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Provenance – par Ann Leckie : l’appendice du Radch

Dans l’univers des Chroniques du Radch, Provenance met en scène une rivalité frère/soeur sur fond de politique spatiale.

Plus abordable que La justice de l’ancillaire, plus léger également, il constitue un très bon marchepied vers l’oeuvre principale d’Ann Leckie.

On y trouve une description fine des rapports humains. En contrepartie, les enjeux sociaux et techniques paraissent assez triviaux.

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En bref : Ingray rivalise avec son frère pour obtenir les faveurs de sa mère politicienne. Elle fait ainsi libérer un faussaire accusé d’avoir volé les reliques historiques de sa nation, espérant obtenir de précieuses informations. Par ce geste, elle met un doigt dans le jeu politique de son peuple.

Un peu de tout, beaucoup de rien : une écrivaine qui picore

Dans Provenance, il semble que Ann Leckie a eu du mal à choisir son style de prédilection. On y trouve donc :

  • un brin d’arnaque : les mensonges, les déguisements et les fausses identités sont les premières armes des protagonistes;
  • des insinuations de politique spatiale : ici encore les planètes jouent à une partie de billard à trois bandes;
  • quelques notes d’action : et vient toujours ce moment où quelqu’un dégaine un pistolet futuriste;
  • un soupçon de romance : parce que derrière cette héroïne, il y a un petit coeur qui bat;
  • une pincée de littérature policière : dans les futurs lointains, il est toujours possible d’assassiner quelqu’un. Rassurant non ?
  • et des accents de space-opera : car il faut bien que le cadre reste grandiloquent.

Le résultat est assez équilibré.

On appréciera donc si l’on cherche un roman d’ambiance, focalisé sur une intrigue plaisante. Les genres des personnages sont faciles à identifier, puisque, ici, Anne Leckie ne s’est pas mise dans la peau d’une IA incapable de différencier un homme d’une femme. Elle s’est contentée d’ajouter un genre neutre auquel le lecteur s’habitue aisément.

En revanche, Provenance ne porte pas les mêmes ambitions que ses grands frères. Passez votre tour si vous attendez un roman complexe et ambitieux.

Citation :

« I’ll always have my room, Mama said. »

« Parents always say that, » said Taucris.

« Do they? » asked Tic. « Mine didn’t. »

« Nor mine, » Garal said, voice dry.

« Well, » observed Ingray, with a small hiccup, « but I didn’t get any sea worms. »

« Not everyone can be as lucky as I am, » Tic agreed.

Metro 2035 – par Dimitry Glukhovsky : la politique pire que la radioactivité ?

Oubliez le fantastique de Metro 2033, et ses monstres qui observent dans le noir les voyageurs et qui les croquent entre deux stations.

Oubliez également l’enquête de Metro 2034, et l’espoir d’une autre base, les énigmes, les plans cachés.

Oubliez presque tout de cette série de Dimitry Glukhovsky.

Ne gardez que le glauque, le pathos, la vie de rat sous terre, et la folie bien humaine.

Donnez à cela des accents de discours politique complotiste.

Et ‘savourez’ Metro 2035.

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En un mot : Après ses faits d’arme, Anton ne parvient pas à revenir totalement à sa vie ‘normale’. Obsédé par la vie à l’extérieur du métro, il cherche désespérément d’autres villes survivantes, à l’aide d’une radio militaire portative. Sur la simple foi d’un vieil historien, il se met en quête d’un autre radio-émetteur qui aurait trouvé d’autres cités survivantes.

I’m not singing in the subway

Dans le monde post-apocalyptique de Dimitry Glukhovsky, les moscovites vivent enterrés dans leur réseau de tunnels.

Ils y cultivent des champignons, et des hobby variés :

  • faire des enfants,
  • écrite l’Histoire du métro,
  • établir des dictatures basées sur des idéologies surannées.

Anton, lui, a la bougeotte. Il cherche  :

  • le salut,
  • le retour à la surface,
  • l’herbe verte et les petits oiseaux,
  • les retrouvailles émues avec d’autres survivants,
  • et les piques-niques près de la datcha.

Alors il s’agite. Et en s’agitant, il fouine, il brasse dans le métro la misère ambiante, il patauge dans les remugles.

Bref, il fait, sans le savoir et pour son propre compte, un travail de journaliste.

 

Pour le lecteur qui suit cette agitation, le résultat est particulièrement sombre.

Tous les personnages du Métro semblent trouver une forme de satisfaction à leur vie courte et misérable. Leur seul objectif est de la préserver à tout prix.

Anton, en aspirant à mieux, dévoile les combines, les hypocrisies, les mensonges, les complots, et l’abêtissement de ses camarades.

Il explore la bassesse des seuls survivants coincés avec leur folie et leur médiocrité.

Il expose également son propre mal-être, en offrant au lecteur un voyage intérieur autant qu’un périple dans les couloirs du Métro.

Que de bonheur.

