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Afterparty – par Daryl Gregory : ostie addictive

Est-ce que Johnny Cash a chanté ‘personnal Jesus’ à l’oreille de Daryl Gregory, au moment où ce dernier pensait à écrire un nouveau roman ?

Ou bien est-ce Brandon Sanderson qui lui a offert un tome de ‘Legion’, avec ses hallucinations indépendantes de leur créateur ?

Qui, ou quoi, que ce soit qui a inspiré l’auteur, il a bien fait.

Le résultat est un road-trip savamment dosé, mélange de réflexions sur le libre arbitre, de roman noir et de fantastique.

Et quel fantastique ! Une vraie couche d’amis imaginaires, frôlant sans cesse le réel, émerveillant un futur cynique et désabusé.

Pour nos amis malvoyants : un crucifix mélangé à une seringue

Présenté comme ça, qui voudrait d’une dose de spiritualité ?

Amorce de l’histoire : la créatrice d’une drogue « spirituelle », aux conséquences ravageuses, part sur les traces de ses anciens collaborateurs, quand elle apprend que son produit a refait surface et qu’il a provoqué la mort d’une jeune femme.

L’héroïne telle une bille

Une fois que l’impulsion est donnée, Lyda ne s’arrête plus.

Elle part comme un rocher dévalant une pente, ou comme un chien dans un jeu de quilles pour reprendre une expression couramment utilisée.

A ce titre, elle joue un rôle proche du détective de roman noir, s’étant engagée elle-même.

Philip Marlowe était, même s’il s’en cachait, un chevalier moderne. Lyda fait de même. Elle roule allègrement sur tout ce qui se trouve en travers de son chemin, sollicitant des faveurs sans même l’espoir de les retourner, et fonçant vers son objectif sans écouter le moindre conseil relevant de la modération.

Du Canada futuriste où se passe la plus grande partie de l’action, vous ne verrez que des fonds de bouteille et des zooms sur des cafés noirs, mais c’est le propre du genre.

Si les personnages sont fous, peut-être l’êtes vous aussi

Parce qu’ils n’ont de cesse de vouloir la partager, cette folie.

En nous entraînant dans leurs conversations avec leurs interlocuteurs imaginaires. Et en nous faisant douter de leur réalité (jusqu’à revenir en arrière pour vérifier, quelques pages auparavant, ce que nous tenions pour acquis).

En décortiquant les mécanismes de notre volonté, pour nous apprendre que la sanité parfaite n’existe pas.

Et en distribuant des drogues à tous les interlocuteurs rencontrés au fur et à mesure des tribulations de Lyda.

Car il n’existe pas vraiment de modèle de sobriété dans Afterparty, à part peut-être un médecin moqué dès les premières pages pour sa naïveté.

Quelle conclusion en tirer ?

Peut-être qu’il faut être un petit fou pour naviguer dans ce futur désillusionné. L’avenir ne présente aucune perspective sérieuse aux personnages : ils vont d’asile en prisons, ou de petites banlieues en motels.

La planète ne semble pas se porter bien, les humains ne semblent pas se donner la main pour former une ronde tout autour de la Terre, et personne ne lève les yeux au ciel avec la perspective d’y voir une solution scientifique.

D’où la drogue et la religion, tous les deux généralisés et banalisés.

Levez les yeux, tout n’est pas si noir.

Parce que Daryl Gregory ne cultive pas le glauque comme un Thierry Di Rollo.

Il joue.

Avec nous, en nous tendant des pièges. Avec ses personnages, malmenés mais pas accablés.

Et surtout avec un univers sauvé par le second degré : les relations psychotiques entre les personnages, et avec leurs incarnations affiliées, sont jouées sur le ton de la dérision et de la pudeur, préférant la chamaillerie au tragique, les grincements de dents aux larmes, les clins d’oeil aux grandes déclarations.

Cette retenue sauve un discours sombre et parfois émouvant, comme un remède à la gueule de bois pétillant et acidulé.

Citation :

If there’s one thing I’ve learned, the brain is one lying son of a bitch.

 

NB : Afterparty sortira le 22 septembre au éditions Le Bélial’