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Red sister – par Mark Lawrence : soirée couteaux – pyjamas (VF : Soeur écarlate, éditions Bragelonne)

Dans Red Sister / Soeur écarlate (aux éditions Bragelonne ), suivez les aventures de Nona, une petite tueuse de neuf ans qui apprend, dans l’univers de Mark Lawrence, à :

– pardonner

– devenir infirmière

– jouer à la poupée

– massacrer toujours plus efficacement.

Mais entre copines.

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Mark Lawrence se moque des parcours initiatiques.

Car dans un parcours initiatique, le héros apprend de ses failles et de ses erreurs :

  • il écoute (in fine) ses compagnons de route et ses maîtres,
  • il apprend et tire d’une série d’aventures une grande leçon sur la vie, l’univers et le reste (la force de l’amitié, ou la puissance de la sagesse intérieure, ou la vertu de l’obstination et du travail acharné, ou le sens des priorités, etc),
  • et il éprouve, au dernier chapitre, sa nouvelle stature à travers un combat final.

Fin de l’histoire, merci d’être venu(e).

Je le répète : Mark Lawrence s’en moque, de ce canevas moralisateur. Et c’est bien ce qui donne à ses cycles un côté jouissif.

Ses héros trouvent (et retrouvent) leur force dans leur personnalité originelle, sans que l’on vienne les ‘déformer’ :

  • Le prince des épines est, dès les premiers chapitres, un sociopathe de très grande envergure.
  • Le prince des fous : imprévisible.
  • Red sister : basiquement, enragée.

Ne cherchez pas plus loin. Toute l’histoire consiste ensuite à faire souffrir ces personnages et à constater à quel point ils sont capables de reprendre leur ‘forme’ initiale. On pourrait appeler cela des ‘personnages à mémoire de forme’.

A ce titre, bien qu’ils soient accompagnés dans leur quête par une flopée de frères et soeurs d’armes, les héros de Mark Lawrence satisfont un désir d’individualisme et de puissance.

  • Ils ne se soumettent pas à leur environnement, mais le soumettent.
  • Ils ne rendent compte à personne, malgré les liens d’amitié qu’ils peuvent entretenir.
  • Ils expriment leurs besoins et leurs envies avant toute chose.

Le plaisir que je prends à lire Red sister, je le puise dans mes restes de pulsions adolescentes, voir dans mon cerveau reptilien.

La douleur comme essence d’un moteur à explosion

De toutes les surenchères que Mark Lawrence peut mettre en scène dans ses romans (et je pense par exemple à l’incipit, qui annonce qu’il faut deux cents soldats pour abattre une ‘soeur’), la plus addictive est celle de la souffrance des personnages.

On tourne les pages pour voir jusqu’où ils pourront tenir (dans une logique très bien exprimée dans le Ventre de l’arc de K. J. Parker), pour voir quelle quantité de supplice ils pourront encaisser avant de réagir.

Et cette réaction, qui ne manque pas de venir, on l’espère proportionnelle à la douleur reçue par le héros.

D’où des explosions de violence savamment contenues, et encore plus savamment libérées.

Red sister ne fait pas exception à cette logique.

Roman d’un auteur à ses fans

Bien qu’il ne soit pas nécessaire de faire partie des initiés pour aborder ce nouveau cycle, Mark Lawrence s’adresse avant tout à ses lecteurs assidus :

  • Ceux que vise la campagne de communication de ce bestseller programmé.
  • Ceux qui connaissent les particularités de ce monde glaciaire, techno-magique.
  • Ceux qui se demandent, avant même d’ouvrir le livre, de quelle ancêtre il s’agit, en listant dans leur tête les candidates potentielles.
  • Ceux avec qui l’auteur joue, en dosant les temps passé, présent et futur de manière toute professionnelle.
  • Ceux qui seront immédiatement intéressés par les liens (assez naïfs, quand même) tissés entre les différentes soeurs dans leur prime jeunesse.

Des lecteurs conquis d’avance, donc. Car, voilà, l’univers n’est que très peu enrichi par ce nouvel opus.

L’intrigue est assez maigre, et l’on oublie facilement que les héroïnes sont adolescentes, tant leurs raisonnements peuvent devenir pragmatiques.

La sororité et son lot de liens affectifs ne sont pas très convaincants.