 

Au lecteur, Dimitry Glukhovsky présente toute une galerie de monstres parfaitement humains, à leur aise dans les rouages d’idéologies violentes : le fascisme, le communisme soviétique & le capitalisme sauvage.

Pire, il évoque petit à petit la présence sous-jacente d’un système omnipotent.

Et voilà, le thème est lancé. Pour renouveler la série des Métro, voici les complots, l’Hydre, les agents de l’ombre, les maîtres derrière le rideau, ceux qui trinquent quand les autres saignent.

Bref, voici la litanie du politologue fatigué.

 

Peut-on en vouloir à l’auteur ? L’actualité russe est sans doute encore plus sombre que celle que connaît l’Europe.

Mais en jetant une lumière crue sur les avanies des derniers humains, Dimitry Glukhovsky me fait regretter l’obscurité de son premier tome, et ses monstres plus rassurants car moins humains.

Il témoigne aussi sans doute d’une lassitude largement répandue de nos jours, oubliant au passage que les littératures de l’imaginaire ne sont pas là pour nous rappeler les vicissitudes de nos sociétés.

Il y a les journaux et les livres d’Histoire, pour ça.

Holy Fire – par Bruce Sterling : déambulations d’une centenaire sans déambulateur

Ce « feu sacré » de Bruce Sterling ne tient pas du haut fourneau. Plutôt de la lampe à pétrole. Celle qui sert à lire posément, calé dans un fauteuil, un soir de panne de courant.

Préparez-vous à un roman au ton posé, fait de rencontres inopinées et de voyages en train, dans une Europe futuriste à la technologie discrète.

Un livre qui s’affiche dans l’imaginaire du lecteur comme un film en technicolor, signé par un réalisateur fraichement enterré et adulé par les étudiants en cinéma.

Un roman ludique et critique, à l’humour subtil, et à la sensibilité à fleur de peau.

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Amorce de l’histoire : grâce à la science, une vieille femme prudente bénéficie d’une cure de jouvence. Une fois dans son nouveau corps, elle décide de fuir sa vie programmée, et de se lancer dans une vie de bohème en Europe.

Roman initiatique d’une centenaire

Dans l’avenir de Bruce Sterling, l’espérance de vie s’achète au prix d’une modération constante.

Pas d’alcool, pas de drogue, pas d’excès. Une vie passée dans un canapé, occupée par une observation constante des bio-technologies les plus prometteuses.

Et voici que, pour une presque-centenaire, le Graal arrive : la science lui procure une cure de jouvence.

Que faire, alors, sinon redécouvrir la vie, et se comporter comme la première des adolescentes ?

Après une vie cérébrale, l’héroïne se laisse aller au dictat des hormones, dans une recherche effrénée du risque, avec, en sourdine, la voix de son moi-passé qui peine à la retenir.

A se demander si Bruce Sterling n’a pas eu cette idée de roman en observant le comportement de sa mère découvrant MSN Messenger.

Utopie artistique, européenne et travestie

L’héroïne, rajeunie, tombe dans les milieux artistiques underground européens.

Comme si Alice, en tombant dans le terrier, s’était retrouvée dans un épisode de Tracks.

Et, plutôt qu’une sortie, elle recherche sans cesse le feu sacré, dans le risque et dans l’art pour l’art.

Le lecteur est ainsi amené à visiter les squats et marchés alternatifs des marginaux, des petits voleurs, des drogués, des artistes, des libertaires… Tous ceux qui crachent à la figure de la bonne pensée.

Mais Bruce Sterling ne prétend pas trouver dans cette faune la solution miracle. L’héroïne de son roman peine à trouver son feu sacré, que cela soit dans l’alcool, le sexe, la drogue ou la mode. Et si elle va de lieux en lieux, c’est autant par appétit de la découverte que par volonté de fuir chaque expérience ratée.

Une expérience douce-amère, donc, qui accumule une forme de spleen au gré des rencontres.

Critique en demi-fond de teint

Si vous pensez que la richesse est aujourd’hui accaparée par le troisième âge, attendez de voir la fin du XXIième siècle.

Car l’espérance de vie d’une classe dominante, éternellement prolongée, retarde d’autant la transmission de son patrimoine aux générations suivantes.

Plutôt qu’une jeunesse éternelle, c’est une gérontocratie sans fin que nous promet Bruce Sterling.

Une société poliment verrouillée, truffée d’indicateurs et d’espions jusque dans le tout-à-l’égout.

Une société « monitorée », prête à investir chaque richesse disponible dans sa lutte contre la vieillesse.

Une société technologique, en lutte contre le temps, et qui rate pathétiquement sa conquête de l’espace.

Une société sans but commun, uniquement gouvernée par des aspirations individuelles.

Bienvenue dans le monde de Bruce Sterling. Pour le visiter, je conseille vivement le fauteuil moelleux, le feu dans l’âtre, le chat qui ronronne, et une énorme part de gâteau au chocolat pour, de temps à autre, vous remonter le moral.

Citation :

The gerontocrats, they are like ice on a pond. We’re so deep down we’ll never see the honest light of the day.

