étapes :

  • insistez sur la torture, les viscères, et les mutilations qu’entraînent forcément les jeux avec des haches et des épées,
  • donnez à vos gentils un petit côté truand tout à fait inoffensif – au fond ils auront un bon coeur,
  • sacrifiez quelques personnages au dieu du Commerce, et de nombreux figurants,
  • faites bien sentir au lecteur que l’époque est aux villages rasés et aux barbes incendiés – ou l’inverse,
  • adoptez de temps à autre le point de vue des adeptes du Mal.

Il n’en faut pas plus pour gagner l’auto-collant adéquat, et pour prendre votre place dans la file des livres à la mode.

Pitié, que l’on arrête de comparer ce roman à ceux de…

Joe Abercrombie nous a gratifié de romans brutaux et cyniques comme La Trilogie de La Première Loi, les Héros et Servir Froid.

Ses histoires ne nous parlent pas d’une lutte entre le Bien et le Mal, mais :

  • de l’influence du commerce et de l’argent dans le développement des empires,
  • de la folie de personnages principaux incapables de se fondre dans le moule,
  • de l’importance des bottes neuves et des moyens de communication pour gagner une guerre,
  • de l’incapacité tragique des héros à construire quoi que ce soit de durable sur la violence brute,
  • de la difficulté à s’extraire de sa condition originelle, malgré la gloire et malgré l’or.

La différence est donc majeur : dans un roman comme Godblind, la victoire se gagne sur les champs de bataille, ou par traîtrise. Dans ceux de Joe Abercrombie, elle doit tout aux jeux d’influence, aux préparatifs ou même aux conjonctions d’événements relevant du hasard. Le premier est prévisible, pas le second.

Citation :

You who are the army of the Red Gods, you whose feet walk the Dark Path swinging the hammers of Their just vengeance, hear me. The Dark Lady and the God of Blood have spoken.

The Paper Magician – par Charlie N. Holmberg : très sage fantaisie

Ceony Twill est une apprentie magicienne, fraîchement sortie de l’école, prête à entrer dans une seconde phase de son apprentissage : la spécialisation dans la magie du papier.

Par réflexe, nombreux sont ceux qui comparent ce livre à Harry Potter.

Rien à voir.

Ici, on parle de sentiments, et rien que de sentiments. Malgré une noble tentative d’originalité, ce qu’il y a de plus impressionnant dans ce livre, c’est la taille des mauvaises métaphores.

simple image de séparation chapeau / paragraphe

Amorce de l’histoire : une étudiante se voit confiée au bon soin d’un mage spécialisé en cellulose et obligée de partager son sort.

Le coeur pour les sentiments, le papier et l’imagination pour construire des histoires, le travail avant tout.

Formulé comme ça, ça fait réac.

Peut-être.

Le message n’est en tous cas pas difficile à comprendre : tu vaux la sueur que tu dépenses, de préférence en obéissant aux instructions de ton professeur. La fierté Ceony de bien faire ses devoirs dépasse celle de risquer sa peau. Visualisez un livre centré sur Hermione, si l’on veut absolument se référer à Harry Potter.

Autre grande leçon : il semblerait que partager ses souvenirs les plus marquants, en bien ou en mal, créé des liens plus forts que la Montagne… Palpitant. Faites des soirées pyjamas après avoir potassé votre devoir maison et vous serez un homme / femme, mon fils / ma fille.

Une héroïne bien seule

C’est un roman de premier de la classe, avec ses valeurs et ses problèmes : toujours s’appliquer, être pudique, subir les brimades des crétins, en revenir toujours à la morale, se demander si on a bien fait, s’appliquer encore… Il manque des personnages plus légers pour entourer Ceony et pour relativiser les leçons qu’elle donne. N’importe qui : un cancre, un maladroit, un idiot, un premier ministre, un fou, un philosophe à côté de la plaque, un peureux, un pédant, un économiste…

En le construisant soigneusement par étapes, Charlie Holmberg a donné un côté rédaction à son roman, avec pour sujet « rédiger vos premiers sentiments adolescents ». Son roman se mange comme une meringue : sucré, un brin écoeurant même s’il est bien cuisiné.

Une ode au papier éditée en France par Amazon, le champion du livre dématérialisé : vive la contradiction.

La première qualité dont se prévaut l’héroïne est sa mémoire infaillible. Elle goûte le contact du papier avec un plaisir fétichiste. Elle habite dans une maison qui fleure bon la poussière et les vieux fourneaux. Bref, à moins de vingt ans elle endosse les habits d’un stéréotype d’archiviste.

Et pour savourer ce message du confort cosy des temps anciens, Amazon cible dans sa stratégie de promotion des jeunes consommateurs branchés à une Kindle. La magie proposée dans ce livre tient autant à l’absence de réseau wifi qu’aux origamis qui prennent vie dans les mains d’un magicien. Mais le paradoxe fait peut-être partie du charme de l’expérience…

Au cas où vous ne cherchez pas vos premiers émois dans un bouquin…

Si la bleuette, ce n’est pas votre tasse de thé, si vous préférez une magie assaisonnée à l’hémoglobine, vous pourrez peut-être apprécier quelques petits passages du Paper Magician, sanglants comme seuls les livres jeunesse savent le faire (cela me rappelle ce conte russe lu à 10 ans dans lequel une soeur sorcière-cannibale aiguise ses dents dans la cuisine pendant que son frère attend son plat dans la salle à manger. Mais pourquoi donne-t-on ça à  lire à des moutards ?). Pour vous économiser l’emballage de ces réjouissances dans la guimauve, lisez donc plutôt l’excellent Terre des Monstres (Monster Blood Tattoo) !

Citation :

The eyeless head of the skeleton looked up and down almost mechanically, and Ceony, with a hand over her heart, realized all si feet of it was comprised of paper – its head, its spine, its ribs, its legs. Hundreds, perhaps thousands of pieces of paper, all white, rolled and Folded and pinched together to connect in a variety of joints.

« He’s mad », Ceony said, aloud this time.

Il ne faut pas grand chose pour être un guedin, dans The Paper Magician…

NB : l’édition française sortira le 20 septembre 2016