Pas de nouvelle recette donc. Plutôt le nouveau cookie que l’on va piocher dans une boîte déjà ouverte – et presque déjà vide ?

Citation :

The punch she delivered to his throat held such force that her arm passed through his neck, scattering the small bones of his spine in a crimson splatter.

 

The collapsing empire – par John Scalzi : SF en dosette

Il ne s’agit pas ici de l’effondrement de l’empire américain.

John Scalzi est très clair dans sa postface : ne cherchez pas Trump dans ses sources d’inspiration, son travail d’écriture a commencé bien avant que ne s’impose le multi-milliardaire sur la scène politique.

Il ne s’agit pas non plus d’une allégorie écologique, même si les humains sont menacés par une évolution rapide de leur écosystème.

S’il faut retenir quelque chose de ce nouveau cycle de John Scalzi, c’est plutôt son attachement au thème de l’éloignement, et ce malgré toutes les promesses technologiques dont est habituellement remplie la science-fiction.

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En un mot : un empire futuriste voit ses moyens de communication entre planètes menacés par une évolution du tissu de l’univers.

Le confort du café instantané…

Le roman est en lui-même assez classique : des familles se livrent entre elles à une lutte de pouvoirs, sur fond d’évolution naturelle de leur environnement.

Le lecteur trouvera ici le mélange d’intrigues, d’action, de moments de bravoure et de clins d’oeil salaces qui sont aux séries HBO ce que le beurre, les oeufs, la farine et le chocolat sont aux cookies.

Tout ce qu’il faut pour attirer le chaland.

Deux éléments peuvent retenir l’intérêt du lecteur :

  • la place donnée aux personnages féminins, sur un pied d’égalité parfait avec les hommes,
  • le thème de l’éloignement : pour John Scalzi, les contraintes d’un univers futuristes finissent toujours par avoir raison des relations entre les Hommes. Au-delà des promesses de la technologie, c’est le tissu social qui souffre de notre désir de conquêtes.

… et le goût du café instantané.

Ce roman se consomme sans trop y penser.

Les personnages sont un brin sentimentaux, un brin retords, un brin stéréotypés, un brin attachants.

Les rebondissements arrivent à l’heure dans le planning de l’histoire.

La société du futur que l’on nous propose est à l’image de celle du présent : la richesse est basée sur le commerce, le commerce sur les facilités de déplacement. Remplacez caravelle et super-tanker par vaisseau spatial, et vous obtenez un univers dans lequel il est facile de se glisser.

Il reste peu d’idées ou de scènes mémorables de ce roman, si ce n’est le sentiment de maîtrise du genre par un auteur déjà aguerri.

Pourtant, John Scalzi est capable d’en avoir, des idées. Pour preuve : son recueil de nouvelles Miniatures nous explique comment notre société sera, un jour, dominée par un yaourt.

Citation :

Cardenia gawked at Rachela I. « You’re unbelievable ».

« I worked in marketing, » Rachela I said. « Before I was a prophet. After, too, but we didn’t call it that after that point. »

Kings of the Wyld – par Nicholas Eames : si les Rolling Stones étaient un groupe d’aventuriers…

Dans la Fantasy, les vieux héros arthritiques reprennent souvent les armes.

Et, petit poncif, ils ont tendance à découper les jouvenceaux en rondelle sans même se fatiguer.

Le Cohen de Pratchett, ou le Druss de Gemmel, se tiennent la hanche en se levant le matin. Mais au combat, ils restent de stature héroïque.

Donc presque intouchables.

Les retraités de Kings of the Wyld fait mentir ce préjugé (pour mieux le rattraper par la suite, mais c’est une des constantes de la Fantasy légère).

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Faites-vous plaisir, faites vous avoir.

C’est une recette simple qu’applique Nicholas Eames.

Il nous présente des héros en nous parlant d’abord de leurs faiblesses.

Il leur promet une dernière quête, un baroud d’honneur.

Et il nous offre un roman d’action classique, de bout en bout.

Rien de trépidant à première vue.

Ce qui le sauve, et ce qui vaut la peine de l’extraire des romans de fantasy copiés/collés qui inondent les étals, c’est la constante ironie de ce roman.

Au delà des nombreuses blagues qui émaillent le récit, Kings in the Wyld nous propose une quête en laquelle les héros ne croient pas vraiment.

Ils partent à l’aventure par habitude, sans se voir réussir.