 

 

 

Infomocracy – par Malka Older : quand l’avenir tient à un sondage

En matière de démocratie, l’Islande est souvent citée en exemple.

Mais son mode de gestion serait-il applicable en France ? Non, répond-on souvent : ce qui fonctionne à l’échelle d’un pays de 300 000 habitants ne serait pas applicable pour nos 66 000 000.

Que se passerait-il, alors, si la Terre entière était divisée en unités politiques plus petites encore ?

A l’ère de l’information toute puissante, mondialisée, et modelée sur-mesure pour chacun d’entre nous, Malka Older apporte une réponse amère à cette question. A l’instar d’un Iain M. Banks, elle part d’un principe idéal pour mieux y dénicher la faille.

Après la post-démocratie, un nouveau concept politique futuriste plausible et pertinent : l’infomocratie.

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Amorce de l’histoire : deux analystes, travaillant pour des organismes différents, évoluent dans le contexte très particulier d’une élection mondiale.

Contexte en filigranes

La vision du futur offerte par ce livre doit être décryptée au fil des pages. Aucun tableau général ne vous est brossé en introduction.

Voici quelques indicateurs qui vous seront utiles :

  • La Terre, toutes nations fusionnées, est divisée en environ 100 000 blocs indépendants. Chacun de ces blocs (nommés « centenal ») comporte 100 000 habitants, et conserve une forte indépendance.
  • Une instance bureaucratique mondiale (« Information ») gère à la fois les actualités reçues par tous, et le processus électoral dans tous les « centenal ».
  • Tous les dix ans, une élection mondiale a lieu. Des partis à échelle planétaire, issus de conglomérats (comme Sony) ou d’anciens gouvernements, poussent leurs candidats. S’ils remportent le plus grand nombre de « centenal », ils remportent la « Supermajorité ».
  • la guerre, la famine, les maladies… ne sont plus des problèmes de taille à perturber cette belle organisation géo-politique.

Le concept de micro-démocratie est au coeur du roman de Malka Older. Il paraît anodin, mais imaginez :

  • chaque centenal a ses lois, sa police, sa vision du futur,
  • une ville comme Paris intra-muros, par exemple, serait divisée en 23 « centenal »,
  • d’un point de vue pratique, la simple existence du métro impliquerait la coopération de nombreux gouvernements différents.

Dans cet univers morcelé, ce sont les flux d’information qui réunissent les Hommes, et les protagonistes d’Infomocratie sont justement situés aux noeuds du réseau, aux embranchements où se contrôlent l’image et l’actualité.

Thriller politique et prospectiviste

Les héros de ce livre sont en prise avec tous ceux qui tentent de manipuler les élections.

Et l’on y vote, bien évidemment, uniquement en ligne. Via l’instance « Information ».

Par réflexe, on serait donc tenté d’attribuer à l’instance de contrôle mondial, un rôle de dictateur. Ou au moins d’éminence grise.

Mais Infomocracy n’est pas une nouvelle dystopie : de manière plus subtile, ce roman explore les tendances naturelles de l’Homme à chercher la faille dans tout système organisé. L’élection est un jeu, avant même d’être en enjeu, et les participants cherchent à gagner avec tous les moyens à leur disposition. Ni plus, ni moins. Les protagonistes sont en demi-teintes, les manoeuvres des partis assez subtils pour être plausibles.

Apprêtez-vous donc à suivre les protagonistes dans des folles courses aux sondages et aux statistiques, avec quelques explosions pour faire bonne mesure.

Un cadre basé sur le transhumaniste

Ce futur (situé à plus d’un siècle, environ) s’inspire fortement de la vision poussée par notre ami ennemi compagnon omniprésent Google :

  • des êtres humains couplés à des rétines à affichage numérique
  • des flux d’informations modelés sur-mesure pour chaque individu (ce qui renvoie à l’idée de « valet personnel » qu’aspirent à devenir les dernières interfaces conversationnelles couplées à la personnalisation de nos résultats de recherche)
  • une notion de popularité au coeur de l’existence des individus (Malka Older pointe du doigt les effets de l’absence de reconnaissance d’un nom de parti dans un processus démocratique, on revient aux processus de traitement du langage)

Plus qu’une toile de fond, ces critères reflètent ce que l’écrivain choisit de critiquer (sans se pencher, par exemple, sur les problèmes potentiels liés aux IA) :

  • des êtres humains rapidement aveugles (ce qui rejoint l’idée qu’un homme augmenté est avant tout un homme diminué),
  • une versatilité d’opinions liées aux modes, aux buzz et aux manipulations,
  • un système électoral qui reste soumis à la théorie des dominos.

Alors, si vous aimez la sociologie politique, les sciences de l’information et de la communication, la critique d’un avenir techno-centré ou simplement vous creuser la tête, ce roman est fait pour vous !

Citation :

People like to think micro-democracy is stable, safe, unbreakable, because there have been two successful elections with plenty of power shifts at the centenal level. It’s too easy to forget the system hasn’t seen a peaceful Supermajority transition yet.