Ils disent au revoir à leur famille sans tout à fait s’imaginer revenir.

Et ils se comportent de manière héroïque presque par accident. Sans faire attention, pourrait-on dire.

C’est un petit peu la même chose que réalise ce roman : il séduit sans trop le chercher, il s’offre des incursions dans un imaginaire tantôt presque enfantin (avec des ours hiboux), tantôt très adolescent (tripes et roulés-boulés), tantôt plus mature (lorsque les héros ne peuvent pas lutter contre la maladie), et il happe le lecteur avec d’autant plus de facilité que l’aventure qui nous plaît n’a besoin que d’un soupçon d’originalité…

Citation :

At his shoulder walks a sorcerer, a cosmic conversationalist. Enemy of the incurable rot, absent chairman of combustive science at the university in Oddsford, and the only living soul above the age of eight to believe in owlbears.

The Hanging Tree – par Ben Aaronovitch : à surcharger la branche… (Tome 6 du cycle Peter Grant)

Avec Rivers of London, Ben Aaronovitch avait trouvé un cocktail bien sympathique : de la sorcellerie mélangée au train-train d’un bobby londonien.

Livres de magie et règlements intérieurs, paperasserie et boules de feu : le héros jonglait avec les contraintes d’une carrière dans le surnaturel mêlée à une vie étriquée.

Mais voici venu le sixième tome. Et on finit par les connaître, les ingrédients de la série de Peter Grants.

Gare à l’écoeurement.

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Amorce de l’histoire : Peter Grants doit régler une de ses dettes. Ce qui l’amène à commencer une nouvelle enquête avec une mission particulière : « oublier » l’une des suspectes.

Bonne vieille recette

On trouve toujours, de ci de là, des passages qui font mouche.

Et le héros garde ce côté rafraichissant propre aux benêts. Il fonce vers le danger sans faire de beaux discours. Et, après coup, il regarde le tas de cendre qui l’entoure, avec un regard de chien pris en flagrant délit de chapardage.

Mais il est bien difficile de définir la saveur particulière de ce tome par apport aux autres.

  • Lesley joue toujours avec le héros, comme un chat avec une souris noire.
  • The Faceless Man & Nightingale incarnent encore les côtés opposés de la magie.
  • Les montres et les voitures occupent la même place dans le roman que dans un magazine masculin. Donc : presque toute.

Rien de neuf sous le soleil londonien.

Alors s’il te plaît, Ben Aaronovitch, pour le prochain tome, introduis des dinosaures, disserte sur le ragoût à la menthe, fais danser ton Homme sans Visage, ou remplis de tentacules la moindre tasse de thé…

Ce que tu veux, mais par pitié, épice ta recette !

NB :

A noter la difficulté particulière que représentent les abréviations de l’administration britannique (PC, DAC, CTC, UCH, PSU, NHS, PLOSA, TSG, DI…). Surtout quand on ne connaît même pas leur équivalent en français…

Citation :

Now, personnally, I’d have been happier driving an armoured personnal carrier in through the front door. But since we’re the Met, and not the police department of a small town in Missouri, we didn’t have one.

Citation 2 :

– ‘Does it happen a lot ? ‘ asked Caroline.

– ‘Nope’ I said. ‘Sometimes Beverley rescues me, sometimes Lady Ty, occasionnally Molly – I think there is a rota.’

 

Swords and scoundrels – par Julia Knight : chamailleries à coups de rapières

Ce n’est pas un roman bien écrit.

Ni même bien ficelé, d’ailleurs.

Mais il utilise une mécanique narrative ingénieuse, entre passé et présent, et un jeu d’attraction / répulsion bien mené entre le frère et la soeur.

Et, surtout, surtout, il se situe dans un monde fantasy confronté au progrès technologique.

Quel bien cela fait, de se détacher du poncif « déclin d’une civilisation millénaire dont des héros cherchent désespérément à déterrer des trésors perdus »…

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Gros clin d’oeil à la Révolution française

Dans l’univers de Julia Knight, une royauté est renversée par un mouvement populaire.

Les dieux qui asseyaient son autorité sont bannis.

Et la seule existence d’une divinité est celle d’un Dieu horloger.

—- apparté —-

Peut-être est-ce une erreur, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à la vision religieuse des Lumières qui, loin de réfuter toute existence divine au nom de la raison, lui préfèrent un dieu horloger, minutieux, capable de façonner notre univers dans toute sa complexité, et d’expliquer ainsi toutes les merveilles de la nature que la science découvre.

—- /apparté —-

A cette même époque, les lames sont affinées, et les pistolets à silex et à percussion se sont généralisés.

Voici donc le contexte de ce livre : les deux héros, fines lames forcément, sont, dès les premières pages, dépassés par des armes qui ne nécessitent que quelques minutes d’apprentissage  – le temps de comprendre dans quel sens pointer le canon et où se trouve la gâchette -.

Ils sont rapides, mortels, renommés… et déjà périmés.

C’est pour cette seule raison que, contrairement à de nombreux personnages de fantasy, il est possible de leur pardonner leur insupportable habilité au combat.

Des personnages posés en équilibre

Julia Knight ne ménage pas ses efforts pour affiner les relations d’amour et de haine entre le frère et la soeur.

  • Elle ajoute de la perspective à travers des flashbacks à répétition.
  • Elle explore leurs pensées, leurs envies et leurs contradictions.

Bref, elle tente de la jouer subtil.

Mais, paradoxalement, c’est dans les personnages secondaires qu’elle réussit le mieux à se dégager des stéréotypes.

  • L’ennemi principal du duo de héros est un indécis.
  • Leur meilleur allié est un benêt très réussi.
  • Et les pontes qui tirent les ficelles ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Peu de leçons de morales, donc.

Et encore moins d’occasions de deviner vingt pages en avance ce qui va se passer – au risque d’éprouver le sentiment de n’aller nulle part…

Pas bien subtil, et alors ?

On pourrait lister longtemps les livres du même genre qui le battent à plate couture.

  • Dans le style « histoire de vauriens », les histoires Salauds Gentilhommes sont plus jouissives.
  • Gagner la guerre regorge d’une gouaille dont Julia Knight ne pourrait même pas rêver.
  • Le Prince de la pègre se révèle plus tortueux.

Mais  :

  • Scott Lynch accuse un retard moyen de 3 ans sur ses derniers ouvrages.
  • Jaworsky ne sort pas un livre par semaine.
  • Et Douglas Hulickdéçoit après le premier tome.

Et les lecteurs assidus doivent bien lire…

Dans un genre qu’il n’est pas si aisé d’alimenter, Swords and Scoundrels a le mérite de délivrer une marchandise honnête : une histoire sans trop de fioritures qui jongle avec les idéaux sans morale cachée.

Au regard de la production fantasy actuelle, c’est déjà pas mal…

Citation :

Ok, Vocho, you annoying little bastard. […] At least I know when you’re lying, because your lips move.

Armada – par Ernest Cline : fast-food fast-geek

Lu au premier degré, ce n’est pas un roman de science-fiction, mais un scénario de blockbuster américain. Un roman pour nos journées paresseuses. Ce qu’il faut pour suivre la voie du précédent livre d’Ernest Cline, Ready Player One, qui sera adapté aux écrans par Steven Spilberg pour 2017.

Armada est calibré au poil. Et il évite soigneusement le principal piège tendu à tout best-seller programmé : avoir la moindre position originale.

Lu au second degré, en revanche, il s’agit d’une vaste blague, bien plus jouissive, accumulant les clins d’oeil retro et les chapitres conçus comme des niveaux de jeux vidéos.

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Amorce de l’histoire : Etudiant la journée, Zack Lightman est, le soir venu, un pilote virtuose, dans un jeu vidéo de simulation de guerre spatiale. Sa vie est banale, jusqu’à ce qu’il découvre que la bataille livrée sur son écran de console est bien réelle…

Manuel du bon petit scénario

Dans l’ordre, nous avons :

  • un personnage en apparence banal, et qui se révèle extraordinaire : check,
  • une histoire de bizutage en salle de classe : check,
  • un complot planétaire dévoilé : check,
  • un problème avec l’image du père : check,
  • un flirt adolescent entre deux explosions : check,
  • un conflit intérieur qui ne pourra se résoudre que dans un face-à-face émouvant sur fond de violons : check,
  • 4 257 références de genre (star treck, star wars, la stratégie Ender…) pour créer une petite mise en abîme et faire rentrer le héros dans le moule du parfait petit geek universel : check,
  • des scènes de voltiges et de bravoure communes à tout ce qui roule depuis Ben-Hur (le vrai, hein, celui qui date de l’an 15 après JC) : check,
  • un ennemi que l’on peut massacrer sans aucun remord : check,
  • la prédominance du « cool » sur toute autre considération esthétique : check,

La mécanique est bien huilée, tenez vous prêt… à bailler au moins durant les cent premières pages.

Sauver le monde n’est qu’un jeu comme un autre

En apparence, dans ce roman, ce sont des geeks chics et décontractés qui sauvent la planète.

Armada prend la suite du film Pixel pour consacrer l’adolescent gamer comme nouvelle incarnation de l’homme providentiel. Et lui faire écraser la génération précédente : les vieux James Bond et les Bruce Willis.

Adieu la sueur et les pectoraux. Place aux réflexes, à la synchronisation oeil/main et au sens de l’orientation. Et aussi à l’appartenance à une bourgeoisie mondiale qui a assez de temps libre pour jouer.

Mais l’idée originale qui se dessine derrière Armada, c’est que, tout à coup, tout terrien équipé d’une console ou d’un PC peut, depuis son salon, participer à la défense de sa planète. Sans ordre, ni formation, ni hiérarchie. De la même manière que l’on peut improviser une partie de ping-pong après un repas en famille, Armada place les humains dans la position de guerriers du dimanche.

Peut-être est-ce la consécration de la « gamification » rampante de notre société occidentale. Ou de la toute puissance de nos loisirs. Ou juste un clin d’oeil plus gros que les autres.

Notez, au passage, que le roman sur sa fin présente, plus explicitement, une autre idée qui se veut originale, et dont je vous laisse juge.

« Plaisir » coupable du roman débile à lire avec un joystick

Inutile de prétendre avoir entre les mains un morceau de grande littérature. Mais il est possible d’apprécier sa lecture si l’on considère que :

  • Armada est simple comme un jeu d’arcades. Ce part pris est assumé, voir même revendiqué.
  • d’un point de vue documentaire, il collectionne les références aux précurseurs de la culture Geek. A tel point que ce livre pourrait être considéré comme un quizz jeux, musique & cinéma (certaines allusions sont faciles, comme les citations de Dune. Mais trouverez vous le refrain issu de Rob Base and D.J. E-Z Rock ?)
  • à prendre au second degré, et à imaginer sur-joué par des acteurs bénévoles, de nombreuses scènes relèvent d’un comique à la Starship Troopers. Au menu : des ennemis volontairement stéréotypés selon les modèles des niveaux de jeux, du patriotisme et des bons sentiments mélangés au shaker, et un timing trop parfait pour faire mine d’être crédible.
  • en dernier recours, on peut prend un certain plaisir régressif à cette lecture sans effort, idéale pour s’endormir,
  • accessoirement, Armada pose la bonne question de savoir pourquoi un pan si important de la science-fiction est militariste. Même si ce n’est pas pour y apporte rune réponse, et plutôt pour en accepter l’héritage.

Citation :

Even as I shuddered in my seat, something about the message struck me as oddly familiar. It was like something out a bad science-fiction movie.

NB : je souhaite bon courage au traducteur ou à la traductrice qui devra se coltiner un jeu de mots basé sur du français…

NB2 : vous apprendrez dans Aramada que la phrase « que la Force soit avec vous » se dit en chinois « Yuan li yu ni tong zai ». Très utile en soirée.

The Dragon Lords – par Jon Hollins : heroic débandade

L’idée originale semble copiée sur le Hobbit.

Le style s’inspire fortement de la série des LanceDragons.

La logique, des jeux de rôle D&D.

Le tout s’inscrit pleinement dans une héroïque-fantasy que l’on croyait réservée aux romans de gare, ou oubliée sous une couche de poussière.

Mais ce roman fonctionne ! Pourquoi ? Car Jon Hollins a un plan. Ou plutôt un amour des plans qui déraillent.

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Amorce de l’histoire : dans une province dominée par des dragons, un jeune paysan partage avec une bande d’aventurier un stratagème pour mettre la main sur leurs trésors.

Une logique de jeux de rôle

La force de ce roman, c’est de nous faire revivre deux moments particuliers :

Ce moment dans les jeux de rôle, où toute une équipe d’aventuriers se chamaille pour élaborer le plan le plus improbable qui soit.

Puis lorsque les joueurs se lancent, de concert, dans un assaut suicidaire pendant que le maître du jeu gémit intérieurement.

D’héroic, il n’y a que des jets de dés imaginaires, qui tirent les aventuriers du pétrin en dépit de tout bon sens. Et Jon Hollis s’en amuse. Nous aussi.

Le goût de la surprise

Il existe une manière de réussir une aventure et un million de la rater. C’est la force de The Dragon Lords, que de s’aventurer dans cette myriade de possible, et d’en tirer des scénarios jouissifs parce qu’improbables.

Le style cherche aussi à réveiller sans cesse l’intérêt du lecteur, multipliant les pirouettes et les fausses déceptions. Le tout est enjoué et coloré, comme un numéro de jongleur multipliant entre ses mains les balles de couleur.

Joyeusement vulgaire…

Les protagonistes de ce périple ne parlent pas avec un langage suave. Ils ont de la boue dans la bouche, au mieux.

Ce qui en fait une bonne raison pour le mettre entre les mains des plus jeunes. Ceux qui découvrent la fantasy. Ceux qui n’ont pas l’habitude des pavés de 450 pages. Parce que The Dragon Lords ne s’encombre pas de phrases pompeuses et de descriptions étendues à des arbres généalogiques.

Le style est nerveux et accessible. Les personnages sont vivants à défaut d’être sophistiqués. L’intrigue reste focalisée sur une seule et même idée : procurer la lecture la plus plaisante qui soit. Tout ce qu’il faut pour développer un goût du livre qui ne s’effacera jamais.

 

Aussi alambiquées que soient les idées du héros de Fool’s Gold, le plan de Jon Hollins respecte une règle en or tout au long des chapitres : rester étonnamment simple.

Citation (sans F**k ni « balls ») :

« They say you’re a bastard if you don’t know who your pa was, but if a man can tell you who is pa was eight generations back… that’s when you know you’ve got a real bastard. »

The last adventure of Constance Verity – par A. Lee Martinez : glace acide et guimauve

Lisez A. Lee Martinez si vous aimez les livres au parfum de série Z, qui se moquent d’eux-mêmes autant que du reste de la création.

Choisissez celui-ci si vous voulez suivre les émois fondants d’une héroïne blasée de sa vie extraordinaire.

Ne vous attendez pas à en garder plus qu’un souvenir de dessert mécaniquement englouti devant un film.

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Un livre en mode glace – pyjama

Amorce de l’histoire : Constance Verity jongle avec les aventures depuis ses sept ans. Elle s’est battu contre tout l’éventail des monstres possibles : robots, monstres, dieux, ninjas et évier bouché. Le tout sans perdre de bras. Mais peut-elle décider de refuser l’aventure ?

Formulée comme cela, l’intrigue rappelle tous les scénarios où le héros se bat contre sa Destinée. Ce qui revient à ressortir du frigo le vieux démon de Laplace, ou à regarder les personnage se battre contre leur propre auteur. Le combat est biaisé, et potentiellement aussi tortueux que des problèmes spatio-temporels. Heureusement, on parle bien ici de l’aventure de Constance Verity, et pas sérieusement de ses dilemmes philosophiques. La réflexion de l’auteur n’est qu’en surface.

Vous avez dit ‘stéréotype’ ?

A. Lee Martinez en rajoute des louches, et il l’assume. En empruntant un style très imagé, il tente de réaliser un tour de magie digne de Terry Pratchett : dénoncer par le rire les sempiternels clichés et mêmes d’un genre littéraire, tout en imposant sa propre mécanique narrative qui n’est pas exempte de tout classissisme. Cela fonctionne à petite dose, par tranches de quarante pages dédiées à un univers particulier. En lire plus en un session revient à avaler d’affilée 8 meringues de la taille d’un pain de campagne…

De la difficulté des livres individuels

A. Lee Martinez ne tente pas de façonner un univers, comme bien des auteurs des littératures de l’imaginaire : il tente d’imposer un ton. Celui d’un auteur qui n’arrive pas à se prendre au sérieux, et qui nous fait un clin d’œil quand il utilise des ficelles narratives plus grosses que lui. Il sait que le lecteur verra ses trucs et astuces, et cela fait partie du jeu. On visualise ses œuvres comme autant de films à petit budget, au scénarios bien rôdés, ponctués de petites phrases qui font mouche et d’instants ‘girly’ comme autant de broderies autour d’une nappe tachée de sang.

Citation :

The Red Shadow ninja’s corpse vanished in a puff of smoke. All the best ninjas are self cleaning.

 

The Paper Magician – par Charlie N. Holmberg : très sage fantaisie

Ceony Twill est une apprentie magicienne, fraîchement sortie de l’école, prête à entrer dans une seconde phase de son apprentissage : la spécialisation dans la magie du papier.

Par réflexe, nombreux sont ceux qui comparent ce livre à Harry Potter.

Rien à voir.

Ici, on parle de sentiments, et rien que de sentiments. Malgré une noble tentative d’originalité, ce qu’il y a de plus impressionnant dans ce livre, c’est la taille des mauvaises métaphores.

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Amorce de l’histoire : une étudiante se voit confiée au bon soin d’un mage spécialisé en cellulose et obligée de partager son sort.

Le coeur pour les sentiments, le papier et l’imagination pour construire des histoires, le travail avant tout.

Formulé comme ça, ça fait réac.

Peut-être.

Le message n’est en tous cas pas difficile à comprendre : tu vaux la sueur que tu dépenses, de préférence en obéissant aux instructions de ton professeur. La fierté Ceony de bien faire ses devoirs dépasse celle de risquer sa peau. Visualisez un livre centré sur Hermione, si l’on veut absolument se référer à Harry Potter.

Autre grande leçon : il semblerait que partager ses souvenirs les plus marquants, en bien ou en mal, créé des liens plus forts que la Montagne… Palpitant. Faites des soirées pyjamas après avoir potassé votre devoir maison et vous serez un homme / femme, mon fils / ma fille.

Une héroïne bien seule

C’est un roman de premier de la classe, avec ses valeurs et ses problèmes : toujours s’appliquer, être pudique, subir les brimades des crétins, en revenir toujours à la morale, se demander si on a bien fait, s’appliquer encore… Il manque des personnages plus légers pour entourer Ceony et pour relativiser les leçons qu’elle donne. N’importe qui : un cancre, un maladroit, un idiot, un premier ministre, un fou, un philosophe à côté de la plaque, un peureux, un pédant, un économiste…

En le construisant soigneusement par étapes, Charlie Holmberg a donné un côté rédaction à son roman, avec pour sujet « rédiger vos premiers sentiments adolescents ». Son roman se mange comme une meringue : sucré, un brin écoeurant même s’il est bien cuisiné.

Une ode au papier éditée en France par Amazon, le champion du livre dématérialisé : vive la contradiction.

La première qualité dont se prévaut l’héroïne est sa mémoire infaillible. Elle goûte le contact du papier avec un plaisir fétichiste. Elle habite dans une maison qui fleure bon la poussière et les vieux fourneaux. Bref, à moins de vingt ans elle endosse les habits d’un stéréotype d’archiviste.

Et pour savourer ce message du confort cosy des temps anciens, Amazon cible dans sa stratégie de promotion des jeunes consommateurs branchés à une Kindle. La magie proposée dans ce livre tient autant à l’absence de réseau wifi qu’aux origamis qui prennent vie dans les mains d’un magicien. Mais le paradoxe fait peut-être partie du charme de l’expérience…

Au cas où vous ne cherchez pas vos premiers émois dans un bouquin…

Si la bleuette, ce n’est pas votre tasse de thé, si vous préférez une magie assaisonnée à l’hémoglobine, vous pourrez peut-être apprécier quelques petits passages du Paper Magician, sanglants comme seuls les livres jeunesse savent le faire (cela me rappelle ce conte russe lu à 10 ans dans lequel une soeur sorcière-cannibale aiguise ses dents dans la cuisine pendant que son frère attend son plat dans la salle à manger. Mais pourquoi donne-t-on ça à  lire à des moutards ?). Pour vous économiser l’emballage de ces réjouissances dans la guimauve, lisez donc plutôt l’excellent Terre des Monstres (Monster Blood Tattoo) !

Citation :

The eyeless head of the skeleton looked up and down almost mechanically, and Ceony, with a hand over her heart, realized all si feet of it was comprised of paper – its head, its spine, its ribs, its legs. Hundreds, perhaps thousands of pieces of paper, all white, rolled and Folded and pinched together to connect in a variety of joints.

« He’s mad », Ceony said, aloud this time.

Il ne faut pas grand chose pour être un guedin, dans The Paper Magician…

NB : l’édition française sortira le 20 septembre 2016